Entretien avec Olivier Douzou


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Mis en ligne en septembre 2003

Entretien avec Olivier Douzou




En 1994, Olivier Douzou entre aux éditions du Rouergue et relève le défi de créer une collection pour la jeunesse parmi les plus originales de la dernière décennie. Durant sept années, il aura carte blanche pour donner forme à ses envies et lancer de jeunes auteurs et illustrateurs qui apportaient un regard neuf sur le livre pour enfants. Aujourd'hui, pour Ricochet, Olivier Douzou revient sur "les années Rouergue" et nous parle de ses nouvelles envies d'éditeur et d'auteur. Une chose est sûre, et cela nous réjouit, il est toujours aussi inspiré par le livre pour enfants.








Ricochet - En 1994, Danielle Dastugue vous propose de créer et de diriger la collection jeunesse des éditions du Rouergue. En dehors de vos origines aveyronnaises, qu'est-ce qui a motivé votre arrivée à cette fonction?
Olivier Douzou - Ce n'était pas au départ une fonction, je considérais cela comme mon jouet, un pari à relever : suite à la publication d'un premier album, les dossiers jeunesse commençaient à s'empiler et personne n'avait à l'époque de vocation pour les juger et les faire évoluer ; on m'a clairement signifié que si je ne prenais pas en main le secteur jeunesse, on renvoyait tout et l'aventure se terminait là…
Il y avait du défi, le sujet était neuf pour moi, la maison rive-gauche à 650 kms de la Porte d'Orléans… et rien qui ne me prédisposait à un rôle d'éditeur…
Trois livres existaient déjà et on me proposait de faire la suite, j'avais quartier libre pour imaginer des livres les uns après les autres sans avoir à me justifier d'une quelconque ligne éditoriale ; cette liberté je n'avais qu'à la transmettre aux auteurs.

Il y a eu aussi ce petit succès d'estime autour de ces premiers livres qui m'a encouragé, j'avançais au rythme des rencontres : le bon côté de l'édition (je ne connaissais pratiquement aucun auteur) .

Indépendamment de tout cela, en janvier 94, j'ai pris le statut de Libéral avec dans l'idée de me déplacer vers Toulouse… La suite, c'est un lieu pour lequel ma famille et moi avons un coup de cœur, puis des gens comme Michel Bras (3*** à Laguiole) qui m'ont fait confiance dans le travail et ce fut le come-back précipité vers Rodez. ( J'étais aussi chargé de dépoussiérer la ligne graphique des Editions du Rouergue depuis près d'un an…)


Ricochet - Avant de publier votre premier ouvrage pour la jeunesse (Jojo la mache en 1993), vous intéressiez-vous déjà aux livres pour enfants?
Olivier Douzou - Je fréquentais le Salon du Livre de Montreuil et j'avais déjà des livres de référence comme le Mon Amour de Paul Cox ; je travaillais depuis 1989 dans le milieu du graphisme et de l'illustration. Mais au tout début il y avait le dessin qui fait qu'un jour on devient architecte, puis designer, puis graphiste…L'album jeunesse était rempli de trésors pour les yeux.

Ricochet - - Vous avez dirigé pendant sept ans (jusqu'en 2001) la collection jeunesse du Rouergue et vous avez créé un style inimitable, aucune collection n'a eu une identité visuelle aussi forte. Aviez-vous en tête une ligne éditoriale bien définie, ou faisiez-vous confiance à vos intuitions et à vos coups de cœur?
Olivier Douzou - Alors que je n'étais qu'auteur et après quelques bons " retours " sur mon premier livre on m'a demandé de faire un deuxième livre avec un autre animal (parce que " les animaux, ça marche "), et j'ai fait tout à fait autre chose…la voie était tracée et promettait des zig zag (ce n'était pas précisément une ligne…)
J'ai donc toujours eu un peu de mal à parler d'une ligne éditoriale, trop prévisible…qui fait vite oublier l'unité de base de l'édition : le livre.
Ni réflexions consensuelles, ni comité de lecture, j'étais seul pour prendre les décisions éditoriales…( les gens de la maison d'édition jusqu'à mon départ découvraient les projets avec les dossiers représentants).
J'étais seul pour choisir les auteurs, les rencontrer, travailler sur leurs projets, jusqu'à la mise en forme graphique de leurs livres ; j'étais aussi indépendant statutairement ce qui m'a certainement donné encore plus de liberté et…de pouvoir…
Tout cela a pu effectivement contribuer à personnaliser une collection…

