Entretien avec Olivier Charpentier


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Cécile Guichard, étudiante en licence professionnelle « métiers de l’édition » à l’IUT de Paris Descartes a rencontré au mois d’octobre Olivier Charpentier dans son atelier qu’il partage avec Frédéric Kessler à Paris. Entretien
Mis en ligne en octobre 2007
Quel a été votre parcours ? Comment en êtes vous arrivé à dessiner pour les enfants ? J’ai fait des études artistiques : les Arts Décos. J’ai beaucoup aimé, je garde des bons souvenirs, c’était un peu comme l’accomplissement d’un rêve.
C’était votre souhait d’être illustrateur ?

C’était votre souhait d’être illustrateur ?
C’était un souhait oublié. Quand on reprend les carnets de notes quand j’étais enfant, je voulais être dessinateur. Et puis après j’ai voulu faire vétérinaire comme tout le monde. J’ai finalement fait d’autres études sans trop savoir pourquoi, puis je me suis rendu à l'évidence que ce que je voulais, c'était dessiner. Alors j’ai fait un atelier préparatoire, ça a été une planche de salut. Et puis les Arts Décos (ndlr : l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs à Paris).

Et le dessin pour la littérature jeunesse ?
Mes premières commandes professionnelles étaient des carnets de voyage, un peu par hasard. J'avais voyagé pendant deux mois en Australie avec deux autres étudiants des Arts déco. J'en avais rapporté un carnet de croquis que j'ai montré et on m’a commandé des dessins de voyage. Je suis allé en Inde, en Jordanie pour le magazine Grands Reportages, j’ai travaillé pour Elle, pour une brochure Vuitton, et encore d'autres choses. Mais c'était presque accidentel et un peu répétitif. J’avais envie de peinture, de travailler un autre style, ce que j’ai fait. Ca m’a coupé de mes anciens clients, car cette nouvelle direction ne correspondait plus à leur attente. Mais d’autres journaux (Le Monde, Libération, etc) m’ont commandé des dessins, ce qui arrive encore aujourd’hui, irrégulièrement.
Mon travail c’est peindre et dessiner. Comment en vivre ? Il y a la presse, il y a aussi l’édition jeunesse. Donc je suis allé au salon de Montreuil et j’y ai rencontré Alexandre Faure qui éditait à l'époque la revue et les albums DADA qu'il avait créés avec Heliane Bernard. Je lui ai montré mon travail et, plus tard, il m’a proposé une idée qu’il avait eue par rapport à ça. (ndlr : La poésie médiévale : petite anthologie). J’ai accepté sa proposition car le Moyen Age était une de mes sources iconographiques. C’est valorisant de travailler avec lui : il m'a toujours donné carte blanche. Le travail avec un éditeur c‘est un rapport humain, dans le meilleur des cas. Même si nous sommes des mercenaires : les maisons d’édition publient peu et pour vivre on est obligé de travailler avec d’autres. Mais une fois trouvé, on retravaille avec un éditeur avec qui le courant est bien passé. Un projet va avec un éditeur, cela dépend beaucoup d’une confiance réciproque.



Quelles sont vos techniques préférées (ndlr : peinture & gravure) ? Pourquoi ?
Les techniques que j’utilise sont toujours en relation avec mes recherches en peinture, qui sont mon travail expérimental, et que j’applique ensuite dans mes illustrations. En peinture j’essaye de faire en sorte de ne pas maîtriser complètement ce que je fais, parce que je n’aime pas ce que je fais naturellement. Donc je me donne des contraintes pour contourner et dépasser mon dessin naturel. Ces contraintes agissent comme des leviers et me permettent d’évoluer.
Pour la gravure, qui n’en est pas, c’est né d’un attrait que j’ai pour qu’une forme soit le résultat d’un retrait (grimace d’incompréhension totale de la part de la rédactrice). Je m’explique, je travaille la contre-forme. Par exemple le monotype. On reste concentré sur ce qu’on enlève, ce qui reste est une surprise (panique de ma part). Je peux vous montrer (il se lève, prend une plaque vitrée, attrape un pinceau et un fond de peinture noire). Je veux dessiner un rat (un coup de pinceau et une petite bête apparaît sur la vitre), je travaille avec de la peinture à l’huile c’est long à sécher et ça laisse le temps de travailler. Puis je retire (avec un sopalin il enlève de la peinture et précise ainsi les contours de la petite bête), j’ai aussi des petits outils (il tire une sorte de cure-dent et dessine un œil et des griffes à la petite bête) pour dessiner les détails ; (il saisit une feuille de papier et la pose sur la plaque, il la lisse sur la plaque avec la paume de la main puis à l’aide d’une cuillère) la peinture se dépose sur la feuille et c’est la surprise, bonne ou mauvaise (il retourne la feuille sur laquelle se retourne à son tour un petit rat). Après je peux ajouter d’autres couleurs ou un décor toujours en travaillant sur la plaque. Voilà, maintenant vous avez compris ce qu’est un monotype.

