Entretien avec Christophe Loupy


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Mis en ligne en octobre 2004

A propos du Guide de l'Edition Jeunesse, entretetien avec Christophe Loupy



Le Guide de l'Edition Jeunesse 2005 vient de paraître. Il contient quelques 500 pages de conseils et d'adresses utiles. Plus d'articles de fond, plus de conseils, plus d'adresses, cet ouvrage est devenu au fil des ans, une véritable annuaire de référence. Rencontre avec le directeur de la publication, Christophe Loupy.




Ricochet : Comment est né le projet d'un guide de l'édition jeunesse ?
Christophe Loupy : Pour cela, il faut que je vous raconte mes premiers pas dans l'édition en tant qu'auteur-illustrateur pour la jeunesse. Lorsque j'ai commencé à chercher un éditeur, une amie m'a conseillé de contacter un auteur qu'elle connaissait bien et de lui demander conseil. Je lui ai donc téléphoné, plein d'entrain, mais tout ce que j'ai obtenu de cet homme fut " faites comme moi : allez chez votre libraire noter les adresses des éditeurs jeunesse et envoyez-leur vos textes. "
Lorsque j'ai raccroché mon téléphone, ma première pensée a été : " Si un jour, j'arrive à faire ma place dans l'édition jeunesse, je jure que moi, j'aiderai les autres. " Voilà. Aujourd'hui, je dirige la rédaction du Guide de l'Edition Jeunesse et je suis heureux de pouvoir offrir aux autres l'aide que je n'ai pas eue quand j'ai commencé.

Ricochet : Donc, d'après vous, ce guide répond à un réel besoin…
Christophe Loupy : Absolument. Il y a beaucoup d'auteurs et d'illustrateurs amateurs bourrés de talent, mais leur travail n'arrive pas jusqu'aux éditeurs. Certains sont trop timides et n'osent pas envoyer leur projet, d'autres ne savent pas comment le présenter, ni à qui, ne connaissent pas suffisamment les maisons d'édition pour frapper aux bonnes portes. Bref, ils se heurtent aux problèmes que nous avons tous rencontrés un jour, lorsque nous avons débuté. À l'époque, j'aurais gagné un temps fou si un ouvrage comme Le Guide de l'Edition Jeunesse avait existé. Toutes les astuces utiles pour faire sa place dans l'édition jeunesse y sont : Comment écrire (ou illustrer) pour la jeunesse, les trucs pour trouver un éditeur, comment protéger ses productions, éviter les pièges des contrats, etc. Il y a aussi une partie annuaire professionnel, contenant toutes les adresses utiles. Enfin, et c'est ce qui intéresse le plus nos lecteurs, on y trouve les petites annonces des éditeurs, ce qui leur permet d'être dans la confidence de leurs nouvelles collections et de connaître avant les autres leurs besoins en textes et en images.
Ce sont en général des informations assez secrètes que seuls détiennent les auteurs professionnels. Certains d'entre eux gardent ces informations jalousement, ce qui leur permet de rester dans le circuit en proposant des projets en rapport avec les besoins des éditeurs. Personnellement, je pense que c'est un comportement égoïste. Il ne faut pas avoir peur de la concurrence. S'ils ont du talent, les jeunes auteurs (et illustrateurs) sont les bienvenus parmi nous. C'est cette émulation et tous ces talents d'aujourd'hui qui feront la qualité de la littérature jeunesse de demain.
Toutefois, le Guide de l'Edition Jeunesse n'est pas seulement utilisé par les auteurs et illustrateurs amateurs. Une bonne partie de notre lectorat est composée de prescripteurs du livre jeunesse, de médiathèques, de centres de documentation, d'éditeurs et d'associations qui trouvent dans la partie annuaire une base de données très complète (le guide, cette année, a atteint les 500 pages), bien documentée, mise à jour chaque année, dans laquelle on trouve tous les contacts utiles de la profession, depuis les éditeurs jusqu'aux salons du livre, en passant par les sites internet, les publications spécialisées et organismes divers.

