Entretien avec Jean-Luc Marcastel


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Le Dernier Hiver est le dernier roman de Jean-Luc Marcastel. Très puissant, ce roman happe le lecteur dès les premières pages et l’entraîne dans ce froid implacable. L’on y décèle déjà une grande maîtrise.
Mis en ligne en novembre 2011


Catherine Gentile : 1 – Le Dernier Hiver, est-ce votre premier roman ?
 
Jean-Luc Marcastel : Non, bien sûr. Je dois avouer que j’ai perdu le compte. J’écris depuis l’âge de 9 ans et des romans à proprement parler depuis mes 15 ans. Le Dernier Hiver doit être le trentième roman que j’ai écrit et le neuvième à être publié, après les cinq tomes de la saga du Galoup et les trois de la série Frankia, auxquels il faut rajouter le premier tome de ma nouvelle série La Geste d’Alban se déroulant dans le même univers que Le Galoup. (Publiés chez Nouvel Angle Editions et Mnémos).

 


CG : 2 – Quelle a été votre idée de départ, la genèse de ce récit ? Avez-vous mis longtemps à le penser, à l’écrire, à le peaufiner ?
 
JLM : Vous avez levé un lièvre car effectivement, ce livre a une étonnante genèse.
 
L’idée remonte à mon enfance, où, passant en voiture dans certaines vallées encaissées de mes montagnes natales, j’étais toujours impressionné par les forêts de pins dont les arbres enserraient la route de leurs branches griffues alourdies de neige.
 
L’idée de la « Malesève », cette forêt carnivore, est venue de là.
 
Vers douze ans, je remplis quelques carnets en décrivant et dessinant l’ébauche de cet univers, de ce sinistre futur, ses espèces, ses essences, mais je n’avais pas été plus loin.
 
Plus tard, à seize ans, j’écrivis une première version de cette histoire, un roman complet, dont le canevas était globalement le même que celui du roman actuel et portait déjà le titre de « Dernier Hiver ». La fin était différente, et certains des personnages de la version définitive n’y apparaissaient pas. Le style, bien sûr, en était moins abouti, mais l’histoire était là.
 
Je l’avais fait lire à ma mère (ma plus fidèle lectrice, qui m’a corrigé et soutenu depuis mes débuts) et quelques amis qui avaient aimé l’histoire, mais ça n’était pas allé plus loin. À l’époque, je ne pensais pas encore à envoyer mes livres à des éditeurs (enfin si j’y pensais, mais pas encore sérieusement).
 
Et puis j’ai écrit d’autres livres...
 
Mais l’univers du Dernier Hiver restait présent au fond de ma tête, obsédant, et j’y retournais régulièrement dans mes rêves ou mes cauchemars.
 
Je décidai donc d’y revenir et m’attelai, une fois encore, à décrire ce monde, ou du moins ce qu’était devenu ce monde 500 ans après le début du Crépuscule et l’essor de la Malesève. Comment la civilisation avait-elle évoluée ? Les cités ? Les religions ? Les hommes ? Les bêtes ?
 
Joueur de jeux de rôle, je décidai, pour le faire vivre et le développer, d’adapter cet univers en jeu. Je peaufinai le background et écrivis quelques scénarios que je fis jouer à mon meilleur ami, Lionel Marty (devenu depuis auteur de bandes dessinées, entre autres, aux éditions Delcourt, Dupuis et Glénat). Ces quelques parties, dans des salles de classes désaffectées et ombreuses de notre lycée, la nuit, en hiver, après les cours, et en particulier l’attaque des nok (nok azab varin en Au’Ryhanéen, les danseurs des tempêtes, ceux que l’on retrouve aussi dans le Dernier Hiver) nous en gardons l’un et l’autre un souvenir impérissable et quant à moi, j’avais la matière première d’un roman... Ce fut Chant de Neige et de sang.
 