Quels sont les artistes et les œuvres que vous aimez, qui vous inspirent ?
Je n’ai pas de références absolues, il y a un peu partout des choses qui me parlent. L’iconographie populaire et l’imagerie médiévale m’ont beaucoup inspiré à une époque.



Vous travaillez pour des supports très différents (album et documentaire jeunesse, guide touristique, illustration presse). Qu’est-ce que cette diversité vous apporte ?
…Les travaux documentaires sont en général des collectifs d’illustrateurs, alimentaires même si cela n’exclut pas la qualité de l’échange avec l’éditeur. C’est pour ça que les seuls travaux que je revendique, ce sont les albums.

Vous avez un univers plutôt sombre, pas toujours enfantin ; qu’est-ce que vous souhaitez transmettre aux enfants ?
Je ne cherche pas à transmettre mais simplement à dessiner ce qui me vient des textes. J’espère malgré tout que ce que j’y mets passe auprès des lecteurs, qu’ils soient grands ou petits.

Vous travaillez souvent sur la double page ; il y a une raison à cela ?
La double page est l'espace qu'on a devant les yeux quand on ouvre un livre. Certains livres illustrés sont organisés en une séparation claire et implacable du texte et de l'image (l'un à gauche, l'autre à droite, selon que l'on donne plus d'importance tacitement à l'un ou à l'autre - la "belle page" étant celle de droite). Ce sont en général des recueils de textes courts et indépendants les uns des autres : chaque double est alors un espace clos (ex : Le grand bestiaire des animaux, ou Si je mourais là-bas). Dans le cadre d'une narration qui court tout au long du livre, ce découpage est trop haché et nuit à la fluidité du récit. On opte alors en général pour la solution où chaque double page devient un espace à composer librement, dont le texte ne sera qu'un élément graphique parmi les autres. Cette latitude permet d'envisager, plutôt que l'uniforme rythme binaire, une infinité de solutions de composition, qui donneront au livre pris dans son ensemble son rythme (le découpage du texte ne dépend là plus mécaniquement d'un nombre de signes, mais d'un parti pris de surcharge ou d'allégement, de mise en valeur d'une phrase, d'un mot, d'un moment, ou au contraire d'accélération de la narration), son caractère (ex : Guernica, Le buffle et l'oiseau). On composera alors chaque double page, mais aussi le "chemin de fer", comme j'imagine qu'on le fait en musique avec des temps forts, des crescendo, des repos, etc. Cela n'est pour ainsi dire pas possible lorsque texte et image sont circonscrits à un espace fixé d'avance, chacun sur une page par exemple. Il y a aussi des exemples hybrides (cf. La poésie médiévale) où chaque double page est un espace clos indépendant, mais où l'absence de maquette préalable permet de varier fortement les ambiances entre les doubles. Bref, il n'y a pas un "bon" système, il y a des systèmes, qui offrent des marges de liberté plus ou moins grandes (mais on sait que la contrainte est mère de bien des élans), qui ont chacune leur charme et leur champ d'application.



Comment avez-vous décidé de travailler sur les deux albums : Qui m’aime me suive ! et Sors de ta coquille ! avec Kessler ? (petite enfance)
C’était un projet avec Frédéric Kessler : reprendre des thématiques banales mais avec une histoire, un fond, pas gratuitement, avec ici c’est vrai une ambition de transmettre. Mais je n’ai pas le sentiment d'avoir trouvé comment dessiner pour cet âge-là.