Ricochet : D'année en année, vous enrichissez le guide. Quelles sont les nouvelles rubriques pour cette édition ?
Christophe Loupy : Outre certains articles de fond supplémentaires, on peut trouver dans cette édition de nouvelles rubriques orientées vers les métiers du multimédia jeunesse, à savoir " Les producteurs de multimédia pour la jeunesse ", mais aussi " Les écoles d'art " qui forment les jeunes dans les domaines du multimédia, de l'infographie, de l'animation, de la bande dessinée et, d'une manière plus générale aux arts graphiques.

Ricochet : Comment effectuez-vous le travail de recensement ?
Christophe Loupy : Le Guide de l'Edition Jeunesse commençant à être connu dans le milieu professionnel, les gens nous contactent maintenant spontanément pour y figurer. Nous avons également des correspondants locaux (souvent des CRL ou assimilés) qui nous tiennent au courant régulièrement de l'actualité de leur région, en France comme à l'étranger (pays francophones). Quant à la mise à jour, plus d'un millier de courriers est envoyé chaque année pour vérifier toutes les fiches signalétiques de l'annuaire. Il faut savoir que le secteur de l'édition est un milieu dynamique, qui bouge énormément d'une année sur l'autre, et un annuaire professionnel comme le nôtre se doit d'être le plus précis possible afin de donner à chaque lecteur un outil de travail performant et efficace.

Ricochet : Vous insistez sur les conseils artistiques et en particulier sur l'écriture et l'illustration. Qu'est-ce qui selon vous caractérise l'écrit ou l'illustration pour la jeunesse. En quoi cette démarche est-elle spécifique ?
Christophe Loupy : Lors de rencontres sur des salons du livre, parfois de repas " animés ", j'ai été étonné de constater que certains auteurs pour adultes (fort heureusement, des cas isolés qui ont tendance à se regarder le nombril !...) avaient une attitude condescendante avec les auteurs pour la jeunesse. Quand on voit la place qui est réservée à la littérature jeunesse dans les médias, on se demande également pourquoi un tel dédain (alors que c'est un secteur, avec la bande dessinée, qui a un chiffre d'affaires bien supérieur à celui de la littérature générale). Pourtant, écrire ou illustrer pour la jeunesse est un métier. Ecrire pour toutes les tranches d'âges, par exemple, est un exercice délicat. Adapter la syntaxe et le champ lexical au niveau des lecteurs ne s'improvise pas. De même, réaliser un album, bâtir une interaction créative entre l'image et le texte, est un travail très pointu. Le texte ne doit pas être trop long, trop compliqué, ne doit pas redire des choses déjà dites par l'image. L'illustration, quant à elle, peut remplir de multiples fonctions : révéler le texte, dire davantage, dire autrement, jouer avec le texte, y renvoyant le lecteur de façon explicite, ou implicite, ou en parfait décalage, et le tout en touchant l'affect et l'imaginaire de l'enfant pour le faire réagir et l'impliquer émotionnellement (exercice périlleux si l'on ne connaît pas bien ce public).
Je pourrais m'étendre encore davantage sur le sujet, mais, en gros, voilà pourquoi les conseils artistiques sont importants lorsque l'on veut se lancer dans l'édition jeunesse.

Ricochet : Il y a un chapitre consacré à " Ecrire l'humour ". Selon vous, l'humour est-il caractéristique de l'édition jeunesse ?
Christophe Loupy : L'humour est un thème universel. De nos jours, on le retrouve dans beaucoup d'histoires, même dans celles où l'on n'a pas l'habitude de le rencontrer. Mettre une touche d'humour dans un récit sérieux, par exemple, peut apporter un petit plus. Certains auteurs l'ont bien compris, l'humour peut servir de soupape dans la dynamique d'un récit, allégeant momentanément sa tension, jouant avec la palette des émotions du lecteur pour mieux le captiver. Donner du relief à une histoire en y mettant un peu d'humour est une technique qui est utilisée depuis longtemps par les scénaristes de cinéma d'animation et qui s'est étendu ensuite à d'autres domaines.
Il y a également des collections entièrement consacrées aux récits humoristiques, mais certains auteurs, dont la plume est de qualité, n'osent pas s'y lancer car ils ont peur de ne pas être à la hauteur. C'est dommage. Cet article permet de dédramatiser la chose en donnant des recettes pour écrire l'humour. Comme je le dis souvent, les recettes ne font pas forcément le Grand Chef, mais elles contribuent largement à faire de bons petits plats.
Un autre point est également important pour faire une bonne histoire, c'est le travail sur les personnages. " Améliorer ses personnages " est un article qui montre l'importance de savoir dimensionner ses personnages. En effet, toutes les actions d'une histoire découlent des réactions des personnages face à des situations, et les réactions des personnages sont fonction de leur psychologie, de leur vécu et de quelques autres paramètres qu'il est nécessaire de maîtriser et d'établir avec précision. Quand, au départ, vous avez de bons personnages, bien travaillés, habilement dimensionnés, votre histoire prend d'elle-même des directions originales et intéressantes, car ces personnages sont alors suffisamment " vivants " pour suggérer à l'auteur les différents chaînages action/réaction qu'il est possible de mettre en place.