Si les premiers signes de reconnaissance des Editions du Rouergue ont été l'œuvre du hasard (le format carré a été la résultante de mes 3 premiers carnets…qui étaient carrés), je crois que la vraie identité visuelle a été fabriquée par l'addition des ouvrages et des manières originales de raconter les histoires.
Quant au style, je le juge parfaitement imitable… et cela est dû au fait probable que beaucoup d'auteurs ont eu une écriture forte, reconnaissable et donc reproductible…

Ricochet - Il y aurait beaucoup à dire sur le rapport texte/image dans les albums du Rouergue. Pourquoi est-il si important selon vous?
Olivier Douzou - Il est important pour plusieurs raisons : d'abord le lecteur a été imaginé en apprentissage de la lecture, dans cette période où la lettre prend un sens (et un son) et dépasse sa valeur d'image… à l'âge où l'on commence à négliger ses crayons de couleur, mais où l'on a encore la curiosité devant une illustration.
Donc ce public a été déterminant pour effacer cette frontière entre les deux outils de récit de l'album, deux moyens que j'ai toujours souhaité complémentaires : il fallait travailler à la gomme en jonglant avec chaque manière de raconter, ne laissant que le nécessaire, expressif et efficace.
Le croisement visuel du texte et de l'image -ou un décalage entre les deux - a pu donner un peu de supplément…
Tout cela a été favorisé par l'outil informatique qui a permis d'oublier les ciseaux et la colle qui faisaient beaucoup de dégâts dans les mises en page.
On a jugé ces livres "graphiques", ce qui me gênait un peu car cela résumait et occultait un peu trop une exigence préalable dans la cohabitation des mots et des illustrations.

Ricochet - Votre album www.esperenoel commence par une citation de Pessoa : "Aucun livre pour enfants ne doit être écrit pour les enfants". Est-ce une devise qui pourrait être la vôtre? On a parfois dit que les albums du Rouergue s'adressaient plus aux adultes qu'aux enfants, pourquoi d'après vous?
Olivier Douzou - Au départ dans toute la chaîne du livre, les acteurs sont des adultes… au bout, on peut espérer un enfant… si l'adulte a bien choisi pour lui. Donc il y a forcément le désir de séduire l'adulte pour lui donner l'envie de partager une lecture. En revanche beaucoup de gens pensent qu'un livre qui plaît aux grands ne peut plaire aux enfants, … erreur, dans ces albums il y a plusieurs angles de vue qu'un adulte n'identifie pas forcément (par exemple les enfants ont une manière d'appréhender et de décrypter les images supérieure à celle de l'adulte…)
Multiplier ces angles, cela a été un enjeu pour faire du livre un terrain de rencontre, ainsi www.esperenoël révèle la supercherie et les trucages de Noël, réalité pour les parents, fiction pour les enfants.
Les adultes le haïssent, les enfants ne comprennent pas pourquoi…


Ricochet - Dans votre parcours d'éditeur, d'auteur et d'illustrateur, quelles rencontres vous ont semblé les plus déterminantes?
Olivier Douzou - Presque toutes !, mais je garde une affection particulière pour Fred Bertrand, Fred Rey, Jochen Gerner, Christian Voltz, Anouk Ricard, Charlotte Légaut, Annie Agopian, Lynda Corraza, Claire Franek, Lamia Ziadé, Nathali Fortier, José Parrondo …, parce qu'ils ont été là au bon moment et qu'avec la plupart de ces auteurs l'aventure était aussi humaine, ils étaient tout neufs et moi ce qui m'intéressait c'était de faire du neuf avec eux; sinon quel intérêt de faire exister ce qui existe déjà en mille fois mieux ailleurs.
J'ai eu aussi le privilège de rencontrer Michel Navratil, ce survivant du Titanic avec qui nous avons parlé de l'épaisseur de la vie…Thomas Fersen dont j'aime les mots, Annette Doisneau dans les murs de son père, et des tas de gens qui se battent avec une vraie passion pour la littérature jeunesse : une institutrice d'enfants inadaptés dans la ville de Douai ou les enfants de l'hôpital de Garches.
Du bonheur ..


