Entretien avec Mimi Barthélémy


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Haïtienne, Mimi Barthélémy étudie en France puis vit à l’étranger plusieurs années (Amérique latine, Sri Lanka, Afrique du nord). Dans les années 80, elle travaille au Honduras avec les indiens Garifunas, à la mise en scène d’un spectacle. Cette expérience la rapproche d’Haïti. Elle aborde alors le théâtre en militante et s’engage sur la mémoire de son pays. Elle s’oriente vers les contes théâtralisés, puis vers les contes à voix nue d’arrangements de contes traditionnels tirés de son enfance. Elle réécrit ces contes créoles en français, se les réapproprie et devient par là auteur de sa propre version. Mais elle ne s’arrête pas là : elle crée un nouveau type de conte, le conte musical, en travaillant sur le conte chanté de tradition haïtienne.
Depuis la fin des années 80, seule ou accompagnée de musiciens, elle conte ses histoires, qui prennent leur source en Haïti et dans le bassin des Caraïbes, dans lesquelles elle tisse les deux langues : le créole et le français.
Mis en ligne en juillet 2009
Mimi Barthélémy, vous êtes à la fois conteuse, actrice et écrivain. Vous avez été directrice de la collection « les petites histoires de Mimi » aux éditions Vents d’ailleurs. Comment parvenez-vous à mener toutes ces activités defront !
Mimi Barthélémy : Tout tourne des arts vivants ! En ce moment je travaille sur un roman familial. Je pars d’ailleurs à Haïti prochainement pour m’informer auprès de ma mère de 92 ans sur la famille. Je dispose également de notes prises sur les propos de mon mari sur sa jeunesse cubaine pour éventuellement écrire un roman pour adolescents.
J’ai expérimenté au cours de ma carrière différentes voies. Dans le Soldat Marron j’ai cherché à relier le conte, l’évocation et l’histoire d’Haïti. Dans Tendez Chanter L'Amour j’ai lié le conte, le chant et la danse. Un travail qui se rapproche sans l’être de la comédie musicale. Avec Le Fulgurant, je suis dans l’épopée cubaine et haïtienne. J’ai également participé à des pièces de théâtre comme comédienne sous la direction d’Eduardo Manet, Claude Alranq, Dominique Lurcell.

Vous avez souvent expliqué l’effort d’assimilation que vous avez dû faire lors de vos études en France ; à tel point que vous en avez perdu votre voix et la mémoire et l’usage du créole. Vous parlez d’une aliénation de l’être « qui avait toutes les chances de déboucher sur la folie, le suicide ou la révolte... ».
Ces propos sont très durs et montrent à quel point vous avez dû lutter.

MB : En effet, j’ai quitté mon pays pour me rendre en France avec réticence. J’avais vécu dans un milieu familial plutôt fermé. L’effort d’assimilation qui m’a été demandé s’explique parce qu’en 1956, date de mon arrivée, la France était à peine sortie de la guerre et était en outre confrontée au problème algérien. L’esprit colonial y était encore très présent. Je me trouvais devant un bloc traditionaliste et pour moi, haïtienne, je n’avais pas d’autre choix que celui de l’assimilation. Comme je suis une femme excessive, je me suis assimilée totalement et c’est là que je peux parler d’aliénation. Ma voix était totalement nouée, abîmée.
Puis j’ai pris le temps de la réflexion et alors j’ai parcouru un long chemin de reconstruction. J’ai commencé par suivre des ateliers de psychophonie avec Marie-Louise Aucher.1 Puis j’ai fait une thérapie vocale pendant 9 ans avec le Roy Hart Théâtre pour récupérer ma voix et la mémoire mises à mal par l’assimilation et l’aliénation.



Depuis une trentaine d’années, il souffle sur le conte un vent favorable. Que pensez-vous de cet engouement pour les mythes et l’oralité ?
MB : Nos sociétés sont tellement matérialistes que nous éprouvons le besoin de nous retrouver, l’envie de partager, la nécessité de nous nourrir d’histoires, de rêver. Comme le conte élève l’âme et invite au dépassement de soi, il nous donne l’occasion de réaliser ses besoins et ses envies.
En ce qui concerne les contes d’Haïti ou de la Caraïbe, j’écris mes versions des contes traditionnels que je raconte Mais comme je le disais plus haut j’aime à marier les contes avec l’évocation de ma vie et avec l’histoire de mon pays dans des spectacles mis en scène dans des conditions théâtrales plus élaborées que de simples récitals de contes. Ainsi, dans le Soldat- Marron c’est la petite fille que j’ai été que j’évoque en racontant, chantant et contant l’histoire d’Haïti et de ses héros. Dans Caribana, il s’agit du lien qui existe entre nos apports culturels africains et nos apports culturels européens et qui explique en partie le métissage et la complexité de la Caraïbe Dans Une très belle mort, c’est la mort sereine des membres de ma famille paternelle que je mets en scène.
Ces tentatives de rencontres à plusieurs facettes désarçonnent parfois le public français habitué à des genres artistiques plus cloisonnées. Mais je suis un électron libre !

Vous avez expliqué dans divers entretiens que vous ne contez pas seulement pour le divertissement, mais que
conter est un travail culturel, un travail de conscience pour Haïti.
Ressentez-vous une évolution dans le regard que nous portons sur
Haïti ?

