Entretien avec Kestutis Kasparavicius


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Kestutis Kasparavicius est né le 2 juin 1954 en Lituanie. Il a suivi les cours de l’Ecole d’Art M. K. Ciurlionis, puis ceux de l’Académie des Beaux-Arts de Vilnius où il s’est spécialisé dans le graphisme. A partir de 1984 il travaille comme un illustrateur et auteur de livres pour enfants. Il en créera au total une cinquantaine. Ses aquarelles sont aujourd‘hui célèbres aux quatre coins du monde. Il a pour cela reçu plusieurs prix dont : illustrateur de l'année à la Foire de Bologne en 1993, le Stylo d'or de Belgrade en 1990 et le II Diploma à « l’Illustracio Premi Catalogne» à Barcelone en 1994. En 2007 il fut également lauréat du prix littéraire H. Ch. Andersen. Ses livres sont traduits en 14 langues, y compris l’hébreu, le coréen et le chinois. Son parcours littéraire est atypique : il se fit d’abord connaître en tant que dessinateur à l’étranger avant de devenir célèbre en Lituanie. Aujourd’hui encore, sa maison d’édition lituanienne « Nieko rimto » achète les droits d’auteur de l’étranger pour publier ses livres dans son pays natal.
Mis en ligne en août 2009


- Comment s‘est passée votre enfance? Quand-avez vous commencé à dessiner ?
Mon enfance a été un peu compliquée mais assez ludique. Quand j'étais petit, j'étais timide et trop petit pour mon âge. C'est peut-être pour ça que j'ai commencé à dessiner tôt, pour me sentir plus grand.
J'ai grandi dans un petit village Vladislava, près de Aukštadvaris (une ville dans l‘est de la Lituanie). C‘était un vieux château au bord du lac Sienis (n.b. une région riche en lacs dans l'est de la Lituanie). Autour du lac il y avait quelques fermes. Dans les années 40, le château a été exproprié, et les propriétaires se sont enfuis en Pologne. Le château a ensuite été transformé en école maternelle de Vladislava. Mes parents étaient enseignants dans cette école. Dans un bout du bâtiment était installée l'école et dans l'autre notre maison. Un bâtiment en briques rouges était sur une colline, et, sur la péninsule dessous, il y avait un parc, un peu abandonné, mais impressionnant. Mon enfance heureuse s'est passée là, à jouer avec mes deux frères. Il est dommage qu'aujourd'hui le château n'existe plus. Il a brûlé quand ma famille a déménagé à Aukštadvaris. Voilà comment s'est déroulé mon enfance, je m'en souviens très bien et elle me donne encore aujourd'hui des sentiments très chaleureux.

- Vous avez étudié le graphisme à l'Académie des Beaux-Arts de Vilnius. Comment et pourquoi avez-vous commencé à créer et illustrer des histoires pour enfants ?
J‘ai suivi des cours dans l'école d'Arts M. K. Ciurlionis à Vilnius. C'était en fait des cours pour devenir chef d'orchestre. Mais j'avais l'impression que mes camarades de classe étaient plus doués pour la musique que moi. Et moi, je ne voulais pas être un médiocre, j'étais perfectionniste. C'était mon intuition peut-être. Je suis individualiste et je préfère travailler seul. Le travail en équipe n'est pas du tout pour moi. En plus, je suis toujours timide, comme je l'étais petit.
J'évite les événements "grand public", je n'aime pas les rumeurs, la grande attention, la scène, etc. Alors, je me suis dit qu'un chef d'orchestre ayant peur de son public serait un mauvais chef d'orchestre. Finalement, je suis entré à l'Académie des Beaux-Arts de Vilnius. Ma décision a été influencée par mon frère Vydas, qui à l'époque a suivi ses études là-bas. Il m'a encouragé et aidé pour préparer les examens. C'était difficile psychologiquement de changer complètement l'orientation de mes études. Dans cette Académie, j'ai étudié le graphisme et le design. Ensuite j'ai fait un autre détour : juste après avoir fini mes études j'ai commencé à travailler avec des livres et l'illustration. Les livres sont devenus assez vite le champ principal de mon travail. Et jusqu'à maintenant je suis très satisfait de cela.

