Entretien avec Philippe Godard


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Mis en ligne en septembre 2007
Qu’y a-t-il derrière « valeur travail » et « identité nationale » ?
Paru aux éditions Syros, le 4 octobre 2007

entretien réalisé par Catherine Gentile


- Au Crible ! est résolument une collection politique. Fait plutôt rare, même unique dans l'édition jeunesse, non ? Pourquoi ce choix ?
Il est important de considérer que ce n’est pas un ouvrage « jeunesse » à proprement parler, en tout cas pas comme on l’entend en général quand on parle d’édition « jeunesse ». En effet, Sandrine Mini, la directrice de Syros, et moi, nous cherchons à faire des documentaires que peuvent partager les jeunes et leurs parents. « Au crible ! » peut être lu par un public extrêmement large, et c’est très important. Il ne faut pas attendre d’avoir le droit de vote pour s’intéresser à la politique !
C’est une vraie volonté éditoriale de Syros que d’aller vers des documentaires partagés. Prenez les collections « J’accuse ! », « Femmes ! » et « Documents Syros » : elles vont aussi dans ce sens-là. Ce sont des collections conçues pour susciter des débats parmi des publics les plus étendus possible en termes d’âge.

Ce que Sandrine Mini et moi tirons de notre expérience en jeunesse, et pour ma part également de mon travail pour l’encyclopédie multimédia Hachette, c’est qu’il est tout à fait possible d’aborder des sujets complexes, comme la valeur travail ou l’identité nationale, à travers un vocabulaire accessible. Et ce n’est pas parce que on utilise un vocabulaire accessible à tous les publics que la profondeur du propos en pâtit. En tout cas, « Au crible ! » se veut une vraie critique politique, amenée dans des termes compréhensibles. Pas besoin d’avoir fait l’école des cadres du parti pour comprendre ! Ce n’est jamais du verbiage réservé aux seuls initiés.


- Comment est née cette idée de livre et de collection ? Est-ce l'éditeur à la base ou bien vous ?
C’est moi qui en ai eu « l’idée », mais ça n’a absolument rien d’exceptionnel ! Je crois que les idées sont presque toutes dans l’air, on n’invente pas grand-chose. C’est presque plus une question de volonté que d’idée à proprement parler. Je me suis juste souvenu de la réelle liberté de critique qui existait dans les années 1970, et j’ai voulu renouer avec cette période qui me semble plus féconde sur le plan politique que ce qui se passe depuis les années 1980. Ces dernières années, nous avons continué à reculer. Ce n’est pas le consensus au sens fort qui nous écrase, mais plutôt la critique qui n’a plus bonne presse. C’est un consensus mou, comme on dit souvent. On n’est pas forcément d’accord avec Sarkozy, par exemple, mais comme on ne voit pas d’alternative, alors, on s’y rallie plus ou moins…

Nous ne sommes plus à l’époque des éditions Maspéro ou des livres incisifs de Marcuse, ou encore de l’agitation due à l’Internationale situationniste, par exemple, avec le Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, de Raoul Vaneigem. Eh bien, il me semble que la critique radicale doit revivre, c’est-à-dire la critique qui prend les choses à leur racine et qui refuse de rester à la surface. Cette critique est essentielle parce que ce monde va mal. Et bien plus mal en fait que dans les années 1970.

Pour en revenir à « Au crible ! », dès le mois de mars 2007, j’ai commencé à mûrir ce projet, parce qu’il me semblait que Sarkozy avait de grandes chances d’être élu, et qu’il fallait réagir vite à sa politique. Pour cela, cependant, il fallait attendre – quand même ! – qu’il soit élu et qu’il prenne ses premières décisions. Mais il fallait faire vite. Syros s’est engagé sur ce projet immédiatement après le résultat du second tour de la présidentielle, et nous avons tous beaucoup travaillé sur le texte, le titre, la couverture, la mise en place avec une boîte de présentation…