MB : Oui, il y a une évolution.
Haïti était complètement ignorée, totalement occultée dans les livres d’histoire
de France. Avec la loi Taubira2 sur l’esclavage, il y a eu un progrès. Un autre progrès a été celui de l’enseignement du créole dans les universités. Une plaque commémorative du Général français Toussaint Louverture est désormais au Panthéon. Il y a donc dans la conscience française une amélioration.

Aujourd’hui vous travaillez avec le slameur Arthur Ribo, envisagez-vous de travailler le conte pour les adolescents ?
MB : Il m’arrive de conter pour les jeunes adolescents de la sixième à la quatrième, mais à partir de la troisième plus du tout. C’est dommage ; il y a un beau travail à faire sur le conte avec les lycéens ainsi qu’avec les étudiants d’Université.
Lorsque nous sommes passés au Théâtre de la Vieille Grille, Arthur Ribo et moi, il y avait très peu de jeunes dans la salle. Nous attendons notre passage à Saint Quentin en Yvelines au mois de mars en souhaitant que nous puissions présenter notre spectacle devant un public comportant aussi bien des adolescents que des lycéens et des adultes.



Qu’est-ce qui vous séduit dans le travail du conteur par rapport à celui de comédien ? Est-ce la liberté avec le texte, la liberté de mouvements, le contact avec le public... ?
MB : Je ne suis pas loin du comédien quand je conte ; j’ai le trac que je tâche de dominer avec les moyens qu’utilise le comédien ; j’interprète et vis mon histoire comme le comédien le ferait. La différence vient de ce que le texte que j’interprète est le mien, et non pas celui d’un auteur. Mon texte est écrit et je l’apprends comme le ferait un comédien. Je reste près de mon texte mais rien ne m’empêche de le modifier après mes passages devant le public. C’est vrai que j’ai une liberté gestuelle, c’est certainement là que j’improvise librement, très rarement sur le texte. Mais ma liberté n’est pas entière, j’ai toujours un cadre. Je me définis comme une conteuse de scène. Mais hélas jusqu’à ce jour les conteurs n’ont pas beaucoup accès aux scènes de théâtre.

Vous avez introduit dans le conte la présence de musiciens : comment en êtes-vous venue à ressentir ce besoin d’introduire de la musique dans le conte ?
MB : J’ai commencé les racontées avec le groupe « Les Chevaux de feu » de Jean-Marie Binoche où il y avait des musiciens. Une fois seule, après l’avoir quitté, tout naturellement j’ai continué à conter avec des musiciens.

Comment travaillez-vous avec eux ? Collent-ils à l’histoire ? Suivent-ils une trame ?
Sont-ils près de l’illustration sonore ? Improvisent-ils ou sont-ils
compositeurs ?

MB : On peut comparer le travail du musicien à celui de l’illustrateur. Un artiste a sa personnalité propre, un regard sur le conte, et un désir de l’interpréter, de l’accompagner, de le faire résonner par la musique. Il y a adéquation entre le conteur et le musicien. Je travaille depuis 25 ans avec le guitariste et percussionniste guadeloupéen Serge Tamas. Il crée des musiques originales, arrange des musiques traditionnelles, propose des ambiances, il connaît bien le conte et le défend avec passion.
Je travaille également avec d’autres musiciens comme le guitariste haïtien Amos Coulanges et le pianiste cubain Manuel Anoy Véga.



"Dis-moi des chansons d’Haïti", cet album publié en association avec Médecins du monde, par les éditions Kanjil, contribue au financement d’un programme de soins et de prévention maternelle et infantile pour les enfants de la Cité Soleil, un quartier très pauvre de Port-au Prince. Vous y chantez et racontez les chansons de votre enfance. C’est un travail très intéressant sur l’histoire d’Haïti pour les enfants à travers les chansons traditionnelles et les illustrations d’artistes Haïtiens.
MB : C’est un livre qui prône la richesse du patrimoine musical enfantin d’Haïti ainsi que la richesse de l’art pictural de ce pays. En effet les chansons sont accompagnées de tableaux de maîtres choisis avec leur accord par La galerie Monnin de Pétionville en Haïti. Il s’adresse aux enfants de la diaspora de France et des Etats-Unis, et à tous ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissances sur Haïti, c’est pourquoi les textes des chansons sont en créole, en français et en anglais. Il est accompagné d’un CD dans lequel je chante les chansons du livre accompagné par Serge Tamas.

Propos recueillis par Laurence Rovasio étudiante en licence professionnelle "métiers de l'édition" à l'IUT Paris Descartes



1 Dans les années 1960, Marie-Louise Aucher (1908-1994),musicienne et cantatrice, découvre les correspondances vibratoires entre les sons et le corps humain. Elle établit une échelle des sons qui rejoint certains points énergétiques de la Médecine Traditionnelle Chinoise. Encouragée par des chercheurs et des médecins, elle fonde alors la Psychophonie, démarche novatrice dans l'enseignement de la pose de voix. (Source wikipédia).


2 La Loi du 21 mai 2001 dite « loi Taubira » sur l'esclavage, dispose :
Article 1er - La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.
Article 2 -
Les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l'esclavage la place conséquente qu'ils méritent. La coopération qui permettra de mettre en articulation les archives écrites disponibles en Europe avec les sources orales et les connaissances archéologiques accumulées en Afrique, dans les Amériques, aux Caraïbes et dans tous les autres territoires ayant connu l'esclavage sera encouragée et favorisée.
(Source Wikipédia)
Voir aussi : La biographie de Mimi Barthélémy sur Ricochet
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