Entretien avec Jonathan Allen


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1. Avez-vous toujours voulu être un auteur/illustrateur ?
Non, je n'avais pas la moindre idée de ce que je voulais faire, la seule chose dont j'étais sûr c'est que je ne voulais pas resté assis dans un bureau à obéir à des personnes pour qui je n'avais aucun respect. Je n'avais pas d'idée précise sur comment y arriver. Pour être honnête, je n'y pensais pas vraiment. Après avoir quitté Saint Martins je voulais vraiment être musicien professionnel et écrire des chansons. Pour cela j'ai joué dans un groupe pendant plusieurs années. Ça ne marchait pas vraiment. Ensuite, j'ai fait quelques enregistrements et de là je me suis mis aux ordinateurs et à la musique électronique, mais je n'étais pas suffisamment passionné pour y arriver. Et je n'étais pas assez bon. Mais je m'amusais beaucoup. Je faisais un livre de temps en temps, mais c'est seulement vers 1990 et 'Mucky Moose' que j'ai choisi de gagner ma vie en écrivant et en illustrant. Si 'MM' n'avait pas eu de coproduction US ce ne serait peut-être pas arrivé.

2.La police utilisée pour vos titres et pour votre site Internet est très particulière. Est-ce que vous l'avez dessinée vous-même ?
Oui, elle a légèrement changé au cours des années mais c'est quelque chose que j'ai inventé parce que j'étais frustré par l'inflexibilité des polices traditionnelles. Elle va vraiment bien avec mes dessins. Elle est sur mon ordinateur maintenant donc je peux la redimensionner, la déformer, en faire ce que je veux sans avoir à tout refaire si je me trompe ou si je veux changer quelque chose.

3. Vos livres sont reconnaissables sur d'autres points. Vous avez un style d'illustration très personnel et une approche pour raconter des histoires qui fait appel à d'autres genres que l'album. Est-ce quelque chose que vous poursuivez consciemment ou est-ce que ça fait simplement partie de vous?
Ce n'est pas quelque chose que je poursuis mais je ne le rejette pas non plus. Je laisse tout ça venir, simplement. Mon style est semblable à celui des cartoons ce qui fait parfois que les choses ne sont pas prises aussi sérieusement qu'elles pourraient l'être. Les bibliothécaires n'appréciaient pas tellement mes bulles, mais je crois que ça va mieux maintenant. Bizarrement c'est du côté le plus " sophistiqué " du marché que l'on trouve les cartoons. C'est amusant, car cela fait écho à l'autre côté, mieux perçu, des comics. Ceci dit The Beano, qui était mon préféré, est carrément au dessus de ses pairs. Ou l'était, avant qu'ils ne commencent à l'imprimer sur papier glacé et enlèvent ces superbes dessins en demi-teintes, et avant qu'il change l'artiste de Dennis the Menace. . . Oui, ce n'est plus pareil chez DC Thompson depuis que le grand homme est mort... Les Comics sont une leçon de simplicité, et c'est cette simplicité qui fait tout. C'est aussi une leçon sur comment communiquer des informations sur un personnage en un court espace-temps, aussi bien graphiquement que verbalement. Sans oublier l'importance des mauvaises blagues...


4. Comment se passe la préparation d'un livre comme Fowl Play (sorti en couverture cartonnée l'année dernière et récemment en livre de poche)?
Le problème avec "Fowl Play", c'est qu'il y avait une grande quantité d'informations à insérer dans l'histoire pour que ce soit à la fois un exercice de découverte et une lecture divertissante. Mais plus encore, les principaux problèmes que rencontre l'illustrateur travaillant sur un nouveau texte une fois que les personnages ont été décidés, sont la dynamique visuelle et le débit. L'histoire doit tenir en une douzaine de planches, parfois quatorze, donc il faut diviser le texte en plusieurs parties en fonction de ce qui se passe dans l'histoire et de ce qui est le plus facile à illustrer. Quand vous avez fait ça, vous devez travailler sur une façon de montrer les personnages qui ne soit pas répétitive, ou tout du moins pas ennuyante. C'est une sorte de procédé cinématographique, où l'on décide des gros plans et des vues éloignées, c'est la partie créative, intuitive. Une fois que vous avez fait ça vous pouvez faire un premier jet pour chaque planche. Dans "Fowl Play", on a le côté répétitif des interviews que le détective, Hubert Hound, a avec chaque suspect. Cela varie en fonction de l'environnement et du caractère des animaux rencontrés, tous très différents. Les informations étaient introduite par le biais de bulles, ce qui était plutôt amusant, car elles pouvaient donner des indices sur le tempérament de l'animal, tout en donnant au lecteur des indices essentiels sur l'identité du criminel.