– Pourquoi est-il important, selon vous, de parler de politique aux adolescents ?
Tout simplement parce que même s’ils ne s’intéressent pas à la politique, la politique s’intéresse à eux ! Quoi qu’on pense de Sarkozy ou des autres femmes et hommes politiques, ils ont encore un certain pouvoir concret sur nous, sur notre vie quotidienne. Par exemple, lorsqu’on multiplie les réformes scolaires et les « dégraissages du mammouth » Éducation nationale, on aboutit à une baisse du niveau des élèves. On ne le dit jamais assez : ceux qui peuvent s’en sortir malgré toutes ces réformes sont d’abord les enfants dont les parents ont de l’argent, assez d’argent pour leur payer des années d’études supplémentaires, de « préparation » aux prépas, par exemple, pour rattraper le niveau du bac qui ne cesse de baisser. On peut choisir de faire l’autruche ou croire qu’on est le meilleur et qu’on s’en sortira malgré tout, mais je pense pour ma part que ces approches-là sont fausses. Elles ne permettront pas aux adolescents de s’ouvrir sur une vie adulte qui soit autre chose que l’horrible cycle production-consommation, qui tend à devenir notre seul horizon de vie.


– Ce premier volume est consacré à la Valeur travail et à l’Identité nationale. Vous pensez donc que ce sont les deux axes fondamentaux que met en place le gouvernement de Nicolas Sarkozy ?
Non, pas du tout. Ce sont deux axes importants, sans doute même fondamentaux, mais ce ne sont pas les seuls. Si j’ai commencé par traiter ces deux sujets, c’est parce que Sarkozy nous avait déjà donné lui-même de la matière. Durant sa campagne, il nous a assommé avec sa valeur travail, le fait qu’il fallait qu’on se remette à travailler, qu’il fallait élaguer les branches improductives que sont les assistés dans cette société… Souvenez-vous, c’était un thème majeur de sa campagne. Il en a parlé dans ses discours, son programme électoral, et il y avait donc de la matière à discuter. C’est pareil avec l’identité nationale, qui a été un thème majeur de la fin de la campagne présidentielle, et qui suscite des interrogations tout aussi fondamentales. Vous verrez que dans les volumes suivants, nous allons continuer d’examiner des points tout aussi fondamentaux de la politique de Sarkozy.


– Comment avez-vous travaillé sur ces deux thèmes ?
À partir, exclusivement, de sources qui sont a priori très sérieuses. Les textes du gouvernement tout d’abord, ainsi que du FMI, de l’OCDE, de l’ONU, et pas de tel parti de gauche ou de telle revue considérée comme « critique »… En fait, si on s’appuie sur les arguments avancés par les critiques, on ne fait pas bouger la réflexion politique. On ne fait que paraphraser et enfermer chacun dans sa tour d’ivoire. C’est de l’idéologie pure. Il me semble qu’il faut plutôt aller voir ce que disent Sarkozy lui-même et ses alliés objectifs. Et mettre l’accent sur les contradictions du discours, d’abord, et sur le sens profond des réformes qu’il entreprend.

Sarkozy est un maître de la dissimulation en politique. Il arrive avec une grande aisance à faire passer des réformes régressives pour des progrès sociaux, par exemple. Il faut donc montrer dans quelle direction il veut gouverner ce pays, l’incohérence de son programme sur l’identité nationale, par exemple, ou les erreurs et approximations sur lesquelles il s’appuie. Par exemple lorsqu’il dit que les Français sont ceux qui travaillent le moins en Europe, c’est erroné. L’OCDE, que ne peut pas contester ce gouvernement, ne dit pas cela du tout. Or, vous remarquerez que personne, en tout cas parmi les leaders politiques, n’a attaqué Sarkozy sur ce point. Pourquoi ? Je crois qu’ils sont tous convaincus qu’en fait il a raison, ou alors que son discours est tellement matraqué chaque jour par ses ministres et une partie des médias qu’on ne peut plus prétendre le contraire. Pourtant, non, les Français ne sont pas ceux qui travaillent le moins en Europe. Faire de la politique, ce n’est pas rester prisonnier du consensus mou.


