Entretien avec Natali Fortier


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Créatrice plurielle à l’imaginaire effréné, Natali Fortier aime explorer de nouveaux territoires. Des livres aux personnages en volume, des sculptures aux jeux, des expositions aux livres ou livres en terre : rien n’arrête son envie d’inventer et de se renouveler. Nous sommes allés prendre le pouls de cette géniale expérimentatrice aux multiples projets.
Mis en ligne en novembre 2008


- Actuellement on peut découvrir à la Bibliothèque départementale de la Mayenne votre « exposition-jeu » autour de l’univers fantastique du zoo. Comment ce projet a-t-il vu le jour ?
Marie-Thérèse Devèze de l’Art à la Page m’a fait rencontrer Valérie Gendry de la bibliothèque départementale de la Mayenne, pour un nouveau projet d’exposition-jeux d’artiste dans l’ensemble des bibliothèques publiques du département.
L’idée du zoo a surgi très vite ! Plein d’animaux, et un gardien en sculptures. Et aussi des gros cubes de bois. Rien que d’en parler, j’en jubile encore.

Je commence par le squelette puis je les enrobe de chair. Chercher l’intensité de leurs regards avec des coquillages, des billes ou alors des cailloux, ou simplement un trait au crayon... J’ai tourné autour des cubes. J’ai joué avec le jeu

Dans « Zoo », j’étais entourée de bêtes sauvages et très bavardes. Marie-Thérèse m’a suggéré, qu’en plus du jeu, Zoo devienne aussi un livre.

Le matin autour de mon lac, je marchais à pas de loup, pas de tortue, d’éléphant ou de zinzin... Et j’écrivais au retour leurs humeurs du jour.



- D’autres projets similaires ont-il pris vu le jour  ?
A la suite de « Zoo », Toujours pas envie de m’enfermer dans une feuille. Myriam Revial de la Bibliothèque de l’hôpital de Garches m’a proposé de fabriquer un loup pour Lire en fête,
J’ai sauté au cou du loup.
Au plâtre, à la pâte à bois, j’ai mélangé le foin de mon lapin ce qui lui donne une matière un peu poilue.

Son ventre s’ouvre.
Les enfants lui font avaler leurs lettres secrètes.
J’ai pris de la terre ou j’ai gravé des mots, j’ai fait cuire la terre comme des cailloux. 

- Ce n’est pas la première fois que vous créez des personnages en volume. L’année dernière, nous avions pu découvrir dans le cadre de « Play »(l’exposition organisée par l'illustrateur, architecte, éditeur, Olivier Douzou et présentée lors du Salon du Livre et de la Presse jeunesse de Montreuil) des sculptures toupies qui tournoyaient dans une cour de récréation.
Les personnages de l’album « Mathurin » que nous avions eu la chance d’accueillir en 2004 à Charleville-Mézières ont aussi une seconde vie en dehors des livres. Que représente pour vous ce travail en volume autour de vos personnage ? Est-ce un espace de création que vous appréciez particulièrement ?

Ce qui me plait : c’est la sensation que les personnages existent encore plus fort...
Entre eux et moi, il y a un véritable attachement.
Peut-être parce qu’ils sont souvent tout proches et bancales...
Je rêve,
De manège gigantesque, 
De jeux, de série noire, du polar, des fables érotiques
Des maisons hantées et de la femme la plus grosse du monde qu’on visite dans un train fantôme !
Je suis en perpétuelle frustration ! (je souris quand même)



- Cette approche plastique vous ouvre-t-elle de nouveaux horizons ?
Je voudrais, j’espère, je le souhaite 
Je voudrais des jumelles,
Des lunettes astronomiques.

- Après plusieurs années de métier, peut-on se permettre de vous demander si vous parvenir à vivre de vos créations (livres de jeunesse, expositions, etc) ?
Oui j’en vis, parce qu’il y a beaucoup de choses autour.
La presse, les affiches, les rencontres, la peinture...
Pour moi l’essentiel est de pouvoir continuer !

Mais depuis plus de vingt ans c’est presque toujours la même chose,
Jamais le temps de creuser vraiment, 
De pouvoir me planter beaucoup plus.



- Poursuivons avec les livres. Dans votre dernier album « Sur la pointe des pieds » (paru en avril 2008, à l’Atelier du Poisson Soluble), vous abordez dans cette histoire un thème plus dur au regard de vos précédents livres puisqu’il aborde la disparition tragique la des parents d’une petite fille en ce centrant sur l’annonce de cette mort. On est étonné de vous trouvé dans ce registre différent de vos albums si souvent animés par l’humour, un vent de légèreté et de gaieté...