Je le proposai aux éditions Bragelonne voici quelques années, et Stéphane Marsan se montra intéressé, mais le projet ne vit finalement pas le jour.
 
Or, voici qu’il y a trois ans, après avoir achevé Frankia, je suis retombé, en faisant chez moi un peu de rangement, sur le manuscrit du Dernier Hiver que j’avais écrit dans mes vertes années...
 
Certes, mon style avait, entretemps, énormément évolué, s’était affiné, avait gagné en maturité, mais l’univers, les personnages, leur quête insensée, au bout du Crépuscule, à travers cette Malesève dans laquelle ils s’enfoncent comme on s’enfonce en soi-même, me touchaient encore. J’avais là une belle histoire à conter. Il fallait juste la réécrire, la dépoussiérer, en faire un « remake » avec le métier qui était à présent le mien.
 
Le récit n’est pas tout à fait le même car je ne suis plus celui que j’étais alors. Moi aussi j’ai mûri, j’ai appris ce qu’était vraiment l’amour, la vie m’a donné quelques bosses, et les plus grands des bonheurs. J’ai changé et porte maintenant sur le monde et ceux qui le peuplent un regard différent. J’ai rencontré ma belle, une vraie femme, une vraie personne, pas une héroïne de papier, et nous avons eu un enfant… Tout ça vous change un homme.
 
Cette histoire s’est donc enrichie de tout cela. Ne lui manquait plus qu’un éditeur.

 


L’année dernière, quand j’ai rencontré Cécile Terouanne à la Foire du Livre de Brive, où j’étais en dédicace pour Louis le Galoup et Frankia, et qu’elle m’a dit être à la recherche de textes d’auteurs français, je lui ai demandé si elle avait en tête un genre particulier. Quand elle m’a répondu que non, qu’elle fonctionnait au coup de cœur, sans se soucier du genre, que pour elle, il n’y avait pas de cases, mais seulement des textes bons ou mauvais, j’étais aux anges.
 
Elle m’a dit de lui envoyer les résumés de mes projets les plus aboutis, je lui ai adressé les « pitch » de cinq livres que je pensais susceptibles de l’intéresser, et parmi eux, celui du Dernier Hiver.
 
Le soir-même elle me répondait « Envoyez-moi ces trois-là. » Ce que je fis immédiatement.
« C’est celui là que je veux », m’a-t-elle répondu dix jours plus tard en parlant du Dernier Hiver... Jamais on ne m’avait répondu si rapidement (mais Cécile est quelqu’un d’extraordinaire).
 
CG : 3 – C’est une dystopie, un sous-genre de la SF qui est aujourd’hui très en vogue. Êtes-vous un lecteur de SF et, particulièrement, de dystopie ? Et si oui, quelles sont vos lectures préférées ?
 
JLM : Il paraît effectivement que c’est une dystopie, mais figurez-vous que, pourtant lecteur de science-fiction, j’ai appris ce terme largement après avoir écrit ce livre (en fait quand Cécile l’a choisi).
 
