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Pef

1 octobre 2004



Auteur de plus d'une centaine de livres, Pef a commencé par être journaliste dans la presse enfantine, il a été aussi rédacteur en chef du journal pour enfants " Virgule" et le collaborateur de la chanteuse Anne Sylvestre. Reconnu pour son humour et ses personnages fantaisistes, allant du Prince de Motordu aux poux domestiques, en passant par des nouilles à ressort, une girafe à l'école, des pompiers sans argent ni eau, un bûcheron lecteur, un taureau volant et beaucoup d'autres encore, il raconte aussi des histoires directement inspirées de la réalité et aborde alors des thèmes plus tragiques comme les mines ("Une si jolie poupée"), les guerres ( "Zappe la télé"), ou encore les camps de la mort ( "Je m'appelle Adolphe"). Auteur au succès fulgurant, Pef aime le décalage et surprendre son lecteur, il adore surtout les enfants à qui il n'entend pas mentir. Il en a rencontré beaucoup en sillonnant les écoles aux quatre coins de la planète et vient de sortir la "Liste générale de tous les enfants du monde entier". Il est aussi l'illustrateur d'autres auteurs comme Henriette Bichonnier, Alain Serres, Gudule, Rodari, Claude Gutman, Susie Morgenstern,….Dernièrement, il a illustré "Les trois secrets d'Alexandra", une trilogie sur la guerre 14-18, de la résistance et des camps de concentration écrite par Didier Daeninckx et sortie aux éditions Rue du monde.

Invité d'honneur au 6ème Salon du livre de jeunesse de Namur, nous avons rencontré le papa à la barbe blanche du Prince de Motordu, assailli par les enfants, petits et grands.






Ricochet - Quel genre d'enfant étiez-vous ?

Pef - J'étais un enfant par nature obéissant. J'avais des parents instituteurs et rigides. J'étais le fils de l'enseignant et des directeurs, je devais être un exemple et l'image du fils de l'enseignant. J'étais pourtant un garçon rêveur. Je me réfugiais dans la lecture et le rêve. Je devais respecter l'autorité parentale et la religion de mise à l'époque ( à savoir pas de bandes dessinées et lecture classique obligatoire). Mon père était un homme de théâtre et j'ai lu des classiques comme Molière, Racine,…J'ai écrit mon premier poème en cachette à l'âge de 14-15 ans. Puis à 20 ans, j'ai commencé à dessiner et tout est ressorti dans la violence et la rébellion. Je devais malgré tout avoir un fond gentil, car l'humour noir n'était pas mon fort. Puis j'ai commencé par être journaliste pendant 20 ans. En 1978, j'ai sorti "Moi, ma grand-mère "et puis deux ans plus tard, en 1980 "Le Prince de Motordu".

Ricochet - Qu'est-ce qui vous faisait rire enfant ?

Pef - En fait, jusqu'à 6 ans, je n'ai pas tellement rigolé. C'était la guerre, j'avais faim. J'avais du mal à rigoler. Ce sont mes premiers dessins qui m'ont fait rire. J'avais le sens du comique, mais j'étais plus dans le rêve que dans le rire.

Ricochet - Quelles sont vos sources d'inspiration?

Pef - Ce qui peut déranger. Ce qui renverse les certitudes. L'ordre établi, pour mieux l'égratigner.

Ricochet - Pensez-vous que la littérature de jeunesse a pour seule fonction celle de divertir?

Pef - Non. Est-ce que l'on poserait la même question pour la littérature adulte ? La littérature de jeunesse comme toutes littératures n'a pas de fonction directrice précise.

Ricochet - Pourquoi écrivez-vous des livres?

Pef - J'écris pour raconter des histoires. C'est ce qui m'intéresse. Qu'elles soient par après facétieuses, grotesques, n'a pas d'importance. L'essentiel, c'est l'œuvre racontée, c'est comme une boîte à musique, une pelote de laine qui se déroule. C'est une aventure. Elle peut être divertissante, tragique, révoltante, ou bidonnante. Ce qui me plaît, c'est de présenter la colère, l"humour... Je ne tente pas de donner une vision monolithique des personnages. Je n'ai pas juste une fonction de comique. Je peux être changeant, révoltant, parfois comique,….

Ricochet - Vous utilisez l'humour pour parler aux enfants? Quelle est la force de ce moyen?

Pef - Pour moi, l'enfant est tout neuf au monde. Il a la force de la disponibilité. Et l'humour est la disponibilité du langage, c'est un mélange d'ingrédients, un excellent véhicule. L'enfance est une chose non suffisamment figée pour que la porte de l'humour soit refermée. Il y a, avec l'humour, une sorte de " pourquoi pas " dans mon propos. C'est comme une manifestation libertaire du travail de l'esprit. Pourquoi les crapauds ne pourraient-ils pas être bleu-blanc-rouge? Pourquoi deux plus deux ne feraient-ils pas tarte? Je prends l'enfant tant qu'il a une disponibilité au monde. Je ne pense pas balancer n'importe quoi.




