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Cyprienne Kemp: «Je défends l’idée que les livres n’ont pas de date de péremption.»

Ricochet est allé à la rencontre de Cyprienne Kemp, la créatrice d’Obriart, une maison d’édition née en 2010 à Lille, afin de revenir sur ces treize belles années de développement du catalogue.

Déborah Mirabel
11 octobre 2023
éditions Obriart - Cyprienne Kemp
Cyprienne Kemp est la fondatrice et la directrice de la maison d'édition lilloise Obriart (© Cyprienne Kemp)

Déborah Mirabel: Cyprienne Kemp, vous êtes la fondatrice de la maison d’édition Obriart, et je vous remercie d’avoir accepté de répondre à quelques questions pour les lecteurs du site Ricochet. Afin que nous fassions connaissance, pouvez-vous vous présenter, nous raconter votre parcours et ce qui vous a amenée à créer une maison d’édition?
Cyprienne Kemp: Bonjour aux lecteurs du site Ricochet. Je suis Cyprienne Kemp et mon parcours artistique a commencé lorsque j’avais 15 ans, avec un baccalauréat d’arts appliqués. Je suis ensuite partie à Bruxelles apprendre la sculpture à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles. De retour en France, j’ai obtenu le diplôme «métaux précieux», option bijouterie, et j’ai réalisé un DNAP[1] option arts, que j’ai obtenu avec les félicitations du jury en proposant un livre d’artiste.
Durant mes douze années d’étude, il n’était jamais question de livre d’artiste et ce travail a été le point de départ de mon goût pour la forme livresque. C’est lors d’une exposition du groupe Fluxus[2] que j’ai découvert un livre de Robert Filliou qui n’avait rien d’un livre classique.
Quelques années après, en réalisant un stage sur la reliure avec un artiste du livre, j’ai compris que c’était ce que j’avais envie de faire et j’ai repris ma pratique.
Mon objectif en créant Obriart était de faire connaitre le livre d’artiste au grand public et de permettre d’acquérir une œuvre d’art à un coût moindre.
Le nom «Obriart» est un mot-valise qui signifie «s’ouvrir à l’art». L’important pour moi était aussi que ce mot n’ait pas de genre affiché: la maison d’édition est telle qu’elle est, avec sa qualité, sans revendiquer appartenir à un homme ou une femme. Les livres publiés sont à prendre pour leur qualité, sans faire attention au genre des auteurs.

Quelle ligne éditoriale aviez-vous envie de créer à l’origine?
Le point de départ était le livre d’artiste; le fond et la forme font sens par rapport à un thème, c’est une œuvre. L’idée d’origine était que l’artiste puisse suivre son envie créatrice; je ne voulais pas de ligne éditoriale autre que cette impulsion par la création.
Le plus important pour moi était d’amener le livre d’artiste entre les mains du grand public, celui qui ne s’y connait pas du tout. Toutefois, au départ, j’ai constaté que les livres d’Obriart touchaient principalement les artistes ou ceux qui appréciaient déjà l’art. Ce n’était pas ce que je voulais. Après une pause de deux ans de réflexion, lorsque la maison d’édition a proposé des œuvres destinées à la jeunesse, j’ai pu constater que mes livres touchaient enfin tous les lecteurs, adultes et enfants.
Grâce aux livres, mon idée est d’agir politiquement en utilisant la culture comme moyen pour faire accepter la différence et la diversité.

éditions Obriart - collection trotrodile
Avec la collection Trotrodile, Obriart touche aussi les tout-petits: ici (de gauche à droite, de haut en bas) la couverture de «Tous au dodo» de Yael Frankel, la couverture de «De l'air!» de Nathalie Trovato et une image intérieure de «Dans forêt des contraires» de Florent Chamiot-Poncet (© Obriart)

Quelles sont les différentes collections actuelles de la maison Obriart?

  • La première collection qui a vu le jour est composée des livres d’artistes.
  • La collection Mythologies propose aux jeunes lecteurs de s’approprier le livre après la lecture en découpant, dessinant et jouant. Les enfants aiment rejouer les histoires avec des personnages et, grâce aux marottes proposées au sein des livres, ils peuvent jouer les scènes, les raconter à leurs parents. Les enfants deviennent ainsi actifs de leur lecture.
  • Dans la collection Des plis, les artistes ont carte blanche: l’œuvre, en quatre images, se déplie et offre une histoire au lecteur pour le petit prix rond de 4 euros. L’objectif est de montrer la diversité artistique.
  • Les albums forment une autre collection qui regroupe des auteurs dont j’ai par exemple repéré le travail comme avec Cécile Metzger (autrice de L’ours transparent et Là-bas) et des auteurs étrangers pour des livres dont j’ai acheté les droits, comme avec Yael Frankel (L’ascenseur et Tout ce qui s’est passé avant tu arrives).
  • La collection Trotrodile (voir ci-dessus) a toujours l’objectif de toucher encore plus d’enfants. Pour les tout-petits, sont réunis pour l’heure deux créations et deux achats.
  • Il y a également de la bande dessinée expérimentale qui s’affranchit des codes classiques de la bande dessinée (à partir de 15 ans).
  • Enfin, la collection J’ai pas le temps propose aux lecteurs un peu plus grands de courts romans. L’objectif est de donner à lire aux jeunes enfants qui n’osent pas ou ne veulent pas se plonger dans des livres épais. J’aimerais proposer ces titres ailleurs que dans des librairies afin de toucher également les personnes qui ne s’y rendent pas.