Entre 1984, Fahrenheit 451, Le meilleur des mondes ou plus récemment Ceux qui sauront de Pierre Bordage, j’en passe et tant d’autres, c’est un genre de récit que je connaissais depuis longtemps, mais il y a encore peu, j’ignorais qu’on avait inventé un néologisme pour le qualifier.
Je vais peut-être vous surprendre, mais je ne réfléchis jamais au genre auquel appartiennent mes livres. Une histoire me titille, je la tourne, la regarde, la renifle, si l’odeur, le goût m’en plaît, si j’ai le début et la fin, je me lance et je l’écris, sans réfléchir à tout ce genre de choses. En fait, je me la raconte… Comme je le dis souvent, la première personne à qui je raconte  mes histoires, c’est moi-même.
Je hais les étiquettes qui enferment les livres dans des petites cases comme on rangerait les fruits et légumes à l’étal du primeur et qui, en plus, ne cessent de se multiplier (Fantasy, Dark fantasy, Space Opéra, Steampunk, Planète Opéra, Uchronie, Dystopie, Méd-Fan, bit-lit…). Ca me terrifie. Pour moi, la littérature ne se divise qu’en deux genres, la bonne ou la mauvaise (j’espère appartenir au bon groupe, mais ce n’est pas à moi de répondre à cette question).
Quant à mes lectures préférées… J’aime tout, particulièrement quand c’est bien écrit (même si j’avoue une prédilection pour l’imaginaire).
Parmi mes auteurs favoris, en voici un bouquet : Claude Seignolle (le plus grand des conteurs), Nathalie Henneberg, Alexandre Dumas, Lovecraft, Céline, Victor Hugo, Balzac, Pierre Bordage, C.J. Cherry, Leight Brackett, Edmond Hamilton, Francis Carsac, Bernard Lenteric (pour La Nuit des enfants rois), William Hope Hodgson, Daniel Pennac… J’en passe et tant d’autres encore, qu’ils m’excusent tous…
 
 
CG : 4 – Aurillac – Bergerac : c’est là, et entre ces deux villes, que se déroule l’action. Est-ce votre région ?
 
JLM : Aurillac est la ville où je réside, je peux donc en parler à mon aise, je la connais bien, j’y ai un ressenti, un vécu et j’estime que, pour cette histoire, ma ville natale faisait un aussi bon point de départ qu’un autre. (Vous avez remarqué combien de films hollywoodiens sur un monde futur se déroulent justement à... Hollywood (ou disons Los Angeles) et ça ne choque personne.
 
En fait (comme les réalisateurs de ces films), j’éprouve une certaine jouissance à faire démarrer mes histoires dans des lieux que je connais et que je m’approprie le temps d’un roman. Stephen King (dont une grande partie des récits se déroule dans le Maine, sa région) dit, dans son livre Écriture : Mémoires d’un métier qu’il vaut toujours mieux partir de ce que l’on connaît, car notre récit y gagne en crédibilité. J’ai fait mien cet adage.
 
Enfin, le fait que le roman se déroule ainsi au cœur de la France profonde est, je pense, plus déstabilisant encore pour le lecteur. On a l’habitude de voir les grandes villes américaines bombardées par les extra-terrestres, prises par les glaces, submergées par les océans, attaquées par Godzilla, que sais-je encore… C’est le lot habituel du cinéma et de la littérature fantastique (en grande part américains, il faut bien l’avouer)… Mais une petite ville du centre de la France… Soudain, les choses, a contrario, en deviennent plus réelles, plus proches, presque plus crédibles, et le récit aussi, car si Aurillac est touchée, alors tout le reste du monde aussi. L’apocalypse vue par le petit bout de la lorgnette, en quelque sorte.
Et oui, il s’agit bien de ma région, cette terre d’oc et tous ses visages, de Limoges à Montpellier, de Bordeaux à Marseille, et j’aime chacun d’eux (même si on ne les reconnaît pas trop dans ce livre).
 
(En plus, et pour la petite histoire, Bergerac était la ville où, quand j’avais seize ans, était partie une jeune fille dont j’étais alors épris et qui m’a inspiré cette histoire.)
 
 
CG : 5 – Parlez-nous de la Malesève, cette entité terrifiante. Vous arrivez encore à vous promener en forêt ?
 
JLM : Comme je le disais plus haut, la Malesève m’a été inspirée par ces bois de pins couverts de neige qui tapissent les vallées profondes de ma région (en particulier celle où l’on débouche après le tunnel du Lioran, où se situe la station de ski la plus proche de chez moi).
 