Ricochet - Peut-on tout dire avec l'humour? Est-ce que vous vous autocensurez?

Pef - Par exemple dans "Zappe la guerre", ou dans "Je m'appelle Adolphe", un livre qui met en scène un petit garçon avec une moustache et une mèche qui, exclu, va se réfugier près d'une ancienne déportée dans la forêt, je ne me suis pas autocensuré. Ni dans "Une si jolie poupée", un livre sur les mines. Toute la force était là. Sans autocensure, on avance mieux. J'aborde les sujets et je fais passer le message par l'ellipse graphique, la simplification, la force de l'idée. Toute censure va amoindrir le propos. Il y a des sujets que je n'aborde pas. Pour l'instant, je n'ai pas besoin d'autocensure. Les choses peuvent être dites. Quand j'étais petit, il n'y a pas eu de censure quand j'ai vu des soldats blessés dans ma rue ou encore quand on m'a montré des photos des camps de concentration…

Ricochet - Quand vous abordez des sujets plus graves, comme avec "Zappe la guerre" ou encore "Une si jolie poupée", vous n'avez pas peur de choquer les enfants?

Pef - Ce sont les bombes qui choquent les enfants, ce n'est pas moi qui les choque. Si je les choque, c'est par le papier, si vous voulez. Mais la violence, ce n'est pas moi qui l'initie, je ne fais que rendre compte de la violence et là aussi je milite pour une traversée du livre où les parents donnent la main aux enfants. Ce sont des livres qui sont susceptibles d'être accompagnés mais ce n'est pas une obligation de les lire ainsi. Puis ce sont des albums qui traversent les âges et qui peuvent être lus par des plus de 10 ans. J'ai rencontré des professeurs qui m'ont dit qu'ils ont travaillé avec des adolescents de 13-14 ans. Il peut y avoir une manifestation d'aide, d'assistance entre le prescripteur du livre et le lecteur. Mais maintenant, je ne suis pas là pour tout surveiller, il peut arriver que ce livre tombe dans les mains d'un enfant qui se dise que c'est un livre sur les poupées. …





Ricochet - Vous passez pour un dessinateur engagé. Quels sont vos combats?

Pef - J'essaie d'être un auteur le plus complet et au champ le plus large possible. Ce champ comporte l'humour, la tendresse, le travail poétique ; il comporte aussi la dénonciation d'actes d'horreur de l'humanité. J'essaie d'ouvrir ce champ au maximum. Si je suis engagé, c'est peut-être dans l'exploration de la richesse aussi bien que le côté insupportable et détestable de l'humanité.





Ricochet - Vous venez d'illustrer la trilogie écrite par Didier Daeninckx les trois secrets d'Alexandra sur la guerre 14-18, la résistance et les camps de concentration. Que représente ce projet pour vous?

Pef - C'est une rencontre heureuse avec un éditeur avec qui j'avais déjà fait "Zappe la guerre" sur la guerre 14-18 dans la collection histoire d'histoire. C'est aussi la rencontre avec Didier Daeninckx, un auteur de polar que j'aime beaucoup et depuis très longtemps, qui a pondu une histoire très simple et très linéaire sur la désobéissance et l'origine de Vichy. Alain Serres, Rue du monde et Didier Daeninckx m'ont demandé d'illustrer cela. Il y a avait des antécédents dans la mesure où j'avais fait "Zappe la guerre". Et Alain savait que je pouvais travailler autrement, dans un autre style. C'est une période que j'ai connue dans les premières années de ma vie. Et je me suis replacé dans cette époque-là. Le petit garçon qui est de dos sur la première page de "Il faut désobéir", c'est moi, pour avoir vécu la même scène.

Ricochet - Qu'est-ce qui vous a intéressé dans ce projet?

Pef - Le travail graphique que je pouvais faire là-dessus dans la mesure où je ne voulais pas de dessin rond. Je voulais un dessin qui crisse un peu sous la plume. Je voulais surtout un trait violent. Et j'ai pu réaliser un trait violent en faisant de petits dessins de 8 et 10 cm de haut que j'ai agrandi à la photocopie en les retouchant puis en les réduisant. Il fallait un dessin qui coule naturellement de ma plume, où les droites ne sont pas droites dans la mesure où dans une guerre la droiture se perd. Je voulais que rien ne soit vraiment installé et que tout semble flotter dans une atmosphère bizarre. Puis les documents ont été encrés et mis en couleur et ils ont été agrandis dans le format du livre. Ce qui donne quelque chose qui saute un peu à la figure du lecteur, cela m'a beaucoup intéressé.





Ricochet - Pour "Mon père, mon théâtre de papier", le livre où vous racontez votre enfance. Vous avez réalisé là un travail de mémoire?