Ricochet : Un chapitre est également consacré aux conseils juridiques. Pourquoi ?
Christophe Loupy : Lorsqu'un auteur signe son premier contrat, il est tellement heureux d'être édité qu'il est prêt à signer n'importe quoi. De même, un auteur déjà dans le circuit n'osera pas demander des transformations dans son contrat de peur d'être " m al vu ". L'éditeur n'est pas un gardien dont le troupeau serait les artistes. L'un comme l'autre sont des professionnels qui associent leurs talents pour travailler ensemble. L'éditeur propose un contrat, mais ce contrat n'est pas figé. Comme tout contrat, on peut y apporter des aménagements et discuter de tout ça tranquillement, entre gens civilisés, respectueux de l'autre.
De même, pour le contrat de cession des droits d'adaptation audiovisuelle, qui accompagne généralement le contrat d'édition, il est conseillé de le signer plus tard, le jour où un producteur sera intéressé par votre œuvre. Un article explique aux auteurs pourquoi repousser cette signature et comment faire comprendre à l'éditeur que cette décision peut finalement faire gagner de l'argent à l'un comme à l'autre.
Les conseils juridiques sont donc essentiels dans la " boîte à outils " du débutant. Il pourra ainsi disposer de toutes les informations utiles pour éviter certains pièges, défendre au mieux ses intérêts et faire valoir ses droits avant qu'il ne soit trop tard. Ce n'est pas lorsque le contrat est signé qu'il faut se réveiller…

Ricochet : Vous avez également ajouté un index géographique. Est-ce important ?
Christophe Loupy : Nous avons décidé d'ajouter un index géographique car de nombreux partenaires régionaux nous l'ont demandé. Ils utilisent parfois l'annuaire professionnel pour rechercher des contacts dans leur région. Imaginez, par exemple, un établissement scolaire qui cherche un auteur pour des animations. Si son budget est assez serré, il ne peut pas se permettre de faire venir quelqu'un de l'autre bout de la France. Avec l'index géographique, il n'est plus obligé de passer à la loupe toutes les entrées de l'annuaire et peut aller directement à celles qui l'intéressent.
Le Guide de l'Edition Jeunesse est devenu un outil de référence dans le milieu professionnel. Il est maintenant présent sur beaucoup de bureaux. Les gens le consultent quotidiennement dans le cadre de leurs activités et ont finalement la même envie que nous : que cet outil devienne de plus en plus performant. Aussi, n'hésitent-ils pas à nous suggérer des améliorations possibles, ou à nous avertir de quelque chose de nouveau et d'intéressant pouvant être ajouté. Autrement dit, le public s'est accaparé cet outil de travail, le fait vivre, l'améliore selon ses besoins, et c'est bien ainsi.

Ricochet : Le site internet sert donc d'interface entre le public et votre ouvrage ?
Christophe Loupy : Oui, en quelque sorte. Le site (http://www.leguideleditionjeunesse.com) est la vitrine du Guide. On y explique le contenu, comment le commander, mais surtout, une adresse électronique permet à chacun d'apporter ses idées et ses suggestions.

