Entretien avec Charlotte gastaut


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Charlotte Gastaut est née en 1974 à Marseille. Diplômée de l’École Supérieure d’Art Graphique (ESAG) à Paris, elle travaille pour la presse féminine et l'édition jeunesse. En 2001, Charlotte Gastaut dépose son book chez Albin Michel et publie alors son premier album, Les trois arbres de la vie ( texte de Giorda). Depuis, elle illustre plusieurs ouvrages pour la jeunesse, souvent des contes, de la mythologie, ou des récits merveilleux publiés entre autres aux éditions Père Castor-Flammarion, Thierry Magnier, Gallimard jeunesse, Gautier-Languereau. (Citons les Le grand voyage d'Ulysse, Peau d'âne, La Belle au bois dormant et Riquet à la houppe, lesContes des mille et une nuits, Les douze travaux d'Hercule, Le grand monde de la mythologie, etc) vit désormais de son métier d’illustratrice. Son style décoratif ou sobre selon les albums est marqué par des lignes courbes et ses personnages, souvent représentés de profils, ont de grands yeux en amande. Deux expositions personnelles lui ont été consacrées à la galerie Jeanne Robillard à Paris.
Mis en ligne en mai 2010
Propos recueillis par Florence CAROTINE, licence professionnelle métiers de l’édition, spécialité bibliothèques, médiathèques, de l’IUT Paris Descartes.

- La littérature jeunesse était-elle pour vous une évidence ? Pourquoi avoir choisi cette voie ?
J’ai eu une enfance avec des livres. Ma mère est peintre mais je ne ressentais pas l’envie d’être une artiste. La littérature jeunesse est devenue une évidence, je m’y reconnais.



- Quelles sont les exigences d’un illustrateur/illustratrice jeunesse selon vous ?
Aimer l’enfance, être soi, savoir garder l’esprit ouvert, ne pas être soumise au diktat de la mode. Se souvenir qu'on a été enfant et se faire plaisir. Ne jamais oublier que les enfants sont des lecteurs intraitables!
Par son dessin, l’illustrateur se doit d’être dans un rapport vrai avec le lecteur, faire preuve d’humilité et de naturel. Il ne faut pas chercher à séduire l’enfant. Seule la couverture est dans la séduction, elle doit attirer l'œil.

- Quel est votre rapport à l’art de manière globale ?
L'art fait partie de ma vie, je m'y intéresse, je suis assez curieuse même si je ne suis pas fourrée dans les musées, les salles de concert et les galeries parisiennes 24h sur 24.
Mais ne me considérant pas du tout comme une artiste, je n'ai pas de rapport intime et particulier avec l'art. Il m'impressionne, m'émeut, me chavire souvent. Mon dernier bouleversement en date, Manon Lescaut de Puccini à l'opéra de Marseille et Le Sumo d'Helmut Newton chez Taschen.
Être artiste c'est se mettre à nu et je ne me sens pas dans cette démarche. Être derrière un auteur est une forme de protection. La maison d’édition fait le pont entre deux univers : celui de l’écriture de l’auteur et celui des images de l’illustrateur. Et ça me va très bien comme ça. Je suis d'ailleurs mortifiée à l'idée de faire mon premier livre toute seule. J'ai une trouille bleue d'être jugée pour ce que je suis.



- Qu'est-ce qu'un livre de jeunesse réussi ?
C'est une oeuvre intègre. Un livre sans artifices. Les livres de Kitty Crowther sont pour moi l'exemple parfait de livres réussis. Le texte propose une réflexion, fait appel à l'imagination des enfants et des parents. On ne dit pas tout. On laisse une part de liberté au lecteur. Les images sont dépourvues de tout subterfuge stylistique. Ce sont des livres du cœur. Béatrice Alemagna est dans cette même veine : authentique. Jo singe garçon, son dernier livre m'a bouleversée.
Alexis Deacon aussi. Tomi Ungerer évidemment.
L'image et le texte vivent ensemble.

- Quels sont les auteurs ou les illustrateurs qui vous marquent et vous touchent ?
J’ai grandi avec Tove Jansson auteur des Moomins, John Bauer, les univers de Kay Nielsen, Arthur Rackham, Les Mille et une nuits, Elsa Beskow et Janosch. Plus globalement, je suis intimement attachée à l’imagerie liée à la Suède, le vrai conte nordique et aussi les miniatures persanes. Je pourrai ajouter Maurice Sendak, Lisbeth Zwerger, plus près de nous Kitty Crowther, Alexys Deacon, Benjamin Chaud. Comme auteurs, Didier Levy et Charlotte Moundlic m'émeuvent tout particulièrement. Ils savent faire rire tout en racontant la vie.



