Entretien avec Carll Cneut


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Mis en ligne en mars 2003

Carll Cneut - Carl Norac - Salon du Livre de Paris, mars 2003




L'un s'appelle Carll, l'autre Carl, l'un est flamand, l'autre wallon. Ensemble, ils viennent de faire un album " complètement belge ", ce qui n'est pas si courant semble-t-il : Un Secret pour grandir, Pastel, L'Ecole des loisirs.





Carl Norac : en travaillant avec Carll, sur Un Secret pour grandir, je me suis fait une vision un peu personnelle de son travail, j'ai pu voir comment il travaillait de l'intérieur. J'ai vu aussi comment il pouvait transformer un petit carnet de notes en un livre comme celui-ci. Avant de lui donner la parole, j'avais envie de vous dire ce que j'ai ressenti personnellement devant son dessin. J'ai la chance d'avoir travaillé avec de grands illustrateurs, je ne veux pas mettre Carll sur un piédestal, mais il y a quelque chose que j'aurais du mal à vous expliquer et qui m'a beaucoup touché. L'écriture d'un album pour enfants ressemble un peu à un poème, c'est essayer de trouver une idée qui flotte dans l'air et qui se construit pour devenir une histoire. L'illustrateur, autrefois, avait tendance à mettre une image sur un texte, donc les choses se superposaient, aujourd'hui au contraire, on a l'impression d'une sorte d'alchimie, que deux imaginaires se rencontrent, et ce qui m'a frappé avec Carll, c'est qu'il a trouvé les silences qui sont dans mon texte, on écrit avec des mots, mais aussi avec des silences, un texte où tout serait dit serait épouvantablement ennuyeux, j'ai l'impression que Carll est allé voir derrière les mots ce que mon histoire essayait d'exprimer, que mon texte, à travers ses couleurs, devenait un paysage, et pour quelqu'un qui écrit, c'est une sensation assez merveilleuse. En fait, je suis en train de faire une déclaration d'amour au dessin de Carll ! C'est d'autant plus étonnant qu'il a à peine 34 ans, il a déjà un certains nombre de livres derrière lui, et on le considère maintenant comme quelqu'un d'important dans le paysage de l'illustration européenne. C'est une sorte de mystère, on a l'impression qu'il a trouvé son style. La conversation que nous allons avoir va être d'essayer de trouver les clés de ce mystère…

Carl Norac : J'aimerais savoir comment est née l'illustration chez toi, si c'est un rêve d'enfant ou si c'est arrivé un peu par hasard par la suite.
Carll Cneut : Je crois que ça m'est arrivé vraiment par hasard, je n'ai jamais voulu devenir illustrateur. Cela dit, mon père dessinait très bien et quand j'étais enfant, il me poussait à dessiner. Ensuite, mes parents voulaient que je devienne avocat ou prêtre, et j'ai fait des études de graphisme. Après mes études, j'ai travaillé dans la publicité, et j'ai commencé l'illustration par hasard, dans un magazine féminin : l'illustrateur qui faisait un dessin chaque semaine s'était cassé la main. Ensuite, c'est la sœur de mon éditeur flamand actuel qui m'a poussé à me diriger vers l'illustration plutôt que dans la mise en page ou la publicité. Maintenant, illustrer est ce que j'adore, je ne peux plus m'imaginer faire autre chose.

Carl Norac : Au début, tu as illustré des livres de poésie, était-ce une bonne école d'illustrer des poèmes, parce que c'est ce qu'il y a de plus difficile ?
Carll Cneut : J'ai eu la chance de travailler avec un écrivain flamand qui s'appelle Geert De Kockere, avec qui j'ai fait Sacrée Zoé, mais mes premiers livres avec lui, c'était des livres de poèmes. Geert est un auteur exceptionnel, parce qu'il a vraiment le don de pousser un illustrateur à passer de nouvelles frontières, il m'a vraiment fait évoluer dans mon travail, en me faisant sentir qu'il ne fallait pas rester figé sur un certain style, un certain dessin, il m'a poussé à chercher ma propre signature dans l'illustration.

