Entretien avec Claire Ubac


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Mis en ligne en juin 2003

Entretien avec Claire Ubac




Claire Ubac publie à l'Ecole des loisirs " Le Fruit du dragon ", un roman sur le Vietnam, sur la découverte de soi, sur l'adolescence, sur l'apprentissage de la vie. L'auteur revient ici sur sa propre rencontre avec le Vietnam, à l'origine du livre, sur sa vision de l'adolescence et sur la littérature pour la jeunesse…



Ricochet : Votre dernier roman Le Fruit du dragon a pour cadre le Vietnam. Pour en parler aussi bien, on imagine que vous avez dû, comme l'héroïne Margaux, succomber aux charmes de ce pays ?
Claire Ubac : J'ai fait un voyage au Vietnam il y a deux ans. C'était la première fois que j'allais en Asie et j'ai eu un choc : en rentrant je me sentais vraiment différente, même physiquement. La façon d'être des gens là-bas m'avait imprégnée, de la même façon - mais en plus intense - que parfois, une scène dans la rue, ou bien un geste dont on est témoin nous donnent une leçon qui changent notre façon d'être.
A mon retour, j'ai résisté le plus longtemps possible à reprendre mon agitation dans le tourbillon quotidien : j'étais attentive aux dernières résonances du voyage en moi. J'ai ressenti le besoin de les écrire. Alors est né le projet du livre: comment s'y prendre pour faire partager mon impression ? Les récits de voyage me barbent le plus souvent. Je voulais que le Vietnam soit une évidence sans que j'aie besoin de faire en quelque sorte la démonstration de l'intensité de ce lieu et de ses habitants.
D'ailleurs, c'est amusant, j'ai eu deux témoignages contradictoires de lecteurs ; une personne qui a été au Vietnam et qui me dit qu'elle retrouve ses impressions, et une autre qui ne s'intéresse pas plus que cela au Vietnam et qui a surtout aimé le personnage principal du livre. Je le prends comme un bon retour sur mon travail s'il laisse chacun libre de voir ce qu'il veut. Comme dans un vrai voyage.

Ricochet : On dit souvent que les voyages sont propices à la découverte de soi, Margaux, qui voyage à contrecœur avec une " famille obligée ", des amis de son père, en fait l'expérience. Qu'apprend-elle sur elle-même au contact de ces gens qui lui sont d'abord radicalement étrangers et antipathiques ?
Claire Ubac : Mon projet premier était de faire partager " mon " Vietnam sans l'imposer au lecteur. J'ai eu du mal à trouver l'angle de mon récit, ce qui allait venir au premier plan de l'environnement vietnamien. Au début je pensais à la vision d'un enfant d'une dizaine d'année, inspirée du cadet de mes deux fils qui m'ont accompagnée là-bas. Mais rien ne prenait forme, jusqu'au moment où l'évidence s'est imposée. Il fallait que le personnage soit plus proche de moi : une fille, donc. Une adolescente contrariée, ce que je fus moi-même. A partir de là le livre s'est écrit tout seul. Le voyage était le moyen d'en apprendre sur soi et de se modifier plutôt qu'une jouissance de l'exotisme même si cette dernière existe par ailleurs et répond à l'esprit de curiosité. Ce que Margaux apprend, je ne vais certainement pas vous le dire, autrement ce n'est pas la peine d'écrire un livre ! A chaque lecteur sa propre interprétation.

Ricochet : Peut-on dire que Le Fruit du dragon est un roman d'apprentissage ?
Claire Ubac : Encore une question à laquelle je laisse au lecteur ou au critique le soin de répondre.