Pourquoi avoir travaillé sur le Buffle et l’oiseau avec des couleurs aussi éclatantes, c’est assez loin de votre travail « habituel » ?
J’ai eu le sentiment d’une attente de la part de l’éditeur, et ce fut donc une expérience : comment de moi-même faire un album plus vif, à défaut d’être gai ? Le résultat donne des couleurs très denses, et un peu étouffantes pour essayer de rendre la moiteur de l'ambiance. A l’origine, je voulais du doré pour le chant de l’oiseau, pour en faire une enluminure, pour que ce chant soit une façon de supporter la vie. Mais ce n’était pas compatible avec mon souhait d’un papier offset et avec les contraintes financières de l’éditeur, aussi j’ai opté pour un rose fuschia qui tranchait avec les autres couleurs plus terreuses. Ici c’est un assemblage de dessins et pas un monotype unique. Il y a eu un gros travail sur l’ordinateur et je n’ai pas de dessins originaux à montrer, ce qui avec le recul me désole. Ce qui m’a plu dans ce livre, c’est de partir d’un texte brut, qui est un objet ingrat dans sa forme, comme un mail qu’on imprime, le lire, le relire, lui donner une ambiance, trouver ce que je pouvais ajouter, ou ce sur quoi je ne voulais pas insister. Cette phase primitive est la partie la plus importante. On peut partir dans des directions très différentes. On fait un crayonné, un chemin de fer. La seule contrainte c’est le nombre de pages imposées par l’éditeur. Pour ce texte, l’auteure, Catherine Zarcate m’avait donné comme consigne que le buffle était un buffle et pas un taureau, donc pas fougueux mais sage, d’une certaine bonhomie, très fort. C’était ma seule indication car sinon, on m’a laissé une totale liberté.



Et après vous faites Guernica avec un retour à votre style. Un cri du cœur ?
Pour les 70 ans du drame de Guernica, Alexandre Faure voulait rendre hommage à la fois aux combattants de la Guerre d’Espagne et à Picasso. J’ai d’abord été effrayé par les deux thématiques : la guerre et surtout Picasso. Ce peintre n’est pas à prendre à la légère, il est un peu sacré. Alexandre Faure voulait des images percutantes. Mais il fallait prendre en compte la difficulté d’une double narration : d’un côté les évènements en Espagne et de l’autre le ressenti du peintre. D’où ces deux registres colorés distincts : le rouge et le noir pour l’Espagne et le bleu pour Picasso. Il fallait rendre explicite le télescopage des deux univers. La présence du tableau à la fin du livre fait la jonction des deux.
Je n’ai pas voulu traiter ce qu’il y a dans le tableau même, c’est une contrainte que je me suis fixée pour ne pas lui être comparé, et qui a induit des choix de narration et de représentation : Picasso a déjà exprimé l’horreur des évènements, je ne pouvais pas faire mieux.

Pourquoi cette couverture pour le Grand bestiaire, ce n’est pas très représentatif du reste de l’album, le « chien-chien à sa mémére » est mieux à l’intérieur ?
Le choix du chien est un choix ironique : il y a un décalage entre le titre «  grand bestiaire » et ce petit chien. Cela donne sans trop insister un indice sur le ton décalé que l’on retrouve dans le texte. C’est un livre que j’aime beaucoup. Il a été fait à trois : un auteur, un illustrateur et aussi l’éditeur qui a fait un vrai travail de direction artistique. J’ai eu carte blanche pour les illustrations. Avec Frédéric Kessler, nous avons mis en commun les titres qu’il avait définis en accord avec l’éditeur. J’ai travaillé sans les textes. C’est comme si chacun avait donné son point de vue sur l‘animal, indépendamment. Après coup, pour parfaire le lien entre texte et illustration, j’ai ajouté un cabochon. Et l’éditeur a transformé tout ça en un objet que je trouve très réussi.

Prochain projet ? Envie de traiter un sujet en particulier?
Ma dernière exposition de peinture remonte à plus de deux ans. Depuis j’ai fait six livres et j’ai quelques autres projets d’édition. Mais ce ne doit pas être au détriment de la peinture, qui est pour moi un moyen d’évoluer. Pour l’instant je prépare une nouvelle exposition, et la seule contrainte c’est la date que nous avons arrêtée avec mon galeriste (Prodromus, www.prodromus-galerie) : elle aura lieu en mai 2008 (vernissage le 13).
Voir aussi : La biographie de Olivier Charpentier sur Ricochet
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