Comment choisissez-vous une œuvre? Fonctionnez-vous par coup de cœur?
Dans toutes les œuvres d’Obriart, l’image est très importante, ainsi que les valeurs transmises. Ensuite, oui, je choisis au coup de cœur mais la variété des personnalités d’artistes est importante. J’essaie de proposer des œuvres de styles différents, avec toujours une vraie maitrise de l’œuvre. L’idée est de se rapprocher du livre d’artiste, notamment sur le format du livre, le jeu de mise en pages... Enfin, le sujet est important: dans les œuvres d’Obriart, l’objectif n’est pas de faire du didactisme mais d’avoir un thème sous-jacent et, surtout, de faire rêver les enfants.

éditions Obriart
Un album très à la française («L'ascenseur» de Yael Frankel) pour parler de rencontres, un leporello («Là-bas» de Cécile Metzger et une courte BD qui se déplie («Pappus et Rizhome» de Constance Tailleur): les ouvrages d'Obriart, qui font la part belle à l'image, se rapprochent des livres d'artiste (© Obriart)

Sur votre site, vous expliquez choisir avec soin votre papier et ne pas pratiquer de pilonnage. Est-ce important à vos yeux qu’un éditeur soit aujourd’hui engagé pour l’écologie?
Un éditeur a une responsabilité importante, dans le choix du papier notamment, et il doit connaitre le travail de son fabriquant. Mais c’est aussi un engagement général d’action: à l’ère où on sait qu’il faut éviter de jeter, il est selon moi important de proposer des ouvrages de bonne qualité, en moins grand nombre mais avec un fini soigné. Ainsi, pour la collection J’ai pas le temps, l’ouvrage est cousu afin de s’inscrire dans cette démarche alors qu’il aurait pu être collé pour réduire le prix public. Je défends l’idée que les livres n’ont pas de date de péremption. Avons-nous besoin de produire beaucoup de titres par an? Peut-être que si les éditeurs produisaient moins, chaque œuvre aurait aussi davantage de temps au sein des librairies et donc plus de chance de se faire connaître auprès du public, ce qui est bien le but de la création et de l’édition d’un livre.

Obriart - collection J'ai pas le temps
«Le vœu du jeune roi et autre histoire cruelle» d'Olivier Ka et Julien Martinière, premier titre de la collection J'ai pas le temps, a été fabriqué de telle manière à réduire son impact sur l'environnement (© Obriart)

Dernièrement, sur les réseaux, vous avez fait un appel à textes pour vos différentes collections. Quelles sont vos recherches actuelles?
J’ai utilisé les réseaux sociaux afin de toucher le maximum de personnes et je n’ai pas précisé de contrainte pour ne pas brimer les envois. J’ai donc reçu une très grande quantité de propositions, que je n’ai pas terminé d’étudier. Je cherche des œuvres pour des albums et pour de courts romans destinés à des lecteurs jusqu’à environ 12 ans. Mon objectif est toujours d’offrir des œuvres qui font voir ce qui se passe ailleurs, en mettant la rêverie à l’honneur. Je pense que l'émerveillement permet de croire que l'impossible est possible. Les histoires permettent de se projeter dans ses rêves pour construire son futur. Actuellement, grâce à cet appel, j’ai trouvé un projet pour un futur album.

Sur les réseaux, vous présentez les artistes et les personnes avec qui vous travaillez. Pour la maison d’édition, êtes-vous seule?
Actuellement, je suis seule pour la création éditoriale et pour le développement de la communication. Je travaille avec une personne qui négocie les droits et avec différents intervenants, comme pour les fiches pédagogiques[3].

Souvent, dans les entretiens, on demande aux personnes où elles se verraient dans cinq ou dix ans. Je vais poser la question pour votre maison. Comment la verriez-vous, idéalement, dans les années futures? Avez-vous le projet de développer votre maison en agrandissant votre équipe?
Je souhaiterais étoffer la maison Obriart mais elle restera toujours une petite maison. J’aimerais garder le regard sur la création et toujours travailler de manière artisanale, à taille humaine, afin de continuer à accompagner chaque œuvre. Quinze titres par an, ce serait déjà un très grand changement. Je ne suis pas sûre de vouloir en éditer plus.

Obriart - nouveautés
Les éditions Obriart nous réservent deux belles sorties pour la fin de l'année: l'album «Tout ce qui s'est passé avant que tu arrives» de Yael Frankel et «Fermez la porte!» de Kœn Van Biesen (© Obriart)

Les lecteurs de Ricochet pourraient-ils avoir une petite information exclusive pour clore cette interview?
Prochainement, deux titres vont venir compléter la collection Trotrodile. Dans le catalogue, il y aura également une nouvelle création et un livre totalement silencieux. Certains titres seront aussi repris, pour la collection Mythologies notamment.

Merci à vous, Cyprienne Kemp, de bien avoir voulu répondre à mes questions. Nous souhaitons une longue et belle vie aux éditions Obriart et nous avons déjà hâte d’en lire les prochaines publications! En attendant, nous avons la chance de pouvoir lire et relire les beaux titres de votre catalogue de qualité.


À noter dans vos agendas:
Cyprienne Kemp et les magnifiques livres de la maison Obriart seront présents au Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, du 29 novembre au 4 décembre 2023, sur le stand des maisons de la région Hauts-de-France.


[1] Diplôme national d’arts plastiques (NDLR)
[2] Mouvement artistique d’avant-garde (NDLR)
[3] L’autrice des fiches pédagogiques rédige aussi cette interview (NDLR)