C’est en réalité le premier livre que j’ai écrit ! Il a été longtemps refusé avant que L’atelier du poisson soluble le prenne à bras ouvert, en main avec soin.

« Sur la pointe des pieds » est arrivé, sans une rature.
C’est comme un fait-divers qui m'aurait sauté au visage .

J’ai gravé le pastel au couteau sur mes pages noires,
Les mots les plus précieux, je les ai brodés, comme ça, ça ne s’efface pas.
J’ai terminé par les esquisses en noir et blanc pour respirer.

La vie est toute cabossée.
Elle bascule. Souvent... Des montagnes russes,le vertige.
C’est ce moment-là
L’instant où par le regard des autres, on comprend qu’un drame est arrivé.

Avant, après...
J’ai utilisé très peu de mots, ce sont les images qui parlent.

- Depuis Lili Plume, vous nous avez révélé vos talents d’auteur et vous signez depuis le texte et l’illustration de vos albums (« Mathurin », « Graines de petits monstres »). Que représente l’écriture pour vous ? Avez-vous aussi envie d’illustrer des textes écrits par d’autres ?
En dessin, j’ai un petit noyau dur, grâce aux années.
Je m’écrase rarement ou alors c’est une volonté de me « scratcher » avec le plaisir de l’effondrement.

L’écriture,
C’est difficile de ne pas la prendre au sérieux.
Je marche sur un fil, mes pas ne sont pas sûrs.
Je tremble ou alors j’aime tellement que je me gave comme une oie.
Ca m’a pris tellement de temps avant d’oser l’aborder. Je ne la lâcherai plus d’une semelle.

Je m’intéresse aux auteurs.
Et Oui, j’ai envie aussi de travailler avec les autres.
C’est comme embarquer dans un train en marche,  surtout qu’il déraille.
Poursuivre dans les broussailles...



- Lorsque vous créez des illustrations ou des livres, que préférez-vous : l’instant où le livre sort, le moment de la création seule dans ton atelier ? Le temps de l’expérimentation, la recherche, la rêverie ?
C’est le moment dans mon atelier où mon cœur s’emballe où je sens que je ne suis pas loin de quelque chose !
Le moment où je me dis que je n’aurai jamais le temps,
Qu’il faut que je me dépêche, que ça va s’envoler.
J’ai l’illusion que je le tiens !
Et une fois que le regard des autres s’y pose, ça se fige.
Tant mieux car c’est aussi ce qui me fait tourner la page et m’embarquer ailleurs.

- Le livre «Cinq histoires de Basile» écrit par Minne et que vous avez illustré va bientôt paraître au Québec aux éditions Les 400 coups. Est-ce important pour vous cette reconnaissance dans votre pays natal ?
J’ai trois Pays :
Les Etats-unis, la terre.
Le Québec, le sang, ma parenté.
La France, le cœur.

Tous les jours je pense au Québec, ça compte beaucoup pour moi  d’y faire un pont (même en brindille) d’un bout à l’autre de l’océan. 

- Où va-t-on pouvoir prochainement découvrir votre travail  ?
J’ai confié avec plaisir mes originaux à Marie-Thérèse de l’Art à la page et ils sont régulièrement exposés dans diffèrent lieux. Il y aura bientôt une expo à Bastia et à St-Paul-Trois-Châteaux...



-Enfin, quels sont les projets que vous pouvez d’ores et déjà nous dévoiler ?
Je vous le dis seulement aujourd’hui, sinon, j’ai peur de l’évaporation !
Un livre en terre, en 10 dix exemplaires, qui sera au salon Page : le titre est «  FOU »
J’ai pris des empreintes un peu partout, des clefs, de la corde et aussi des plaques d’égouts...
Lorsque j’ai voulu y recopier mon texte. Je me suis aperçue que ça n’avait pas de sens.
On ne dit pas la même chose sur une feuille effleurée au crayon, que gravé dans la pierre...
Cette fois c’est la matière qui a guidé mes paroles.
Je vais aussi continuer ma collection de tête...
Une belle journée.

Je voudrais aussi vous parler d’un livre que j’ai dans les mains et qui a été créé par Benoît Jacques : « Le visiteur de la nuit » : les dessins, l’écriture sont superbes. C’est un livre à respirer qui inspire.

Propos recueillis par Charlotte Javaux
Voir aussi : La biographie de Natali Fortier sur Ricochet
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