Entretien avec Thierry Magnier


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Depuis 10 ans, Thierry Magnier a fait le pari de concevoir des livres qui allient création et exigence. Des livres qui regorgent d'implicites, de références culturelles, de non-dits. Des ouvrages qui ne soient une énième réplique d'un livre déjà vu et qui puissent trouver écho chez tous les lecteurs. Leur catalogue offre un large éventail de romans, de livres-cd, d'imagiers ou de contes, en passant par des essais, une variation d'albums bigarrés, mais aussi des nouvelles ou encore des livres pouce. En 2008, les éditions Thierry Magnier fêtent leur 10 ans. Et avec leur ange lecteur et rieur au-dessus de la tête, leur fonds de livres, de nouveaux projets et toujours plus de créations, leur pari est bien parti pour durer.
Mis en ligne en novembre 2008
- Voici 10 ans que les éditions Thierry Magnier sont nées. 10 ans c'est encore jeune finalement. Que vous inspire cet anniversaire ?
J'ai envie de dire déjà ou seulement 10 ans. Avec ce qui se passe aujourd'hui, j'ai tenu au moins 10 ans et je ne suis pas mécontent de continuer aujourd'hui à faire ce que je fais : à savoir une création exigeante.



- Qu'est-ce qui vous a donné envie de créer votre maison d'édition ?
A l'époque, je travaillais aux éditions Gallimard et, à un moment donné, je me suis senti mûr de voler de mes propres ailes et de créer mes livres (ce n'est pas par hasard si cela s'appelle les éditions Thierry Magnier). Nous avons toujours la prétention, quand on est éditeur, de faire les plus beaux livres du monde. Et tous les éditeurs le pensent, heureusement ! J'avais l'envie de concevoir de vrais livres, ceux que j'aime, ceux qu'on ne nous impose pas. La seule solution était d'ouvrir ma maison d'édition.


- Si je vous demandais de choisir parmi votre catalogue cinq titres qui font l'histoire de votre maison d'édition...
Non, je ne veux pas. Ma fierté c'est mon catalogue, c'est le fonds. Il y a très peu de livres que nous avons d'ailleurs retirés de ce fonds qui continue à tourner tout doucement. Le premier rôle de l'éditeur, c'est d'abord de prendre des risques. Le second, c'est de constituer un fonds et de le défendre. Chaque livre a une histoire et je pourrais tous les choisir. C'est très affectif quand même notre métier.

« Ma fierté c'est mon catalogue, c'est le fonds »




- Vous souvenez-vous d'un pari réussi ou d'un livre qui a marqué le public dans le développement de votre maison ?
Oui, Tout un monde (de Katy Couprie et Antonin Louchard), évoque un beau moment de notre histoire. Nous nous sommes rendu compte qu'avec cet imagier qui paraissait singulier et improbable, que nous venions d'inventer quelque chose qui n'existait pas. Cet ouvrage est toujours un fleuron de notre catalogue, sans prétention aucune d'ailleurs. Il a fait couler de l'encre et a apporté un changement par rapport aux imagiers. Nous avons donc apporté une modeste contribution à l'édition jeunesse en créant ce bouquin. D'ailleurs aujourd'hui fleurissent nombre de pâles copies de cet ouvrage. Pierre Marchand disait qu'un livre copié est un bon livre.

- Pouvez-vous nous rappeler l'histoire de votre logo avec cet angelot qui lit gentiment ?
L'ange fait référence à un ouvrage que j'avais écrit aux éditions Gallimard et qui s'appelle Solange et l'ange illustré par Georg Hallensbleden. Quand j'ai créé cette maison, j'ai demandé à Georg Hallensbleden de faire un logo. Je voulais un ange, car cet ange pour moi c'était un bon signe. C'est une espèce de bonne étoile. Je ne vois pas l'ange angélique et gentil, je vois l'ange avec des yeux plissés. Et puis un ange, ça n'a pas d'âge et ça n'a pas de sexe. C'est un peu tout le monde finalement. Tout ceux à qui j'ai envie de donner mes livres. J'aime l'idée que mes livres soient lisibles par tous.



- Justement, tenez-vous compte de ce lectorat variable qui se renouvelle sans cesse quand vous concevez les livres ?
Bien sûr. J'espère toujours, quand je fais un livre, qu'il y ait quelque chose qui accroche tout le monde, qu'il y ait une multiplicité de niveaux dans la lecture à travers l'image et le texte. Qu'il y ait de l'implicite, des références culturelles, des non-dits. Plus le livre sera riche et plus il sera entendu, écouté, lu par des personnes différentes et chacun pourra y trouver son petit quelque chose. Se dire que dans un livre, je peux toucher une grand-mère, un enfant de 2 ans ou une grande sœur de 12 ans car il évoque un moment ou qu'il aide à surmonter quelque chose qu'ils sont en train de vivre, c'est cela l'universalité et la beauté d'un livre. C'est ce vers quoi on tend en tout cas. Et on essaie de penser à faire des livres pas inutiles et avant tout de vrais livres.