Ricochet : Comment est perçu le Guide de l'Edition Jeunesse ? Avez-vous de bonnes critiques sur ce travail ?
Christophe Loupy : Excellentes. Toutes les critiques qui nous sont formulées jusqu'à présent sont toutes très bonnes. Il faut dire que nous faisons notre maximum, tous les jours, pour offrir un produit et un service de qualité à nos lecteurs. La presse salue régulièrement cette qualité, des organismes représentatifs de l'édition jeunesse ont décidé d'être partenaires du Guide (Salon de Montreuil, l'Association des Libraires Spécialisés Jeunesse, le CRLL Centre…) et de grandes maisons d'édition l'ont choisi comme support pour leur publicité (Milan, Flammarion, Fleurus…). Autant de signes encourageants, récompensant nos efforts, cautionnant le sérieux de notre travail et la réputation de notre ouvrage.

Ricochet : Qu'est-ce qui, selon vous, caractérise l'édition pour la jeunesse ?
Christophe Loupy : C'est indéniablement la qualité de sa production. C'est un marché énorme qui fonctionne sans (ou pratiquement sans) l'appui des médias. Dans ces conditions, comment est-il possible d'accrocher les lecteurs sans une qualité de production, de créativité et de travail éditorial ?
Ensuite, je dirais la variété de l'offre. Lorsqu'on regarde ne serait-ce que trente ans en arrière, le nombre de collections en jeunesse était restreint. Aujourd'hui, l'offre est presque pléthorique. Pour les lecteurs, et pour les créateurs, c'est un régal de disposer d'un choix aussi complet où l'on trouve toujours une collection en rapport avec ses goûts.

Ricochet : Si vous aviez un conseil à donner à un jeune auteur ou un jeune illustrateur, quel serait-il ?
Christophe Loupy : Les premières qualités à posséder lorsqu'on est artiste, quel que soit son domaine, sont la patience et la ténacité. Bien souvent, sur dix projets présentés, un seul (parfois aucun !) sera retenu.
Autrement dit, la question essentielle que le jeune créateur doit se poser est : Est-ce que je créerai toute ma vie, même si je ne suis pas édité ? Si la réponse est oui, alors, qu'il fonce et présente toutes ses créations. Si la réponse est non et que ce goût artistique n'est pas une véritable passion, attention aux désillusions. Les éditeurs ne sont pas là pour faire du sentiment, mais du business. Ils reçoivent des dizaines de projets tous les jours et ils n'ont pas de temps à perdre à ménager votre ego.
Si vous êtes un véritable créateur, si votre esprit est occupé 24h/24 par votre passion et que vous n'imaginez pas vivre sans créer, vous êtes taillé pour cette route. Il vous suffit simplement de posséder quelques ficelles, quelques recettes pratiques, pour vous aider à aller jusqu'au bout, tous ces trucs que les anciens transmettent aux débutants (quand ils ne les gardent pas pour eux…).

Ricochet : Vous êtes également auteur, qu'est-ce qui a changé depuis dix ans, selon vous, dans l'édition jeunesse ?
Christophe Loupy : Outre la qualité globale de la production et sa grande variété, évolutions dont je parlais tout à l'heure, je crois que l'édition française pour la jeunesse a atteint une certaine maturité. Nous avons passé une période où l'on avait l'habitude d'acheter beaucoup de licences à l'étranger, notamment chez les Anglais. Aujourd'hui, les Français semblent moins timorés, ils ont compris qu'il y avait un réel potentiel à l'intérieur de nos frontières et qu'il n'était pas nécessaire d'aller chercher ailleurs ce que l'on avait ici-même. C'est une grande chance pour tous les artistes en herbe car la balle est désormais dans leur camp : montrez ce que vous savez faire, étonnez-nous, et continuez à faire de la France ce qu'elle a toujours été, un creuset artistique de création !


Le Guide de l'Edition Jeunesse est une publication annuelle de,
MCL - 210 allée de la chapelle - 45160 Olivet La dernière édition de l'ouvrage peut être directement commandée chez l'éditeur au prix de 30,50 euros + frais de port (pour les frais de port, consulter le site : http://www.leguidedeleditionjeunesse.com)
Voir aussi : La biographie de Christophe Loupy sur Ricochet
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