– Dans tout le livre, votre ton est mesuré et vos arguments toujours étayés. Vous ne voulez pas apparaître comme polémiste ou pamphlétaire ?
Non, en effet, et c’est tout à fait dans la logique de ce que je viens d’expliquer. Je ne peux pas me livrer à de la polémique stérile parce que je crois que c’est inutile, et même, je vous l’avoue, contreproductif. Je pense que la polémique telle que la mènent trop de dirigeants d’opposition aboutit à l’inverse de ce qu’ils recherchent : chacun reste sur sa position. Et puis surtout, sur le fond, je n’ai absolument pas besoin de lancer des arguments polémiques puisque mon travail a justement consisté à trouver, dans le discours même de ce président et de son gouvernement, tout ce que l’on peut retourner contre eux. Un pamphlet, c’est tout autre chose. « Au crible ! » est un livre de critique politique directement utilisable pour discuter autour de soi, en opposant des arguments sérieux et fondés, susceptibles de faire avancer la réflexion de nos interlocuteurs, de modifier éventuellement leur opinion au sujet de Sarkozy.


– A quel accueil vous attendez-vous quand le livre sortira le 4 octobre ? Vous avez déjà eu des échos ?
Je n’en ai pas d’idée, franchement. D’un côté, Sandrine Mini et moi, nous croyons qu’il y a une place réelle pour un ouvrage de ce type, très bien documenté, très accessible par son texte et aussi par son prix. D’un autre côté, quand on fait quelque chose d’atypique dans le paysage éditorial, on ne peut pas savoir si ça va être le boom ou le fiasco. Les premiers échos sont très positifs, mais il faut aussi rester attentifs, parce que souvent les premiers échos sont ceux qui nous parviennent de nos premiers lecteurs, qui sont souvent aussi des proches, des amis. Et donc plutôt d’accord avec la démarche de Syros…


– Vous vous définissez comme un écrivain engagé ? Pourquoi ? Est-ce important cela vous l’engagement ?
En fait, je ne me définis pas comme un écrivain engagé, parce que ce mot est trop galvaudé, je trouve. Je préfère dire « critique », au sens où la critique est ce qui permet d’évoluer. Si le lecteur prend toutes les informations qu’on lui donne pour argent comptant, il va perdre très vite une grand part de sa liberté de penser, surtout dans une société comme la nôtre, que l’on peut définir comme étant, entre autres, une société de l’information. Mais cette information que l’on reçoit et que l’on consomme, et dont nous savons qu’elle est un pouvoir en elle-même, sommes-nous certains de sa valeur ? La seule façon de l’évaluer est de porter un regard critique, de passer l’information « au crible » de nos propres connaissances, des sources que nous pouvons interroger au-delà des médias eux-mêmes.

Pensez au cas le plus flagrant de manipulation de l’opinion des dernières années : l’affaire du 11 septembre 2001 et la guerre qui a suivi contre l’Irak. Quand le général américain Powell, avant l’entrée en guerre, montre des photos satellites qui « prouvent » qu’il y a à tel endroit du désert irakien un dispositif pour lancer des armes de destruction massive, tous les médias semblent prendre cela pour la vérité absolue, alors que quelques mois plus tôt, la commission d’enquête de l’ONU, sur place, constatait qu’il n’y avait rien de tel. Alors si on croit qu’on voit mieux les choses depuis l’espace, à 200 km d’altitude, qu’en se rendant sur place, c’est qu’on a perdu tout sens critique. Surtout si on n’est pas capable d’analyser le fond de la politique agressive de Bush. Le résultat, c’est des dizaines de milliers de morts, un pays détruit, une guerre qui n’en finit pas, et pire peut-être encore : un conflit annoncé par un livre apocalyptique fondé sur des approximations et des erreurs pures et simples, Le choc des civilisations, que le président du pays le plus puissant et le plus dangereux du monde adopte comme vision stratégique. Il faut dire et redire que c’est une façon monstrueuse de faire de la politique.