« Cet ange pour moi c'est un bon signe ».


- Un vrai livre, c'est donc pour vous un livre original, un livre utile et universel...
Je pose souvent cette question à mes éditeurs : « Ce livre que l'on réalise, est-ce encore un livre de plus ou est-ce un vrai livre ? ». Quand on est persuadé que c'en est un, on le réalise. Le questionnement est toujours à la source.  Pour quelle raison fait-on ce livre ? Je demande souvent aux auteurs: « Quelle est ton intention ou que veux-tu dire ? ». Si c'est à nouveau un « enième livre » qu'on a déjà vu, quelle est l'importance ?

- L'exigence, la créativité font partie de votre démarche d'éditeur. On connaît votre goût pour le risque et l'innovation à travers vos multiples collections. Etes-vous un équilibriste ?
Je suis un joueur et je n'aime pas perdre. J'adore même gagner. Il faut qu'on y aille. Je crois qu'il faut être joueur quand on fait ce métier où l'on peut vite disparaître. Et puis je tiens à le rappeler, je ne suis pas le seul, je suis entouré d'une équipe. Il y a Valérie Cussaguet pour les albums et, Soazig Le Bail pour les romans. Dans la maison d'édition, tout le monde en prend à son niveau, jusqu'à l'attachée de presse. C'est important. Si je n'en prenais pas, je m'ennuierais.



- Qu'est-ce, qui selon vous, fait vendre un livre ?
Si je le savais, je ne vous le dirais pas… Le livre, c'est lorsqu'on le finit au bon moment et quand il arrive au bon moment. C'est très curieux. Je pense à toutes les fois où des éditeurs ont publié des choses trop en avance… Je parle en cela aussi de mes pères : je pense notamment à Harlin Quist, Ruy-Vidal, Bruel, Pierre Marchand, de tous ces gens qui m'ont construit et qui ont compté pour moi et dont je me suis nourris. Je m'aperçois qu'on a tous essayé de faire des livres qui, à un moment donné, ne marchent pas et qui peut-être 10 ans plus tard réussissent. C'est finalement assez étonnant…

- Quelle est selon vous la meilleure reconnaissance pour un livre ?
Quand je vois un enfant qui ne peut pas s'en séparer. J'adore.



- Avez-vous des exemples d'ouvrages qui n'ont pas reçu l'accueil que vous espériez ?
Oui, je suis par exemple déçu et je ne comprends pas qu'Emmanuelle Houdart ne soit pas plus reconnue. Elle l'est par les prix oui, mais pas encore assez par le grand public. Elle fait peur. Mon problème ce n'est pas les enfants en réalité, ce sont les adultes qui me causent des problèmes.

- Justement, je voulais vous poser la question de l'importance des médiateurs dans la vie d'un livre...
Leur rôle est très important pour des maisons comme les nôtres car on ne fait pas des choses commerciales et ils nous aident à nous faire connaître. Je les en remercie. L'important pour nous est de vendre nos livres et donc faire du commerce. Ce qui signifie que d'une part, réaliser de la création, à faire connaître des auteurs, et de l'autre de partager ce livre au plus grand nombre et donc aussi de faire un peu d'argent pour continuer la création. Dans ce travail, il faut penser aussi à séduire l'adulte.

- Les parents et les prescripteurs vous paraissent-ils aujourd'hui parfois trop inquiets, voire un brin moralisateurs ?
Oui, de plus en plus. L'année dernière avec Actes sud junior et la collection « D'une seule voix ». Ce sont pourtant des livres qui me tiennent à cœur car ce sont de bons bouquins, avec de vrais auteurs, de la littérature. On nous a accusé avec Jeanne Benameur d'être des éditeurs malsains. C'est grave comme mot. En plus, ces bouquins les ados les adorent…



- Justement, je rebondis sur un livre destiné aux adultes que vous sortez cette rentrée. Il s'agit d'un ouvrage d'Annie Rolland intitulé Qui a peur de la littérature ado ?
Ce bouquin est vraiment important pour moi cette année. Annie Rolland y travaille depuis 3 ans déjà. On avait déjà eu des échanges bien avant, lors de la sortie du livre L'amour en chaussettes écrit par Gudule et qui avait suscité des remous, car on parlait de la première expérience sexuelle avec de vrais mots et que cela avait choqué. Je l'avais déjà rencontrée à ce moment-là et elle m'avait défendu. Qui a peur de la littérature ado ? sort ce mois d'octobre et je suis content de l'avoir dans mon catalogue car il remet les choses en place. Ce n'est pas parce qu'on parle d'un viol qu'on va violer, qu'on parle de la mort, qu'on va un jour tuer. Il faut rester un peu plus tranquille par rapport à tout cela.