- Pourquoi illustrez-vous vos livres à l'aquarelle ? Vous arrive-t-il d'utiliser d'autres techniques ?
J'ai travaillé d'abord différentes techniques. Mes illustrations n'étaient pas colorées comme elles le sont maintenant, mais en noir et blanc. Elles ont changé lorsque j'ai commencé à collaborer avec la maison d'édition allemande Esslinger.
J'aimais beaucoup travailler avec l'éditeur Mathias Berg de chez Esslinger. C'est lui qui a constitué mon style comme vous le connaissez aujourd'hui. Pour commencer, en 1989 il m'a demandé, d'un ton assez catégorique, d'abandonner mes habitudes de dessiner au trait pour commencer à dessiner en aquarelle. A l'époque, j'avais beaucoup travaillé ma technique au trait, qui était semblable au style des anciens graveurs allemands, en particulier aux gravures de Klaus Ensikat, qui m'a influencé. Au début je me suis senti offensé, parce que j'étais extrêmement fier de mes illustrations au trait. Mais finalement, j'ai accepté, peut-être parce que l'éditeur a su motiver sa sollicitation. Aujourd'hui je suis très heureux et je lui suis reconnaissant de tout cela. Je ne sais pas ce que je ferais maintenant sans ses critiques strictes et son exigence.



- Quels artistes/dessinateurs sont des modèles pour vous ? Quelles influences ont-ils eu sur vous? Où trouvez-vous l'inspiration ?
Tout ce qu'on rencontre dans la vie : les gens, les événements, les images, les sentiments, les bagatelles, les petites choses qui sont parfois plus importantes
que les grandes – tout cela m'inspirent.
Il y a deux livres qui m'ont impressionné. Le premier c'est un tome de La Grande Encyclopédie lituanienne, je ne souviens plus lequel. Il y avait des images en couleur des légumes du monde. Les pastèques rayées, que je n'avais jamais vues dans le jardin de ma mère, les pâtissons mystérieux et même une aubergine ! Je pouvais les regarder des heures. Le second livre est La Grande Maitresse. Là, il y avait beaucoup de gâteaux et de tartes colorés, cela me semblait si délicieux mais inabordable...
Quand j'étais un enfant, je lisais énormément. J'avalais tous les livres que je trouvais dans la bibliothèque de mes parents. Même aujourd'hui je continue à lire des livres pour enfants. Surtout des auteurs anglophones. J'aime aussi E. T. A. Hoffmann, H. Ch. Andersen, W. Hauff. Par contre, je ne suis pas un fan des frères Grimm.

- Comment travaillez-vous ? Dans la solitude ou avec beaucoup de bruit... ?
Je n'ai pas une pièce consacrée au travail dans ma maison. Je travaille sur une longue table de bois dans le grand salon, avec toute ma famille qui se balade autour. Ils ne me dérangent pas, bien au contraire, ils m'aident dans un sens. Surtout mon petit fils Gabrielius qui est autiste. Il passe toute la journée à dessiner près de moi.
Et bien entendu je travaille avec de la musique. Ceux qui me connaissent savent comme je suis mélomane. Je suis toujours accompagné par la musique. Je dors même avec les écouteurs. J'adore la musique baroque, surtout les opéras anciens, de C. Monteverdi à Ch. W. Gluck. Leur musique influence mes œuvres, dessins et écritures. Quand je regarde mes illustrations je ne peux pas dire quand est-ce que je les ai faites, mais je me souviens très bien la musique que j'écoutais en les dessinant. Pour cela, je crois que mes illustrations sont musicales.

- Qui évalue vos travaux en premier ? Etes-vous toujours content du résultat? Les éditeurs aiment-ils toujours ce que vous faites ?
C'est toujours moi qui les évalue en premier. Et c'est pour ça que la plupart de mes travaux vont directement à la poubelle. Mais, je refais toujours des esquisses, alors que je n'ai jamais refais les originaux de mes dessins. Nous travaillons en collaboration avec les éditeurs, et je n'ai pas peur de leur critique.

