Entretien avec Isabelle Carrier


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Il y a des rencontres qui illuminent même un salon du livre! Ce fut le cas en mai dernier, à Genève: j’avais rendezvous, entre un stand de bonbons et un autre où on vous prenait la tension, avec «la maman d’Anatole», et j’ai appris à mieux connaître une femme d’une réceptivité, d’une force et d’une sensibilité rares. Sylvie Neeman
Mis en ligne en octobre 2010


Mais en réalité, ma première «rencontre» avec Isabelle Carrier, ce fut à l’occasion de la sortie de La promenade de Ninon (Casterman), un livre pour les tout-petits où les rapports entre les choses, entre les gens, sont joyeusement bouleversés : au cours de sa promenade, la petite éléphante rencontre «un bouton qui a perdu sa culotte», «un ballon qui a perdu son enfant», et même «une maison qui avait perdu sa Ninon».
Magie de l’esprit enfantin si délicatement exprimé, avec une légèreté, et surtout une justesse de chaque instant. Plus tard il y eut Marie est partie (Bilboquet), et la même impression est revenue : cette auteure-là a une intuitivité à fleur de peau, elle sait traduire les sentiments des autres, des plus petits surtout, en images qui sont autant d’allégories concrètes, comme tangibles. Le jeune Basile a «perdu une partie de lui-même» lorsque Marie est partie, et Isabelle Carrier le signifie par un trou au coeur de son personnage, et une boule «grosse comme sa tristesse» qui le suit partout ; mais avec le temps, trou et boule diminuent de concert, jusqu’à disparaître ; de la même façon, on le verra, elle matérialise par une petite casserole le handicap d’Anatole. Ce livre, La petite casserole d’Anatole, chez Bilboquet également, lui vaut aujourd’hui une reconnaissance si méritée, mais qui ne cesse de l’enchanter… et de l’étonner !

Sylvie Neeman: Vous écrivez pour les petits, pour les toutpetits même, est-ce l’univers dans lequel vous vous sentez le mieux ? Pensez-vous explorer un jour d’autres âges de la vie ?
Isabelle Carrier : J’ai commencé à travailler pour les adultes et les adolescents, dans la presse, la publicité ; c’était un univers qui ne me convenait pas du tout, la vitesse, les supports éphémères. C’est donc tout naturellement que je me suis tournée vers l’univers des tout-petits, surtout depuis la naissance de mes filles ; je suis d’abord une maman, et donc intuitivement je suis leur tranche d’âge… et maintenant je grandis avec elles !



Vous publiez peu, mais des livres qui à mes yeux ont tous une exigence particulière, on les sent minutieusement mûris, réfléchis ; peut-on effectivement affirmer que chacun de vos livres est le résultat d’un long processus de maturation ?
Je n’ai pas envie de livres qui passent, mais de livres qui durent, qui ne sont pas juste un effet de mode, qui ont une réelle consistance. Et puis mon temps de travail, je le trouve dans les rares creux qu’il y a dans ma vie de tous les jours, alors ce processus de maturation se fait automatiquement, le livre naît après de longues périodes où il ne m’était tout simplement pas possible de m’y consacrer, mais j’y pensais.

Vous formez, avec Jérôme Ruillier, un couple d’artistes : est-ce une chance, ou bien des difficultés, des incommodités ?
Avant de connaître Jérôme, je m’étais juré de ne jamais «épouser» quelqu’un qui ferait le même métier que moi. Et voilà... C’est difficile, c’est vrai, il faut apprendre à vivre ensemble 24 heures sur 24, et comme actuellement nous sommes obligés de travailler en alternance, cela engendre parfois de la frustration, mais c’est surtout une vraie richesse; on a des sensibilités très proches, on demande l’avis de l’autre, et souvent l’autre met le doigt exactement là où il y avait un problème; c’est une chance indéniable.



Vous n’avez, à ma connaissance, pas illustré de textes d’autres auteurs (hormis La Fontaine), des contemporains par exemple : est-ce un choix, une impossibilité ?
En réalité je l’ai fait... dans une autre vie ! A l’époque où j’acceptais d’illustrer même des choses très éloignées de moi, pour vivre. Je ne peux plus travailler comme ça. Sinon il m’est arrivé de m’approprier une idée de Jérôme, comme pour La Promenade de Ninon, par exemple. Et il se trouve que j’ai justement reçu un texte que je suis en train d’illustrer et qui sortira en septembre chez Alice ; l’auteure est Elsa Valentin et son texte, qui aborde tout en finesse, à travers le regard d’un petit garçon dont le père est absent, le thème de la prison, m’a bouleversée, il collait parfaitement à ma sensibilité, c’est pour ça que je l’ai accepté.