J’ai toujours trouvé inquiétants ces géants de sève et d’écorce que sont les pins qui poussent là. Ils m’ont toujours laissé cette impression d’armée pétrifiée, silencieuse mais vigilante, prête à se mettre en marche pour étouffer le monde des hommes sous ses branches. Vous êtes-vous déjà promené dans une forêt de pins ? Je parie que non. Les pins ne nous invitent pas sous leurs branches, pour une flânerie indolente dans les parfums d’humus et de champignons. Ils forment un mur, compact, hérissé d’épines, fermé. Sous leurs frondaisons traversées par quelques rayons solaires, pas de semi-jour tout teinté d’émeraude ou d’or, il n’y a que les ombres et leurs murmures. Ils se suffisent à eux-mêmes, ils ne veulent pas de nous. Je crois… Je crois que les pins ne nous aiment pas. Ou c’est moi qui suis un peu bizarre. En tout cas, je n’aimerais pas me retrouver perdu dans une forêt de pins en plein hiver, à la nuit faite.
 
Pour les autres forêts, je les adore au contraire (ceci étant, je défie beaucoup de gens très prosaïques de passer une nuit (seuls ou accompagnés) en forêt : on a beau vivre au XXIe siècle et se moquer des croyances de nos ancêtres, claironner haut et fort que les Galoups, les sorcières, les dracs, étaient des fariboles, une fois la nuit venue, au milieu des arbres qui craquent tout ce qu’ils savent, de cette forêt qui vit autour de nous, les certitudes s’effondrent, et je vous assure que si je vous racontais une ou deux histoires de Galoup tournées à ma façon, autour d’un feu, dans cette forêt, je vous tirerais de beaux frissons.


 

Je trouve assez terrifiante l’idée de la Malesève, cette forêt carnivore, cette immense et unique entité composée de milliers et de milliers de pins tous reliés à une Magna Mater, une souche mère, qui s’étend sur la terre, la recouvre et étouffe les villes les unes après les autres.
 
Un jour, en visitant la Bambouseraie, près d’Anduze, dans les Cévennes, on m’a présenté une variété de pin dont les branches basses se replantaient dans le sol pour donner naissance à un nouveau pin… L’idée de la Malesève était née… Et si… Et si quelque chose faisait évoluer ces pins, les faisait muter ?
 
Enfin, pour moi, cette forêt inextricable, redoutable, est surtout une métaphore pour une autre forêt, celle de notre esprit. En s’enfonçant dans la Malesève, c’est en eux-mêmes que s’enfoncent mes héros, pour aller au devant de leurs peurs, de leurs fêlures, de leurs contradictions, de leur vérité nue. Ils devront s’y perdre, affronter leurs doutes, leurs erreurs, leurs compromissions, et enfin, au bout du voyage, se retrouver.
Un de mes personnages dans le livre lit Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad, un petit clin d’œil.
 
CG : 6 – N’avez-vous pas envie d’utiliser la Malesève, qui est une matière romanesque très riche, dans un autre roman ?
 
JLM : Comme je le disais plus haut, je l’ai déjà fait. Ne pouvant me séparer ainsi de la hantise de cette forêt vampire, je l’ai développée, en extrapolant à partir de ce futur proche, pour me projeter cinq cents ans dans le futur… Qu’est devenue l’humanité dans ce monde crépusculaire sous la menace constante de la Malesève ? Et j’ai écrit Chant de Neige et de Sang. Il s’agit d’un livre très adulte, très noir, très violent, aux héros écorchés, mais pourtant empreint d’une poésie crépusculaire. J’ai gardé beaucoup d’affection pour ce récit et son univers que j’avais énormément développé. Je ne désespère pas qu’il soit publié un jour, mais comme tous mes récits, il pose souvent problème aux éditeurs qui ne savent pas exactement où le cataloguer… C’était déjà le cas avec le Galoup ainsi que pour Frankia, je suis toujours en limite de genre puisque je n’en ai aucun…
 
Enfin oui, je serais également tenté par une « suite » au « Dernier » Hiver, mettant en scène certains personnages secondaires du premier, et peut-être l’enfant de Fanie et de Johan. J’ai déjà posé des jalons des pistes qui se sont dévoilées d’elles-mêmes et que je pourrais peut-être explorer…
 
 
CG : 7 – Johan, Théo, Fanie, Khalid sont les personnages principaux du roman. Ils sont tous les quatre très forts, très denses, très charismatiques. Comment les avez-vous créés ? Avez-vous une tendresse particulière pour l’un d’entre eux ?
 