- Pouvez vous nous parler de vos deux projets ? "Peau d’âne, la belle au bois dormant et Riquet à la houpe" (publié aux éditions gallimard jeunessse) et de l’album Le grand voyage d’Ulysse publiés aux éditions Père Castor-Flammarion ?
Avant de travailler sur Peau d’âne, j’étais sur le projet Le petit cheval d'étoiles, la musique des gitans de Béatrice Fontanel que j'illustrais à la peinture. Quand on m'a proposé les contes de Perrault, j’ai convaincu l’éditeur qu’au lieu de réaliser l’album à la peinture, un travail au trait accompagné d’une colorisation à l’ordinateur conviendrait davantage au texte. J’ai voulu partir d’une base neutre pour rester dans le classique car les textes choisis étaient les originaux de Charles Perrault. Je suis parvenue à une illustration douce qui habille totalement la page pour donner un rythme continu.
Le projet sur Ulysse fait suite à celui des Douze travaux d’Hercule, déjà écrit par Françoise Rachmühl. Étant sur un texte très rythmé, j’ai employé l’ordinateur et l’encre, ce qui me donne davantage de liberté. Lorsque je dois utiliser la peinture, j’ai plus d’appréhension, il faut plus d'évidence. Ulysse est un personnage très touchant - beaucoup plus qu'Hercule - et assez triste car il est loin de ceux qu'il aime, il veut juste rentrer chez lui. J'ai aimé le montrer triste et fragile. Sinon sur cet album, j’ai adoré dessiner des monstres !



- Vous illustrez souvent des contes, des récits mythiques et mythologiques. Qu'est-ce qui vous plaît dans ces textes fondateurs ?
Le conte est la base de mon éducation. Quand j'étais petite, mon père nous lisait "Les mille et une nuit" tous les soirs. Ma grand-mère suédoise nous abreuvait d'histoires de là-bas. Les trolls, les tomtes, les fées des bois existaient !
Il était évident que je devais commencer par ça. Je m'y retrouve. Les contes et les récits mythiques réunissent des émotions primaires : l'amour, la mort, la haine, le pardon. Généralement sans trop de pincettes. Et ça me plait.
Et ayant très peur de l'inconnu, je pouvais plus facilement m'appuyer sur cet univers que je connaissais très bien. J'essaie de m'en sortir un peu. De me faire confiance. De prendre d'autres chemins. Mais c'est difficile.



- Est-ce que le fait d’avoir des enfants a-t-il changé la perception de votre travail ?
Je prends conscience de la difficulté qu’ont les enfants à s’imposer dans notre monde d’adulte, combien c'est violent, frustrant. Actuellement, je réalise un livre pour mon aînée, en gardant à l’esprit l’importance de l’imaginaire et de la liberté. Dans mon travail, mes filles m’aident à changer de voie, à m'épanouir, devenir sereine et un peu plus sûre de moi.

- Y a-t-il des auteurs ou des éditeurs avec qui vous désirez travailler ?
Du point de vue des éditeurs, je voudrais continuer avec Flammarion que je considère comme MA maison et retravailler avec Hélium et Thierry Magnier, deux maisons que je respecte beaucoup.
Comme auteur, je désespère de travailler avec Didier Lévy ! J'adore travailler avec Charlotte Moundlic. Je suis très sensible aux textes de Rachel Hausfater et je rêve de travailler sur des textes de ma sœur qui écrit divinement bien. Tout vient à point à qui sait attendre...



- Vous venez de publier au mois d'avril un petit ouvrage chez la nouvelle maison d'édition Hélium. "Chat fait quoi ?" où vous illustrez un texte de Rosie Morse où on découvre une autre approche de votre travail. Qu'est-ce qui vous a plu dans ce texte et quels ont été vos choix d'un point de vue graphique ?
J'avais rencontré l'auteur de façon incongrue quelques mois auparavant. Nous nous étions très bien entendues et voulions travailler ensemble. J'étais dans une période difficile, où je remettais mon travail en question. J'étais à bout de souffle. Je voulais revenir à mes premiers amours : le N&B, le trait, la simplicité. Avant de débarquer dans l' édition pour enfant, je travaillais complètement comme ça : à l'encre, en noir et blanc, et puis les chemins m'ont amenée à devoir oublier un peu ce côté de mon travail. Avec Rosie et son petit chat je pouvais retrouver cette évidence et j'ai foncé tête baissée. J'ai fait les dessins en une après-midi, j'ai fait une maquette et je l'ai tout de suite envoyé à Hélium -maison d'édition que j'aime énormément- pour leur proposer notre petit chat. Et Bingo !
Bon il a fallu retravailler pas mal de choses, mais c'était une véritable bouffée d'air frais. Et le texte est tellement beau, tellement simple : que du bonheur.
Je m'étais retrouvée. Merci Rosie. Merci Hélium.
Et maintenant mes deux moi cohabitent parfaitement.



Sur le web :

Charlotte Gastaut tient un blog où elle évoque son travail, ses coups de cœurs, ses projets parallèles -La grande LuLusion- et ses albums publiés.
http://charlottegastaut.blogspot.com/
Actualité :
Exposition La grande Enfance
A la Galerie Des Arts Graphiques de Paris
Du 05 au 26 juin 2010


Crédit photo sommaire : L. Bollo
Voir aussi : La biographie de Charlotte gastaut sur Ricochet
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