En ce qui concerne La Fontaine, vous avez beaucoup simplifié le texte des Fables, mais vous proposez l’original en fin d’ouvrage...
C’était un projet et une commande de mon éditeur, Bilboquet : rendre les Fables accessibles aux tout-petits. Car ce sont certes des textes complexes, mais la trame de l’histoire est simple. J’ai aimé faire ça, simplifier, ne garder que le squelette du texte...



Trois albums, Losange voyageur, Chacun sa couleur, et 1,2,3, Plouf ! viennent de paraître chez Bilboquet toujours ; or ces ouvrages, vous les avez publiés tout d’abord en Corée, pouvez-vous nous expliquer pour quelles raisons ?
C’est une demande des éditions coréennes ; ces livres font partie d’une série d’une soixantaine de titres. Il s’agit d’ouvrages animés, à but didactique, d’éveil, d’où ces albums sur les formes, les couleurs, les chiffres. J’ai reçu une sorte de cahier des charges, avec des contraintes très précises. Les délais de réalisation étaient très courts. Il a fallu que je construise les trois histoires sur ces bases-là. C‘est intéressant de travailler ainsi, ça oblige à aller droit au but.

Publier en Corée, cela signifie-t-il écrire pour la Corée ou simplement écrire ? Avez-vous dû vous adapter à cette culture, y avait-il des éléments que vous proposiez et qui s’inscrivaient mal dans la production enfantine de ce pays ?
Non, les formes, les couleurs, les chiffres sont des choses si simples, si universelles, il n’y a pas eu de soucis de ce genre.



Vous mettez en scène des animaux, le petit crocodile de Marie est partie, l’hippopotame (mais est-ce bien un hippopotame ?) de La petite casserole d’Anatole, l’éléphante de La promenade de Ninon, c’est une chose courante, dans les livres pour les petits, que ce recours aux animaux anthropomorphes, mais vos animaux à vous ne sont pas courants...
C’est vrai, à présent que vous le dites ; ça doit venir d’une espèce de traumatisme face à ces animaux mièvres, gentillets, que j’ai pu voir ailleurs, j’ai vraiment envie d’éviter ça. J’ai donc choisi un autre bestiaire. Mais Anatole n’en fait pas partie, Anatole n’est ni un animal, ni un être humain. J’ai toujours eu du mal à dessiner des personnages humains, alors ces êtres indéfinissables me conviennent bien. Et ils permettent, ces personnages comme en dessinent par exemple Solotareff ou Ponti, un recul, et par là offrent la possibilité de raconter énormément de choses. Donc à mes yeux Anatole n’est pas un hippopotame, il est ce qu’on veut qu’il soit. Il était là d’ailleurs avant les autres, il est né à l’époque de Marie est partie ; mais je n’ai pas osé, alors, faire ce petit bonhomme qui ne ressemble à rien.

Ce que je trouve très beau, dans vos livres, c’est le point de vue qu’adopte le narrateur, pas un point de vue enfantin, ni un point de vue adulte, mais j’ai envie de dire le point de vue de l’attention généreuse, affective, à l’autre, et généralement l’autre, c’est le petit...
J’apprends avec la vie ; mon parcours est celui d’une mère dont un des enfants est handicapé, puisque ma première fille est atteinte de trisomie 21. Cela crée chez moi une sorte d’empathie, je suis très sensible aux difficultés que peuvent ressentir les gens qui sont en face de moi. Quand un enfant handicapé déboule dans votre vie, c’est toute une part du monde qui s’ouvre à vous. J’ai toujours envie de dire que oui, la vie c’est difficile, il ne faut pas que l’enfant imagine le contraire, par contre il faut toujours donner de l’espoir, ça doit se sentir dans nos histoires. Jérôme et moi on a envie de le dire. Mais ça se fait de façon complètement intuitive.



Venons-en à votre grand succès, ce si beau livre où l’on voit Anatole traîner derrière lui sa petite casserole, son handicap, sa difficulté ; cette belle reconnaissance, des libraires en particulier, puisque vous avez eu le Prix Sorcières dans la catégorie «Albums», change-t-elle quelque chose dans votre vie ?
Je suis vraiment ravie de ce prix ; je ne sais pas comment le dire, mais je ne pensais pas que ce prix était pour des gens «comme moi», moi qui ai depuis des années l’impression d’être à côté du monde éditorial, loin des autres créateurs ; or je me sens à nouveau dedans, je me sens à nouveau faire partie de cette famille là. Et ça me permet de me rendre compte que j’existe !