- Vos livres sont édités dans beaucoup de langues asiatiques : chinois, coréen, hébreu, etc. Quelques-uns le sont même avant d'être édités en lituanien. Pourquoi ? Avec quel éditeur préférez-vous travailler ?
J'ai commencé à écrire par hasard. Mon éditeur préféré Hao Kuang Tsai de Taipei (la maison d‘édition « Grimm Press ») a décidé de publier un livre dédié aux enfants de Taiwan après le tremblement de terre. Dans ce livre les illustrateurs du monde entier, qui avaient collaboré avec « Grimm Press », devaient faire un dessin avec un petit texte à côté. C'est comme ça que ma première histoire sur un homme qui pépie comme un oiseau, Le Chanteur, est née.
Ce petit texte plaisait tellement à l'éditeur, qu'il m'a demandé si j'avais d'autres histoires comme celle-là. Je lui répondu un peu à la légère, que j‘en avais quelques-unes dans mon tiroir... Mais c'était un mensonge ! Et l'éditeur m'a immédiatement proposé de faire un petit livre avec ces histoires. J'ai pensé que ce serait un petit livre de 24-32 pages et j'ai accepté. Mais juste après avoir commencé le travail, j'ai compris, que ce serait un livre de 80 pages comprenant 36 histoires ! J'ai dit à l'éditeur que ça allait prendre un peu de temps pour traduire mes histoires en anglais... Ça m'a pris 10 jours environ pour les écrire, avec l'aide de ma famille… Ce fut mon premier livre Les histoires bêtes, qui a été édité d'abord en chinois et, beaucoup plus tard, en lituanien, espagnol, catalan, coréen.

- Quelles sont les différences en ce qui concerne les illustrations de livres pour enfants dans les différent pays ? Existe-t-il une spécificité de travail? Les demandes et les traditions diffèrent-elles ?
Je dirais que non, cela n'existe pas. Je pense que les enfants sont tous pareils. Peut-être que les différences existent seulement parmi les adultes. Ou peut-être les adultes font semblant… On ne sait jamais.
Il est intéressant que mon livre Œufs de pâques ait été édité en Allemagne, au Mexique, aux Pays-Bas, en Grèce, en Corée de Sud, et bien entendu en Lituanie.
Dans chaque pays, les textes en vers ont été créés par des auteurs locaux. C'est au Mexique que le livre a rencontré le plus grand succès : il a été réédité trois fois. Mais c'est la version coréenne qui m'a le plus étonné car, bien entendu, les Coréens ne célèbrent pas Pâques !

- Vous avez illustré des livres en français. Est-ce que vous avez senti des particularités dans la manière de travailler avec des Français ?
Je n'ai pas beaucoup travaillé avec les maisons d'éditions françaises. J'ai illustré un livre pour la maison d'édition Gautier-Languereau Le grand livre des doudous, dédié au projet « Enfance et Partage ». Il y avait 30 participants de pays différents. Ca m'a plu.



- Êtes-vous en train de travailler sur un nouveau projet ? Si oui lequel ?
Je viens de terminer les illustrations pour mon dernier livre Le Lapin Carotte le Grand. Et maintenant je travaille sur un nouveau petit livre qui s'appelle Dans la captivité des perroquets. Mais ce n'est pas le titre définitif.

- Vous avez obtenu de nombreux prix. Qu'en pensez-vous? Lequel est le plus important pour vous ?
A dire vrai, les prix ne sont pas si importants pour moi. Ils me semblent identiques aux petits chocolats qu'on mange : on jette les papillotes dans une poubelle, et on oublie. Mais bien sûr cela fait plaisir.

- Vos travaux sont-ils parfois exposés ?
J'organise assez rarement des expositions. Il y en a eu à Vilnius, Duisburg, Francfort sur le Main et, en mars 2008, à Brême, en Allemagne.

- Lequel de vos livres vous tient le plus à cœur ?
Je suis amoureux du livre sur lequel je travaille pour le moment. Quand je le termine, un autre devient mon préféré. Comme ça, avec beaucoup d'amour, j'aime bien tous mes livres.

- Est-ce qu'il y a quelqu'un caché sous votre lit ?
Normalement on peut trouver sous mon lit de la poussière et mes pantoufles. Mais sur mon oreiller ma femme trouve toujours un petit baladeur mp3 qui joue des musiques magnifiques et transforme mes rêves en rêves musicaux.

Propos recueillis par Austé Zdanciute, étudiante en licence professionnelle "métiers de l'édition" à l'IUT Paris Descartes
Photo : http://kestutis.multiply.com
Voir aussi : La biographie de Kestutis Kasparavicius sur Ricochet
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