Ricochet : En découvrant le Vietnam, Margaux part également, sans le savoir, à la découverte de sa propre histoire, de ses origines, croyez-vous à l'idée d'un " appel des origines ", dans le cas d'un ancêtre né dans un pays étranger ?
Claire Ubac : Je ne crois rien de particulier à ce sujet, et cela m'intéresse moyennement. Ce qui m'intéresse bien davantage, c'est le fantasme, les histoires qu'on se fabrique pour avoir du courage, pour donner constamment du sens à notre vie, à la façon des contes qui expliquent l'origine du monde, pourquoi les oiseaux ont des plumes, pourquoi sous mon village il y a une montagne en forme d'ours. A vrai dire on peut aussi lire l'histoire de l'arrière grand-mère de Margaux comme une rêverie d'adolescente qui souhaite justifier son affection pour monsieur Thiên ou son désir pour l'étudiant Thân; j'ai laissé consciemment la porte ouverte à cela en écrivant la rencontre avec son " oncle " vietnamien sous forme de séquence de cinéma. Or le cinéma est réservé au fantasme dans le roman. Bon, maintenant pourvu que personne n'aille prendre ce que je dis pour argent comptant : croyez le livre, pas l'auteur !

Ricochet : Le ton de votre roman est à la fois grave et léger, avec par exemple un goût pour l'autodérision chez l'héroïne, qui s'invente ses propres films pour échapper à l'emprise de ses compagnons de voyage, vous traitez de choses intimes et profondes sans tomber dans le drame, contrairement à bon nombre de romans pour adolescents où on les présente comme des êtres tourmentés et submergés par toutes sortes de problèmes. D'après vous, quelle image de l'adolescence Margaux nous renvoie-t-elle ?
Claire Ubac : Les romans dont vous parlez ont une juste tonalité : la tendance au drame est une composante de l'adolescence, âge où l'on est centré sur soi. L'autodérision l'est aussi, en alternance avec la dramatisation, ou encore simultanément si je me souviens bien de ma propre adolescence. Il suffit de très peu de chose pour faire rire de lui-même un adolescent dans la théâtralisation. Le problème, c'est que l'adulte se sent mis à l'épreuve par l'adolescent, ce qui n'est pas une position facile pour susciter l'humour.
Pour revenir à Margaux, il s'agit pour elle de surmonter une immense déception qui lui fait en vouloir au monde entier avec une bonne petite envie de détruire, y compris elle-même, envie que je connais intimement. L'autodérision est un moyen de tenir sa souffrance à distance pour ne pas se laisser submerger par elle.

Ricochet : Vous-même, lisez vous beaucoup de romans écrits pour les adolescents ?
Claire Ubac : Oui, parallèlement à mes lectures en littérature adulte je suis une grande lectrice de livres pour la jeunesse, que ce soit de romans écrits pour les enfants de treize, huit ou quatre ans, à partir du moment où en plus de toucher la fillette de neuf ans ou celle de quatre qui vivent quelque part en moi ces œuvres touchent également l'adulte d'aujourd'hui qui admire leur justesse, leur sincérité, l'art avec lequel ils sont élaborés.
J'avoue que j'ai plus de mal à trouver des œuvres qui me touchent dans la catégorie " romans pour adolescents " que dans celle " autour de dix ans " et plus jeune. Je suis souvent gênée par un côté artificiel dans les romans pour adolescents, un ton qui me semble appliqué c'est à dire " Regardez comme je prends l'adolescence au sérieux " et qui pour cette même raison tombe à côté de la plaque. Est-ce parce que la notion de roman pour adolescent est artificielle ? La littérature adulte est suffisamment fournie pour qu'un lecteur à partir de treize ans y trouve les thèmes, la façon d'écrire et la longueur de texte qui l'intéressent. Il n'a plus besoin forcément de s'identifier à un héros de son âge. Un roman comme celui de Marie-Aude Murail Ma vie a changé tient compte de cela et j'ai marché à fond dedans. Il pourrait aussi bien se trouver dans le rayon adulte. Si le plus souvent ce qui me touche est édité à L'école des loisirs c'est justement qu'on y trouve des livres, punto basta, même si par nécessité commerciale ils sont classés par âge. Quand je rencontre un public d'adolescents ou d'adultes j'emporte aussi bien pour les leur lire Lola et le fantôme d'Ole Könnecke, classé en " Mouche " que Le bouc émissaire d'Agnès Desarthe classé en " Neuf ", ou encore les livres de Karen Cushman qu'ils soient classés en " Médium " ou en " Neuf ". A ceux qui ont envie d'avoir un pendant au Fruit du dragon je conseillerais volontiers La Barque de Tran Quoc Trung, le regard d'un jeune homme d'une famille immigrée vietnamienne, tout en sensibilité.