Carl Norac : La Flandre est à l'honneur cette année au Salon du Livre, et il y a eu un article assez exceptionnel sur Carll dans Le Monde, je n'avais jamais vu un article aussi long sur un illustrateur pour la jeunesse dans le supplément littéraire, ce qui est déjà une manière de consécration. Et quand on lit l'article, c'est " pire " ! : " Autrefois, on l'aurait surnommé le Maître des Dames aux petits pieds, le Maître des Sorcières aux très longues nattes, tout simplement le Maître de l'Album de Gand… On songe à ces appellations comme il existe dans l'histoire de la peinture un Maître de Flémmale, un Maître de la Vierge entre les vierges ou un Maître de Cœur d'amour épris… " Là, elle te place dans une très grande tradition de la peinture flamande, elle parle aussi de courants plus proches de nous comme l'école de Laethem Saint-Martin ou Gustave Van de Woestyne, comment réagis-tu à cette filiation, ces comparaisons ?
Carll Cneut : Je trouve ça un peu exagéré, mais ça me fait plaisir. C'est vrai que je me sens très influencé par des artistes comme Edgard Tytgat ou Woestyne, qui font partie de l'école de Laethem et qui sont peu connus en France. Ca me fait plaisir de toute façon qu'une critique fasse un effort pour comprendre et connaître les racines de mon travail, je trouve ça important, elle a pris du temps pour comprendre ce que j'ai voulu dire. Je suis content qu'elle ait clairement présenté mes influences, parce qu'assez souvent, on parle d'une référence à Chagall, et je ne vois pas du tout d'où ça vient, je l'ai lu encore ici sur le Salon, mais je ne vois pas du tout la ressemblance, c'est un malentendu !

Carl Norac : Puisqu'on parle de tes racines, toi tu vis dans la ville dont je suis amoureux, Gand, pour moi la ville la plus étonnante de Belgique. Un jour, Hugo Claus, qui a vécu longtemps à Gand, m'a dit, avec son humour habituel, que son œuvre venait des humeurs des canaux de Gand, qui ont une odeur particulière, que les gens qui respirent cette odeur écrivent des choses particulières et que l'originalité flamande venait des humeurs du fleuve. Alors j'aimerais que tu nous parles de tes racines, de ton attachement à la Flandre.
Carll Cneut : C'est une question difficile. Je ne sais pas si Gand a vraiment une influence sur mon travail, ce sont plutôt les habitants de Gand qui se retrouvent dans mes livres. Dans ma chambre, je travaille dans un bow-window et j'ai vue sur le canal et sur tous les gens qui passent en faisant du jogging, c'est plutôt ces personnes qui m'inspirent.

Carl Norac : Ton style est très méticuleux et précis, perfectionniste dans le trait, c'est peut-être pour cela qu'on te rattache aux maîtres flamands, mais en même temps, tu essaies d'innover techniquement dans chaque livre. Toi qui n'a que 34 ans, à quel moment as-tu eu l'impression d'avoir trouvé ta façon de t'exprimer ?
Carll Cneut : Willy est un livre très important pour moi, dans mon style. Mais je crois que trouver sa propre signature dans l'illustration, c'est quand-même un coup de chance, tu peux travailler toute ta vie et ne pas trouver vraiment ta signature. Dans le monde de l'édition, c'est très important d'être reconnaissable, d'avoir un style bien spécifique, c'est ce qui incite les éditeurs à investir dans un illustrateur je crois.

Carl Norac : Dans tes dessins, on aperçoit souvent des pieds sans qu'on voie les corps, on a l'impression que l'image n'est pas fermée, mais que tu veux qu'elle soit comme une scène de théâtre où on pourrait s'enfuir, comme quand on regarde par une fenêtre et qu'on ne voit qu'une partie de la rue.
Carll Cneut : Oui, c'est une chose très importante pour moi, je ne veux pas faire des livres qui racontent l'histoire complètement, je veux que le lecteur ait encore un travail à faire, et ça marche très bien avec les enfants, dans les écoles, je leur distribue des photocopies de dessins, et je leur demande de compléter, de remplir mon univers, les résultats sont parfois éblouissants. Je fais ça surtout parce que je trouve dommage qu'on paie 12,50 euros pour un album si on le lit une fois et que l'histoire est finie, je veux faire des livres qu'on puisse lire et relire, où on puisse glisser sa propre fantaisie, compléter l'histoire.

Carl Norac : Tu dis que chaque livre est une expérience différente, tu as besoin de trouver quelque chose qui réponde à la logique du texte, ce qui est très agréable pour les auteurs évidemment. Par exemple, dans Un secret pour grandir, que nous avons réalisé ensemble, tu as utilisé du café, peux-tu nous expliquer ?
Carll Cneut : Ce qui est important pour moi dans mes livres, c'est la patine, j'ai travaillé avec des craquelures, mais aussi avec du café, parce que ça donne un effet, d'après moi, oriental. On peut obtenir un peu le même effet avec du sépia, je cherche dans les matières pour arriver à un effet vieilli, usé. Avec le café, je ne savais pas si mes dessins allaient tenir jusqu'à ce que le livre soit terminé, ça me faisait très peur !