JLM : Comme tous mes personnages, je les ai créés en m’inspirant des gens qui m’entourent. Pour mes héros je m’appuie sur les gens que j’aime (j’ai la chance, du côté maternel, d’avoir une très grande famille et donc une riche matière première où puiser mon inspiration).
Pour les autres je compose avec les gens que je rencontre ou que je côtoie.
 
Ça me fait plaisir ce que vous dites sur mes personnages, c’est que vous les avez aimés et que j’ai donc réussi à les rendre vivants, crédibles et attachants, j’en suis ravi.
 
En ce qui concerne leur création, et bien ils sont tous une émanation de moi, une facette de ma personne ou de personnes que j’aime (ou de ce que je déteste le plus en moi ou dans les autres en ce qui concerne mes méchants).
 
Ainsi, Johan, comme beaucoup de mes héros (que ce soit Louis dans le Galoup, Loïren, dans Frankia ou Inaïl, dans Chant de Neige et de Sang, pour ne citer qu’eux) est un garçon à la double personnalité qui, pour échapper à la douleur, s’est créé une sorte de d’avatar, un autre lui-même, froid et détaché, inhumain, qu’il nomme « corbeau »... et il n’est que trois personnes au monde qui peuvent percer l’armure et le toucher, le faire se sentir humain... Mes personnages principaux ont souvent ainsi une double nature qu’ils doivent apprendre à dompter, à accepter, et je pense que c’est le cas de chacun d’entre nous.
 
Théo, lui, m’a été inspiré par un de mes proches qui, le croirez-vous, est en tout point son reflet, jusque dans son refus du moindre mensonge et son idéal chevaleresque. Oui, Théo existe, j’ai à peine appuyé le trait. Il s’agit d’une personne qui, pour moi, représente ce que l’homme a de meilleur dans ses aspirations et qui se débat avec les compromissions auxquelles nous contraint la vie... Une sorte de Cyrano.
 
Khalid, lui, m’a été inspiré par un ami que je n’ai pas revu depuis bien longtemps, et aussi par la nécessité de glisser un peu d’humour et de légèreté dans ce récit crépusculaire, un personnage auquel je me suis beaucoup attaché.
 
Enfin Fanie, elle, m’a été soufflée par une petite brunette aux reflets roux et aux allures d’elfe chinois que j’ai épousée... Je ne dirai pas qu’elle a le caractère de mon héroïne, ça la mettrait en pétard... Et bien sûr, j’ai une très grande affection pour ce personnage, son courage, son abnégation, sa profonde humanité et jusque dans ses défauts. Fanie n’est pas parfaite, c’est un vrai personnage féminin, avec ses fêlures et sa force, elle me touche énormément.
 
Une fois encore on ne parle bien que de ce qu’on connait, et, finalement, de ce qu’on est.


 

CG : 8 - Vous êtes le premier auteur français à entrer dans la collection Black Moon ? Quelle est votre réaction ? Comment vous y sentez-vous ?
 
JLM : Et bien, je me sens flatté que Cécile Térouanne ait décidé de me faire confiance et de  donner au Dernier Hiver la chance d’intégrer cette prestigieuse collection à côté de blockbusters comme Twilight, même si c’est un peu intimidant. J’espère que mon Dernier Hiver pourra soutenir  la comparaison. J’ai un peu le trac aussi, mais ça c’est à la sortie de chacun de mes romans. C’est normal, on le porte en soi, on l’accouche, on le bichonne, on l’habille pour le bal et après, on le lâche dans la cour, et on espère qu’il réussira et qu’il ne prendra pas trop de coups.
 