Ricochet : Vous faites partie de la Charte des Auteurs et Illustrateurs et à ce titre, vous rencontrez un public jeune, comment l'abordez-vous, et que retirez-vous de ces échanges ?
Claire Ubac : Ce n'est pas au titre de l'appartenance à la Charte des Auteurs et illustrateurs que je rencontre les enfants. La Charte est une association qui a permis aux auteurs et illustrateurs par son action d'avoir un semblant de statut en allant dans les classes -statut fragile et qui n'a toujours pas d'existence légale. La Charte vote tous les ans en Assemblée Générale un tarif conseillé pour ces rencontres. Nombre d'auteurs et d'illustrateurs utilisent ce tarif sans être adhérents à la Charte, et inversement faire partie de la Charte ne signifie pas qu'on est plus apte qu'un autre créateur à rencontrer son public.
Bien avant d'être chartiste, j'ai entendu l'appel de Gianni Rodari, sous forme de livre, La Grammaire de l'imagination, réédité depuis par les éditions Rue du Monde. J'ai commencé un atelier dans l'école maternelle à côté de chez moi, qui s'est bien vite adapté à la réalité de l'âge et du milieu défavorisé dans lequel je me trouvais. Puis j'ai animé des ateliers d'écriture avec la mission personnelle de mettre à la disposition des enfants ce que j'ai eu le bonheur de recevoir et qui leur manque trop souvent : la confiance en la langue et le plaisir qu'elle procure, ainsi que les références culturelles qui sont nécessaires pour apprécier pleinement la moindre publicité à la télé. Je garde cet état d'esprit quand je participe à une rencontre autour d'un de mes livres. Par exemple, lors de l'une d'elles, j'avais évoqué Barbe-bleue en répondant à une question d'un des enfants, et la classe m'a demandé qui était Barbe-bleue. J'ai tout planté là et j'ai consacré le reste de la séance à conter Barbe-bleue dans les règles. Leur écoute vibrante m'a donné une énergie dans laquelle je puise encore.
Ces rencontres ou ateliers n'ont qu'une facette en commun avec mon métier d'écrivain. Quand j'écris, ma démarche est centrée sur moi, je me soucie assez peu de mon lecteur, il faut que ce me soit nécessaire. Des milliers de phrases attendrissantes et de thèmes riches me sont passés par les mains sans regret qu'ils se perdent dans le sable. De la même façon l'atelier ouvre un espace aux enfants que je souhaite le plus gratuit possible : leur façon d'y participer, s'ils produisent ou non, c'est leur liberté. De leur côté, ils m'apportent l'échange humain qui manque à la pratique de l'écriture, c'est une nourriture dont j'ai besoin.

Ricochet : Aujourd'hui, quels sont vos projets d'écriture, vos envies ?
Claire Ubac : Je viens de rendre à L'Ecole des loisirs deux romans qui paraîtront cet automne ; vous me cueillez dans une période de flottement cyclique, où j'attends avec un peu d'angoisse que l'urgence se déclare et que le déclic se fasse. La question est toujours de résister à la petite voix paralysante qui susurre " Comment, tu n'es pas déjà au travail ? Que vas-tu présenter à ton éditeur, attention, elle t'a fait confiance jusque là tu as intérêt à être à la hauteur ! Et tiens au fait, si tu écrivais un livre adulte ?" pour avoir une chance d'entendre l'autre voix, celle qui reste silencieuse tant qu'elle n'a pas quelque chose à dire.


Voir aussi : La biographie de Claire Ubac sur Ricochet
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