Carl Norac : En observant le travail que tu as fait sur les habits des personnages dans Un secret pour grandir, je me suis dit que tu pourrais faire des costumes de théâtre.
Carll Cneut : Oui, c'est une forme de création qui m'a toujours intéressé, c'est une façon d'amener de la variation dans l'être humain, si tout le monde porte les mêmes couleurs, c'est un peu triste.

Carl Norac : Je crois que tu aimes choisir une couleur dominante pour chaque livre, j'ai lu quelque part que c'était le rouge qui te fascinait le plus.
Carll Cneut : Oui, c'est vrai que le rouge est assez dominant dans mon travail, le vert par contre est rare, mais je n'y réfléchis pas vraiment, en fait, quand je décide de faire un livre, il faut que j'aie tout de suite l'atmosphère en tête, je peux recevoir une histoire magnifique, mais s'il n'y a pas ce déclic dans ma tête, ça ne fonctionnera pas. Je vois presque immédiatement le format, le ton, les couleurs.

Carl Norac : Ce qui est intéressant chez toi, c'est que non seulement tu es salué par la critique spécialisée, mais les enfants aussi entrent facilement dans ton univers, est-ce quelque chose de conscient chez toi ?
Carll Cneut : Au début, je me suis toujours dit que je ne voulais pas penser à mon public parce que ça allait me paralyser, mais quand j'ai fait des interventions dans les écoles, j'ai remarqué que ça fonctionnait vraiment bien avec les enfants, je n'avais aucune idée de la façon dont ils allaient réagir, s'ils allaient aimer… En fait, j'ai plus de difficultés avec les adultes qui, eux, ont des problèmes avec les proportions ou le découpage.

Carl Norac : Toi qui es maintenant reconnu comme un illustrateur européen, et même international, puisque tu fais des livres directement pour la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, as-tu remarqué chez tes éditeurs des désirs différents selon les nationalités ?
Carll Cneut : La différence la plus importante, c'est surtout en Angleterre, chez eux, il y a beaucoup de choses qui sont tout simplement impossibles dans les livres pour enfants, par exemple, dans L'Etonnante Histoire d'amour de Lucien le chien, dont l'original a été publié en Angleterre, il était difficile de parler d'amour, parce que dès qu'on parle d'amour arrive la question " d'où viennent les bébés ? " et la question du divorce (en Flandre et en France, je ne crois pas qu'on pense immédiatement au divorce quand on parle d'amour !). Je crois aussi qu'en Angleterre, on demande aux illustrateurs d'avoir un dessin qui puisse passer partout, en Belgique et en France, on fait d'abord un beau livre, les restrictions sont moins importantes, en Angleterre, on ne coupe pas un dessin, on ne dessine pas de nus, les jupes doivent descendre jusqu'aux genoux, on met les vaches dans des herbes assez hautes pour cacher leurs mamelles, il y a plein de choses comme ça… Mais malgré tout, j'aime bien travailler avec eux, c'est juste différent !

Carl Norac : Oui, j'en suis témoin aussi, parce que pas plus tard que cette semaine, j'ai écrit une histoire pour Londres qui parlait de bisous, et on m'a dit que ce sujet ne pouvait pas être abordé. Ce n'était même pas un bisou d'amoureux, c'était dans le cadre familial, avec les parents, mais ça a été considéré comme une approche trop physique… Pour revenir à toi, nous avons ensemble d'autres projets, notamment sur des textes plutôt humoristiques, parce que tu n'as pas envie de te laisser enfermer dans un style de texte et par là même, dans un style d'illustration.
Carll Cneut : Oui, c'est important de garder un certain espace de liberté, par exemple en ce moment, je travaille à des livres pour adultes, avec des histoires plus philosophiques ou pour les ados, je vais illustrer pour les Etats-Unis un roman pour ados, je voudrais élargir mon éventail, parce qu'à force de ne faire que des albums, on finit par se faire concurrence à soi-même sur le marché international, pour les éditeurs étrangers, apparemment, j'ai un profil bien marqué.

Carl Norac : As-tu des projets de livres dont tu serais à la fois l'auteur et l'illustrateur ?
Carll Cneut : J'avais des textes à illustrer, mais j'y ai renoncé, je ne me sens pas assez mûr pour ça, je préfère me concentrer sur le graphisme, j'ai déjà la tête pleine, alors si je commence à penser à l'écriture, je sens que je n'aurai plus assez d'espace dans la tête, je crois qu'il faut que j'attende un peu avant d'illustrer mes propres textes.

Voir aussi : La biographie de Carll Cneut sur Ricochet
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