Ricochet - En 2001, vous quittez les éditions du Rouergue. Vous aviez envie d'expériences nouvelles?
Olivier Douzou - "Douzou usé", c'était le jeu de sonorités d'un journaliste…je ne pense pas l'avoir été, juste un peu lucide quant à cette collection jeunesse dont j'avais fait le tour. Désabusé en revanche par des perspectives qui allaient à l'encontre de ce qui avait motivé mon engagement, par des projections qui comme sur un écran surdimensionnaient le cadre de cette passion. J'avais au contraire envie de retrouver l'inconfort nécessaire à l'invention. Dès 2000, tous les projets arrivaient formatés (pas seulement au sens formel…) , ils étaient tranquillement taillés sur mesure et on reconnaissait facilement les patrons J'avais le sentiment que le travail avait été déjà fait…par d'autres, la collection d'albums s'autocopiait et il y avait trop de discours et d'assurance : l'emballage ne réservait aucune surprise sur le contenu.
Bref le costume était trop grand, il y'avait trop d'étiquettes et les manches m'empêchait de travailler.

Ricochet - Vous avez fait partie de l'équipe des éditions de L'Ampoule. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette aventure?
Olivier Douzou - En 2001 est né le projet d'explorer de nouveaux territoires, celui de créer un secteur image sans frontières pour un autre éditeur …mais le 11 septembre 2001, le projet s'est aussi effondré…
L'ampoule a été créée dans la foulée avec la même équipe qui croisait son chemin avec une agence de communication ; une expérience qui a pris fin très rapidement avec des rêves qui sont restés collés à la ligne de départ. C'était vraiment une aventure !


Ricochet - Quel regard portez-vous sur la situation actuelle de l'édition jeunesse? En tant que directeur de collection, vous aviez pris le parti de publier majoritairement des auteurs et illustrateurs qui étaient encore inconnus; dix ans après votre arrivée au Rouergue, pensez-vous qu'une telle démarche soit encore possible?
Olivier Douzou - Je trouve comme tout le monde qu'il y'a une inflation en littérature jeunesse : une surproduction et un contresens historique : le livre initialement conçu pour durer, n'a qu'une vie éphémère en librairie, il n'a ni le temps ni l'espace d'être défendu, asphyxié…
J'avoue ne pas avoir la même curiosité qu'il y a quelques années et trouve cette uniformité peu engageante ; j'ai du mal à distinguer… et regrette l'érosion identitaire des maisons d'édition.

Quant aux auteurs inconnus qui pourraient aujourd'hui réveiller tout cela… j'ai longtemps cru au souffle nouveau venu de l'étranger…mais …

Je pense avoir eu une belle chance de débarquer dans les années 90 et j'ignore ce qui serait possible aujourd'hui.

Ricochet - Et aujourd'hui, le livre pour enfants vous inspire-t-il toujours autant? Quels sont vos projets d'écriture ou d'édition?
Olivier Douzou - J'ai toujours le même plaisir à faire des livres, des expériences de récit, et je continue à travailler sans savoir qui publiera mes projets, je veux être proposant auprès des Editeurs avec les moyens les plus traditionnels de conviction, ceux de l'auteur. Quant à l'édition, j'ai un ami à Valence en Espagne qui se permet de sortir 4 livres par an, qui rafle les prix à Bologne et puis s'endort un an, se réveille pour publier un nouveau livre et disparaît … c'est cela mon rêve, le vrai métier d'éditeur, permettre l'existence à ce qui le mérite, quand on le juge bon.
Donc l'aventure continuera aussi en édition …pour l'instant je pars du principe que pour faire du nouveau…il faut surtout ne rien faire….

Voir aussi : La biographie de Olivier Douzou sur Ricochet
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