Souvent vous optez pour des techniques mixtes, collages et dessins, avec Anatole vous avez passé à un trait très épuré, presque pas de décors, un peu de rouge et de vert, puis du bleu sur la fin, mais toujours avec une finesse et une retenue absolues, ce choix s’est-il imposé avec la thématique ?
J’ai des périodes : j’ai eu une période craie grasse, c’était l’époque des livres scolaires, de la presse pour les enfants, puis j’ai passé au collage, pensant que je serais beaucoup plus libre, ce qui est vrai dans un premier temps, puisqu’on peut tout changer, tant que ce n’est pas collé, mais très vite les contraintes reviennent avec la phase du collage proprement dit, cela devient assez laborieux et prend finalement beaucoup de temps. Or je n’ai pas de temps ; c’est aussi la raison pour laquelle je me suis dirigée vers ce trait plus épuré, je devais aller à l’essentiel, vers des techniques légères. Quant au décor, il est vrai qu’au début je me sentais obligée de remplir l’espace de la page et de l’image, au risque de tomber dans l’anecdotique. Maintenant je m’en tiens au strict nécessaire. Je privilégie le sens, je ne cherche plus à faire de la belle image. Pour Anatole, j’ai eu envie de revenir à un traitement graphique plus classique, moins «démodable». Je voulais que le dessin fonctionne comme une écriture, pour qu’il se lise au même niveau que le texte. Avec la mine de plomb et le crayon couleur, j’éprouve à nouveau un immense plaisir à dessiner !

Y a-t-il des traductions possibles ? Votre livre «allégorise» l’expression «traîner une casserole» ; est-ce envisageable dans d’autres langues que le français ?
Je ne me suis jamais posé la question! A l’origine, dans mes dessins, il n’y avait pas de petite casserole, mais un personnage qui se tenait à côté d’une fillette qui représentait bien sûr ma fille Anouk, et ce personnage un peu encombrant pour l’enfant s’appelait Gromosome. Quelque chose n’allait pas, ne me convenait pas, j’ai montré le projet à Jérôme, il a regardé et dit «oui, on a tous nos petites casseroles»... Gromosome a laissé sa place à une casserole rouge.

Ecrire sur le handicap : est-ce une démarche militante ou une démarche tendre ?
Ce n’est pas une démarche, c’est juste quelque chose qui sort. On a vécu une période vraiment difficile au moment de l’école maternelle, Anouk a été confrontée à des problèmes d’intégration, elle a régressé, est devenue agressive, c’était vraiment douloureux pour toute la famille. Jusqu’à ce qu’on rencontre une femme, une psychomotricienne qui nous a tous «remontés». J’ai eu envie et besoin de le raconter. L’histoire a patienté longtemps, quelque part, puis je l’ai commencée et en quinze jours elle était là.

Je le disais en guise de préambule, vous donnez une représentation matérielle, concrète, à la difficulté, ou à la douleur, dans Anatole bien sûr, et de façon tout aussi exemplaire dans Marie est partie...
Je pense que c’est quelque chose qui se fait de façon presque irréfléchie, j’ai conscience que ça se produit, mais pourquoi ça se produit comme ça je ne le sais pas. Pour Marie est partie, j’étais en train de travailler sur une autre histoire, qui parlait de vide, d’absence, j’ai découpé ce trou dans le personnage, il est venu se poser à côté, sur la page, et j’ai tout de suite su que c’était ça, que c’était ainsi que j’allais raconter les choses.

Et l’après-Anatole, comment se présente-t-il ?
J’ai une histoire sur le point d’aboutir dont je voudrais enfin(!) finaliser la maquette, toujours ce manque de temps, et quelques autres thématiques qui mûrissent doucement dans un coin de ma tête... Mais pour l’instant, je me consacre à cette histoire sur ce petit garçon dont le père est emprisonné, on y est vraiment sur la même corde sensible qu’avec Anatole et ça me convient bien. Il y aura peut-être un deuxième album avec Alice qui me propose encore un beau sujet. Autrement, nous organisons depuis peu des semaines de peinture pour personnes porteuses de handicaps, avec Serge Volin, peintre de la veine «art brut» qui a l‘habitude de travailler avec elles. Ce sont vraiment des moments inoubliables, d’une intense humanité !

Par Sylvie Neeman

Source : Revue Parole, publiée en Suisse par l'Institut Jeunesse et Médias
Voir aussi : La biographie de Isabelle Carrier sur Ricochet
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