- Est-ce qu'aujourd'hui les enfants vous semblent avoir changé ? Est-ce qu'ils entrent moins volontiers dans les livres ?
Il y a une chose qui n'a pas changé chez eux, c'est qu'ils ont toujours aussi mauvais goût ! La société a surtout changé. Quand on dit que les gamins ne lisent plus, cela m'énerve. Ils lisent et même beaucoup plus, mais pas de la même façon. Ils lisent d'autres choses et d'autres supports. Je pense qu'en connaissance et en culture générale un enfant de cinq ans en 2009 sait plus de chose qu'un enfant du début du siècle. En revanche, il a oublié des choses que l'autre gamin connaissait. Est-ce qu'elles sont nécessaires ?
Il faut vivre avec un temps qui évolue et je ne suis pas négatif sur les jeunes lecteurs. A nous de savoir les séduire et de leur faire aimer nos livres. Ce n'est pas parce qu'ils n'aiment pas nos livres qu'ils sont forcément mauvais ou que les enfants sont mauvais. C'est peut-être qu'on n'a pas compris ce qu'ils aimaient. J'aimerais enfin pouvoir faire comprendre aux adultes qu'il ne faut pas oublier comment on était à ce moment-là. La période de l'enfance et de l'adolescence est une période où on ne fait qu'apprendre, découvrir et souffrir de ce que disent les adultes. Il faut de temps en temps regarder un peu derrière soi ce qu'on a fait, comment on était quand on avait 10 ans et ce dont on avait envie. Je reprocherais plus aux adultes d'avoir la mémoire courte.

- Quels mots choisiriez-vous pour définir votre métier d'éditeur et votre relation avec les auteurs ? Un accoucheur de talents ? Un insatiable lecteur insatisfait ? Essayez-vous de pousser toujours plus loin les créateurs dans leur démarche ?
On ne vient pas chez nous par hasard. C'est une histoire de famille, de cooptation. Je crois beaucoup à cela. Il y a des moments où on est l'accoucheur et on donne la clé, il y a des moments où ce sont les créateurs qui vont nous apporter un déclic pour découvrir de nouvelles façons de faire les livres. C'est un échange total. Et puis, ce n'est pas rien de donner un livre à un éditeur. Moi je marche dans l'affect. Si on ne s'aime pas, on ne fait pas un bon livre. Il faut s'aimer, il faut s'apprivoiser parfois, il faut prendre chez l'un et chez l'autre, il faut aussi donner. Les jours de rencontres sont importants et ne se ressemblent pas.



- Vous arrive-t-il encore de renoncer à certains projets avec des créateurs ? Avez-vous des regrets ?
Je n'ai pas encore de regret parce que je garde plein de projets dans les tiroirs. Mais j'ai toujours espoir. Ce sont souvent des regrets économiques. La seule solution pour réussir dans notre métier c'est d'avoir de la patience. Je suis en train de devenir patient. La chance que j'ai c'est que je m'occupe de plusieurs maisons en même temps. Chez Actes Sud, je fais du documentaire alors que je n'en ai jamais fait chez Magnier. Je peux donc faire beaucoup plus de choses que j'aime. Cela m'ouvre plein de perspectives. Je ne m'avoue pas vaincu.

Focus sur deux collections

La collection « Nouvelles »
Avec cette collection créée par Mikaël Olivier, je pense que l'on a créé quelque chose qui n'existait pas. Il n'y avait pas de véritable collection de nouvelles aussi importante qui intègre aussi bien du polar, que de la SF, de la fantasy, du société. Cette collection marche bien et je crois qu'elle est arrivée au bon moment. L'idée de la collection m'est venue lorsque j'ai fait Des filles et des garçons avec Ni Putes et Ni Soumises et j'ai vu à quel point les enfants les dévoraient et au moins il les lisaient en entier. Il y avait à la fois une demande du côté des auteurs et des lecteurs. J'avais déjà senti cela avec les « Petites poches ». Les textes courts c'est important afin de réussir à lire jusqu'au bout un livre.



La collection « Photoroman »
J'y crois beaucoup. Elle ne trouve pas encore sa place, mais il y a encore de bons textes qui arrivent et nous réservons quelques surprises. Cette collection n'a pas deux ans et elle est encore petite, il faut lui laisser du temps. Ce sont de beaux objets de qualité avec une maquette qui désoriente un peu (avec un nom de collection qui prend ¾ de la couverture). On a fait quelque chose de nouveau, on a pris des risques et il faut assumer. Peut-être est-on arrivé trop tôt. Il faut laisser au public le temps de goûter, de s'apercevoir qu'elle existe, la voir en librairie. C'est la règle du jeu. Il faut l'imposer. Moi j'y crois, ce sont de bons textes, de beaux livres.



Propos recueillis par Charlotte Javaux
Voir aussi : La biographie de Thierry Magnier sur Ricochet
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