Il y aussi un autre aspect à prendre en compte avec la collection Black Moon, c’est qu’on y est face à une communauté très active, qui a des attentes, un vécu… Là aussi, la barre est haute.
 
Ceci étant de nombreux lecteurs me connaissent déjà pour la saga du Galoup et j’espère qu’ils me suivront pour se perdre, quelques heures durant, dans mon Dernier Hiver.
 
Ensuite, pour vous dire comment je m’y sens ? Et bien comme un coq en pâte.
Les gens se font une idée très fausse de la manière dont fonctionne une maison comme Hachette. Du moins pour ce qui m’en a été donné de voir. Une question que l’on me pose souvent : si on m’a demandé de changer mon livre. Je peux leur répondre que jamais on ne m’a demandé de changer un passage de mon livre par convenance personnelle, ce que j’aurais de toute manière refusé.
Ce livre est le mien de bout en bout. Quant à Cécile Térouanne, mon éditrice, jamais, de toute ma carrière d’écrivain, je n’ai rencontré personne plus réactive. Il ne lui a pas fallu dix jours pour me répondre sur le Dernier Hiver, et elle s’excusait d’avoir été lente… (Pour ceux qui ne connaissent pas le milieu de l’édition, habituellement, le délai de réponse minimum d’un éditeur est de trois mois, et parfois, dans les cas les plus extrêmes, il peut atteindre plus d’un an, alors qu’elle est respectueuse de ses auteurs, et des gens en règle générale, l’un va avec l’autre). Bref, une personne humaine. Quant à Aurélia, ma seconde bonne fée, si nous nous sommes parfois « accrochés » sur les corrections, elle a toujours œuvré pour le mieux et respecté mes décisions…
 
Bref, je suis bien, très bien traité et heureux chez Black Moon... et je souhaite à tous mes confrères d’être aussi bien traités.
 
CG : 9 – Parlez-nous de vous, de votre parcours, de vos goûts littéraires.
 
JLM : Moi, mon parcours et mes goûts littéraires ? Vaste  programme ! Il va falloir que je fasse un tri sinon je risque de vous en faire des pages, bavard que je suis...
 
Alors voyons… Je suis né le 14 mai 1969 (l’année où on a marché sur la lune, mais, comme  je le dis souvent, n’y voyez qu’une coïncidence) à Aurillac, préfecture du Cantal et, si on en croit la météo, ville la plus froide de France (la Cimmérie française en quelque sorte).
 
Les hivers y étant donc longs, la chasse à l’auroch, au mammouth et au rhinocéros à poil laineux m’ayant vite lassé, et le macramé et le point de croix n’ayant jamais su me passionner, je me suis tourné vers la lecture, puis, très vite, l’écriture.
 
À neuf ans, je décidai que je serais moi aussi un héros de roman comme ceux dont je lisais les aventures. Or, ne connaissant aucun écrivain qui se serait penché sur mon cas, je décidai de prendre les choses en main.
 
Une de mes tantes (qui avait seulement trois ans de plus que moi) me raconta un jour un de ses rêves. Il était assez embrouillé, mais la situation de base (un temple étrange surgissant de terre dans mon jardin et s’ouvrant sur quelques terribles secrets) me plaisait et je brodai dessus, racontant nos aventures à tous deux accompagnés de nos cousins et de nos amis.
 