Pef - La mémoire, elle est toujours là et pour moi c'est un répertoire d'images, de mes premières années d'enfance, c'est un répertoire général de l'histoire de l'homme à travers ma propre culture, à travers ce que moi j'ai étudié de cette époque-là, de l'histoire de mon grand-père, celle de mon père aussi. Je vais toujours fouiller dans la mémoire. C'était un retour à la case départ de ma propre mémoire-histoire. Et si vous regardez dans la littérature le nombre de personne qui parle de leur mère ou de leur père, c'est affolant! C'est comme un sourcier qui cherche sa source. Ce qui m'intéresse aussi beaucoup, ce sont les racines des gens. Mon premier livre s'appelait " Moi, ma grand-mère ". C'était déjà un signe. C'est-à-dire que je voulais faire une passerelle entre les gens et les générations différentes. J'ai beaucoup appris de ma famille. Ce qui m'intéresse, c'est aussi ce qui m'a manqué dans cette famille. Si ma famille était là, je pourrais la mesurer historiquement, géographiquement dans le temps, mais je ne pourrais pas la situer dans sa propre histoire. On ne m'a jamais rien dit sur les Juifs, rien dit non plus sur la mort de mon grand-père. J'ai dû tout trouver par moi-même. Et j'essaie de défendre ce droit qu'ont les enfants à poser des questions, à communiquer et à recevoir des informations à l'intérieur de leur propre famille.

Ricochet - Que vous apportent les enfants?

Pef - L'envie de continuer, ils m'apportent la modestie. Je suis sûr que l'on ne peut pas tricher avec les enfants. C'est un garde-fou extraordinaire quand on est connu d'être en relation très fréquente avec les enfants. Avec eux, on ne la leur fait pas. On peut les épater en dessinant et je les épate. Je raconte des histoires et je les fais rire. Ils apprécient ce que je peux avoir comme talent de conteur, de metteur en scène, de dramatiseur. J'aime bien qu'ils voient en moi l'enfant que j'étais, j'aime bien la leur montrer. L'enfance est un bagage à main dont il ne faut pas se dessaisir et je leur montre aussi que cette enfance, elle a des zones d'ombre : je ne veux pas leur faire croire que parce que je parle souvent de mon enfance, j'ai eu une enfance heureuse. Non, il y a beaucoup de zones d'ombres dans mon enfance. Ce qu'ils m'apportent aussi, c'est ce regard, ce sourire. Ce sont des gens en devenir.

Ricochet - Est-ce que le Pef du début n'est plus le même que celui d'aujourd'hui? Quelles sont vos évolutions ?

Pef - Je pense que je me suis complété. Je ne suis pas que le Pef pur sucre. On ne peut me cantonner à un seul personnage. Je ne suis pas qu'un clown. J'ai rencontré plusieurs enfants et j'ai voulu leur donner plusieurs échantillons de l'humanité.

Ricochet - Vous souvenez-vous de réactions d'enfants qui vous ont marqué?

Pef - Oui, j'en ai plusieurs. Un enfant m'a dit un jour "Je ne savais pas que l'on pouvait gagner la guerre avec des soldats en si mauvais états". Ou encore "Est-ce que tu te disputes souvent avec le prince de Motordu ?". Celle aussi d'une petite fille qui m'a dit " c'est beau les mots tordus mais quand est-ce que tu parleras des coups de ceinture que je reçois à la maison ?"

Ricochet - Que voudriez-vous que l'on retienne de vous?

Pef - Mon immense tendresse pour les enfants et les gens en général

Ricochet - Quels conseils donneriez vous aux jeunes créateurs d'aujourd'hui?

Pef - Dérangez et continuez..

Ricochet - Quelle est votre meilleure reconnaissance?

Pef - Une femme d'1,80m en robe noire qui porte son enfant et qui me dit: "Vous me reconnaissez.? Vous êtes venu dans ma classe quand j'étais petite. Me voilà maintenant avec mon enfant ". C'est une simple visite qui a duré longtemps.

Ricochet - Quel est votre regard sur la littérature de jeunesse aujourd'hui?

Pef - C'est une littérature très vivante, prolifique, généreuse, peut-être plus que la littérature pour adulte qui a la nausée. Il y a une grande variété esthétique. Les enfants ont accès à l'éducation par la couleur, la forme, le genre.

Ricochet - Sur quels projets travaillez-vous actuellement?

Pef - Là, je travaille sur neuf petites pièces de théâtre des mots tordus pour les vingt-cinq ans du Prince de Motordu. Et puis j'ai un projet aussi fou que celui sur les levers de soleils qui a donné un livre pour les adultes ("Le soleil sur la langue", aux éditions Zoé en Suisse). Pendant un an, je me suis levé vingt minutes avant le soleil et j'ai écrit sur le soleil de trois lignes à trois pages où que je sois dans le monde, quel que soit mon état d'esprit. Ici, pendant tout un temps, je vais envoyer de chez moi des poèmes dans le ciel avec une carte réponse. Et je vais écrire sur ces destinées erratiques des poèmes qui vont aller un peu partout. Ce sont des bouteilles… à l'air.

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