Alors, « engagé » peut-être, engagé en tout cas dans une lutte contre les politiques de domination qui détruisent l’humanité et cette planète, mais surtout, je dirais, critique dans la mesure où ce qui m’importe quand j’écris, ce n’est pas du tout de faire passer ma vision des choses. C’est plutôt d’amener le lecteur à critiquer tout ce qu’il entend autour de lui afin qu’il se construire sa propre vision du monde, et qu’il s’engage, cette fois oui, pour ce à quoi il croira profondément.


– La littérature destinée aux adolescents doit-elle être, selon vous, engagée ?
En tout cas, je suis opposé à une littérature à relents idéologiques. Ce que je prône et ce que j’essaie de faire est une écriture qui pousse à la réflexion autonome. Cela dit, j’ajoute que selon moi, il n’existe aucune littérature neutre. Lorsqu’une maison d’édition jeunesse publie un documentaire qui parle des OGM et propose une page pour, une page contre, et proclame après qu’elle laisse le lecteur libre de penser ce qu’il veut, cette maison se trompe, et trompe aussi son lecteur. Parce que le lobby pro-OGM est de loin le plus puissant, il focalise l’attention des médias. Si on esquive la question de savoir si les OGM sont nocifs ou bienfaisants, cela veut donc dire dans les faits qu’on prend position pour la continuation de ce qui existe, c’est-à-dire, donc, la poursuite de la propagation des OGM partout dans le monde, appuyée sur le travail intense du lobby pro-OGM, y compris en France.

Ne pas prendre parti, c’est avouer sans le dire qu’on est pour la continuation de l’existant, qu’on renonce à critiquer ce qui se passe dans ce monde. Je pense que cette position de prétendue neutralité est très malsaine. Dans le cas des OGM, comme il est difficile de trouver autant de pour que de contre, certains auteurs de documentaires jeunesse n’hésitent pas à falsifier les faits ou à aller vers des approximations aberrantes, comme ceux qui prétendent que les OGM résistent aux mauvaises herbes, alors qu’ils résistent aux herbicides, ce qui est tout différent puisque cela entraîne une hausse de la consommation des herbicides, hausse attestée depuis plusieurs années dans les champs d’OGM. Je pourrais, je vous assure, multiplier les exemples avec tout un tas de sujets « sensibles ». Les seuls sujets où l’on va s’accorder à peu près tous, c’est la nécessité de lutter contre le racisme, la pauvreté, la sous-alimentation… des choses très vagues de ce genre. Mais dès qu’il s’agit de creuser, alors les documentaires jeunesse qui se prétendent non engagés et objectifs, qui se drapent même dans cette objectivité qui serait le nec plus ultra du respect du lecteur, n’ont tous comme seules solutions que la poursuite de ce qui existe, ou alors la tarte à la crème du respect du droit. Par exemple en matière de discrimination, de ségrégation, etc., alors que nous savons tous parfaitement qu’il ne suffit pas que le droit existe pour qu’il soit respecté. Prenez le travail des enfants : on nous dit que ça devrait être interdit. Mais ça l’est partout dans le monde, à part deux pays ! Le problème est comment faire respecter ce droit ? Alors les documentaires « objectifs » disent « il faut faire respecter le droit » mais ne disent pas comment. Moyennant quoi, bien sûr, ils restent « objectifs » si l’on veut donner à ce mot un sens très plat, très faible. Mais selon moi, ils sont surtout en dehors du réel, car dans ce cas-là, il faut dire que le droit ne suffit pas, même s’il est très douloureux de le reconnaître.

C’est à partir de la critique de l’existant que l’on peut faire progresser un jeune lecteur, et pas autrement. « Critique » étant entendu au sens noble du terme : le pousser à réfléchir par lui-même et tâcher de lui en donner certains moyens.


– Quels sont les autres titres prévus dans la collection ?
Le prochain portera sur la très grave question de la sécurité, que j’associe à la politique des quartiers parce que les gouvernements, depuis la fin des années 1970, associent tous ces deux aspects. Le livre est déjà très avancé, parce que là encore, il y a déjà la matière à apporter une critique à la politique gouvernementale. Puis nous aborderons les thèmes de la culture, de l’écologie, de l’éducation nationale, de la politique extérieure…

Voir aussi : La biographie de Philippe Godard sur Ricochet
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