L’histoire faisait une dizaine de pages que j’agrafai religieusement, et j’en fis lecture à ma tante, puis à mes cousins et mes amis qui adorèrent cette histoire et m’encouragèrent à en écrire d’autres, ce que je fis, et à chacune de nos réunions de famille, je lisais les nouvelles aventures que je nous avais inventées. Et à chaque fois la taille des récits augmentait pour  devenir enfin de vrais petits livres… Enfin, je cessai de nous mettre en scène dans mes histoires pour nous dissimuler sous d’autres noms, moi le premier, et je continuai d’écrire…
 
Et un jour arriva ce moment que chaque auteur connaît une fois dans sa vie. Un moment très important comme le souligne encore une fois Stephen King dans Écriture :
 
Lisant un livre médiocre (je m’étais fait avoir par la couverture, une fois encore), je me fis la réflexion suivante : « Mais j’écris mieux que ça ! Alors si lui est publié, pourquoi pas moi ? »
 
Entretemps, j’avais passé un bac A3, lettres et arts (je suis également dessinateur et illustrateur, j’ai, par exemple, réalisé tous les dessins qui se trouvent à la fin de mes romans du cycle Frankia et vous trouverez certaines de mes illustrations sur mon blog), j’avais fait une rencontre qui avait bouleversé ma vie et devait donner un nouveau souffle à mon œuvre, celle de ma belle, l’inspiratrice de tous mes romans, j’étais parti étudier à Toulouse avec elle et l’épousai en 1995.
 
Après un bref passage par le Pas-de-Calais (merci à l’Éducation Nationale de nous faire visiter de nouvelles contrées exotiques), nous retournions dans notre Cimmérie natale et nous y installions.
 
En l’an 2000, un deuxième événement devait bouleverser mon existence et mon œuvre : la naissance de mon fils, Louis.
 
J’écrivais jusqu’alors des récits très adultes, souvent très sombres et violents… Et c’est en pensant à lui que je changeai de style. Que j’inventai cette « oralité écrite », inspirée par la plume sorcière de mon maître en écriture, Claude Seignolle, que j’utilise dans le Galoup, celle des conteurs à la veillée.
Je désirais raconter à mon fils une histoire dans laquelle il se retrouverait, une histoire dans laquelle je pourrais lui dire, simplement, sous le masque du conte, des choses importantes, ou du moins qui me paraissent importantes. J’écrivis donc le premier volume de Louis le Galoup, la saga médiévale fantastique qui me fit connaître et dont le premier tome, Le village au bout du Monde, parut chez son premier éditeur en 2003, puis en 2009, illustrée par Jean-Mathias Xavier, aux éditions Nouvel Angle, et en février prochain, au Livre de poche jeunesse.
 
Enfin, en ce qui concerne mes goûts littéraires, comme je vous l’ai dit, j’aime tout, pourvu que le livre soit bon et qu’il soit bien écrit.
 
Adolescent, boulimique de lecture, je dévorais les livres sans discernement, mais en prenant de l’âge, et en ayant goûté à des auteurs tel que Céline (dont j’admire le génie littéraire autant que j’abhorre certains aspects de son personnage), Balzac, Hugo, Seignolle, Dumas, Verne, Nabokov, Tolstoï et tant d’autres grands noms, je dois avouer que je deviens de plus en plus exigeant. Je me dis que je n’aurai pas assez d’une vie pour lire tous les chefs d’œuvre de la littérature, passés, présents et à venir, pour perdre du temps avec des livres médiocres ou mal écrits. Je fais donc un choix…
 
Céline, pour le citer, disait : « Je ne suis pas un écrivain d’idée. Les encyclopédies sont pleines de bonnes idées qui ont fait leur temps. Moi je suis un écrivain de style. Et le style, c’est compliqué, c’est beaucoup de travail, c’est d’ailleurs pour ça que personne n’y va. »
 
Pour ma part, j’aime les écrivains qui ont une « patte », ceux qu’on ne peut pas confondre avec un autre. Quand on prend un de leurs livres, on se dit tout de suite, à la première page,  « Ca c’est du… » Un peu comme on ne peut confondre du Mozart avec l’œuvre d’un autre compositeur.
 
Depuis l’épopée de Gilgamesh, écrite il y a plus de cinq mille ans, toutes les bonnes histoires ont déjà été au moins racontées une fois, ou cent, ou mille. Maintenant, ce qui est important, plus encore que l’histoire elle-même, c’est la manière de la conter et ce qu’on y apporte. (pensez à la Guerre des étoiles, le jeune chevalier encore inexpérimenté qui va délivrer une belle princesse et affronter l’ombre du chevalier noir, qui n’est autre que celle du père castrateur). Cette histoire-là, on l’a déjà tous entendue cent fois, mille fois, elle est éternelle, elle franchit les âges et les générations... Mais quel génie a eu M. Lukas pour nous la servir une fois encore en lui offrant une nouvelle jeunesse, et de quelle manière !).
 
Alors pour faire simple, je dirais que j’aime les bonnes histoires quant elles sont bien contées, servies par un style, une griffe, qu’elles me font rêver et réfléchir, quand elle touchent à l’humain, à l’universel, et qu’elles me tirent vers le haut, vers l’espoir et vers le meilleur de l’homme.
 
Pour ma part, c’est vers cela que j’essaye de tendre. Je ne sais si j’y parviens, mais j’essaye, de toutes mes forces. À mes lecteurs de dire si j’ai réussi.
 
CG :– Qu’écrivez-vous en ce moment ? D’autres romans à paraître ?
 
JLM : J’écris actuellement le second tome de La Geste d’Alban (dont le premier volume vient de sortir le 20 Octobre aux éditions Nouvel Angle), ma nouvelle saga se déroulant dans la France médiévale alternative de Louis le Galoup, mais trois cents ans plus tôt.

 


 
Je viens également de finir un petit roman d’une quarantaine de page pour un lectorat de 10/15 ans dont le titre est Le docteur. Une sorte de « dystopie », s’il faut le classer dans un genre.
 
J’ai plusieurs projets avec Cécile Térouanne, dont un me titille énormément. Il est presque mûr et je ne vais pas tarder à le cueillir. Celui-là n’aura rien de fantastique et se déroulera de nos jours.
 
Enfin, j’ai au moins deux autres manuscrits chez différents éditeurs :
 
Pour commencer, Le Simulacre met en scène un des personnages les plus fameux de la littérature française de cape et d’épée dans un cadre fantastique.
 
Un autre, Praërie, se déroule dans un champ, aujourd’hui, parmi une société d’hommes miniatures (suite à une expérience ratée voici trente ans). Elle se passe dans la plus terrible des jungles, celle qui s’étend à nos pieds… Un livre qui me permet, en les déplaçant dans une civilisation fictive où les hommes, pour survivre, ont développé une société basée sur le modèle des insectes sociaux et dirigé d’une main de fer par les « Langdieux », une sorte de clergé tout puissant prêchant un culte de la repentance.
 
Ce peuple miniature me permet de mieux parler de l’humanité, des dérives de certaines sociétés, de l’intolérance, des rapports et de l’égalité entre hommes et femmes et de beaucoup d’autres choses qui me semblent importantes et dont il est plus facile de parler dans le cadre de l’imaginaire. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’imaginaire me plaît, j’aime y déplacer la réalité, de manière légèrement décalée, pour en parler plus librement, sous le masque du rêve.
 
Et Chant de Neige et de Sang attend toujours un  éditeur.
 
Et Thair, une autre série se déroulant dans futur après une apocalypse. Une histoire du futur dont deux tomes déjà écrits pour un cycle de neuf livres, je pense.
 
Et bien d’autres projets à venir…
 
On me demande souvent s’il m’arrive de « sécher », d’être en panne ou en manque d’inspiration. Jamais. Ma seule angoisse est de savoir si j’aurai la force et le temps pour écrire toutes les histoires qui me montent à la tête et chatouillent mon stylo…
 
Et maintenant je me tais, j’ai déjà trop parlé.
 
Interview réalisé par Catherine Gentile, novembre 2011
Voir aussi : La biographie de Jean-Luc Marcastel sur Ricochet
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