5. Vous faites une grande partie de votre travail illustratif sur ordinateur. Quels sont les avantages et les inconvénients à travailler de cette façon?
Le principal avantage est que vous pouvez tout éditer jusque la dernière minute (si vous savez comment, et si vous avez le bon logiciel). C'est très pratique pour l'ébauche d'un projet. Vous pouvez redimensionner des éléments et les bouger jusqu'à ce que ça ressemble à quelque chose. Vous pouvez mettre des caractères de la taille voulue sur une page et voir ensuite où ils devraient aller sans avoir à deviner combien de place ça prendra. J'utilise un logiciel appelé Fractal Design Painter pour dessiner, avec une tablette graphique. C'est un très bon logiciel mais j'aurai bientôt besoin d'un ordinateur plus rapide.
Les inconvénients sont nombreux. Les éditeurs pour enfants, en général, ne sont pas équipés pour recevoir et traiter des travaux numériques. Les éditeurs d'ouvrages pédagogiques sont mieux équipés, mais je ne travaille pas dans ce domaine pour l'instant. Le problème pour un éditeur, c'est qu'avec un travail sur papier, vous savez à peu près ce que les couleurs donneront à l'impression, vous pouvez le montrer à des gens et ils sauront de quoi ils parlent. Une image sur un écran peut varier suivant le moniteur sur lequel elle est visualisée. Si vous n'avez pas d'ordinateur vous ne pouvez pas la voir à moins d'en faire une impression. Alors la qualité de l'impression et des couleurs peut être très différente du livre final, donc à moins d'utiliser un procédé d'impression très coûteux appelé Cromalin, les couleurs ne sont pas assez fidèles. Aucun éditeur ne paiera pour un Cromalin de chaque planche, c'est donc à l'artiste de trouver un moyen peu coûteux pour avoir des impressions avec les bonnes couleurs. Ça va s'améliorer, mais pour l'instant il faut se débrouiller! Ceci dit, je me suis engagé dans cette voix et je suis déterminé à surmonter toutes les difficultés rencontrées. Les résultats sont bons et se sont bien vendus. Regardez "Fowl Play", chez Orion. " Wolf Academy" et "Fred Cat ", des livres de bord, chez Orchard, et " Wake up Sleeping Beauty! " , chez Tango. C'est un pop up avec des bruits activés par les onglets eux-mêmes.

6. Les bulles de dialogue semblent être faîtes à la main. Est-ce le cas ?
Oui, malheureusement comme c'est moi qui ai du le faire, comme dans " Fowl Play" ... Désolé c'est un peu illisible mais j'aurais vraiment voulu qu'ils prennent un artiste de lettrage de comics indépendant pour le faire. Il y a une édition belge de l'un de mes livres qui utilise le même artiste de lettrage que celui utilisé dans les livres de Tintin, ça aurait été parfait. Ah oui. Jemima de Orchard a fait "Wolf Academy", qui était très bien.


7. Quel rôle joue votre éditeur dans l'aspect visuel d'un livre ?
En général un éditeur aura des commentaires et des demandes de modifications basés sur le script, rien de trop draconien, car avec moi, les éditeurs savent ce qu'il vont obtenir, pas au détail près mais ils savent que ce sera du Jonathan Allen. Je n'ai généralement pas d'objections à ces changements car ils sont souvent raisonnables et c'est pour le bien du livre dans son ensemble.

8. Avez-vous déjà refusé des changements demandés par l'éditeur, et si oui à quel titre ?
Je ne m'en souviens pas, mais je ne me souviens pas non plus qu'on m'ai demandé des changements trop excessifs. En général, on décide de ce genre de chose assez tôt dans le processus. J'accepte assez facilement les changements dans le texte, tout est décidé d'un commun accord. C'est très dur d'être objectif au sujet de sa propre écriture, il est donc intéressant d'avoir l'avis d'une tierce personne expérimentée. Le fait d'être un illustrateur me rend probablement mois précieux avec mon écriture. Ou peut-être que je suis perfectionniste...

9. Est-ce que vous testez vos livres sur un public type avant de finaliser un manuscrit ?
Bizarrement, non. Je crois que c'est parce que si j'aime une idée, et si l'éditeur l'aime aussi, j'ai suffisamment confiance en notre jugement collectif pour me dire que les enfants l'aimeront aussi, et, d'un point de vue de vente de livres, les parents également. Les éditeurs testent souvent leurs idées sur leurs propres enfants ou sur ceux de collègues. Je leur laisse ce choix. C'est quelque chose d'instinctif pour moi. Ou peut-être que c'est parce que j'écris pour moi-même et que j'ai un âge mental de 6 ans? Hmmm. . .

10. Est-ce que les réactions des enfants indiquent qu'ils regardent les images de près ?
Ils aiment les images, me disent à quel point ils les trouvent amusantes, et essaient même parfois de les copier, mais je ne sais pas si un examen approfondi de mes images peut permettre à un enfant moyen de les imiter. L' expression du visage de mes personnages est la clé de mes dessins, et l'essentiel de chaque dessin est immédiatement apparent. Je ne fais pas partie de ces artistes qui mettent des détails complexes à l'arrière-plan pour récompenser ceux qui les cherchent. Je pense que je suis trop impatient. Mais peut-être que je devrais demander à un enfant ...

11. Est-ce que vous travaillez sur un seul titre à la fois ? Donnez-nous un aperçu de votre journée de travail classique.
Six heure et demi. Alasdair (21 mois) se réveille, dynamique et plein d'entrain. Je me traine jusque sa chambre et le laisse tomber sur notre lit. Je sommeille à moitié pendant qu'il se déchaîne, brutalise le chat, nous met des coups de livres etc. Eventuellement j'y participe. Sept heures et demi. Je fais une tasse de café. Mon cerveau se met en route. Alasdair est toujours en grande forme, je change sa couche etc. Huit heures. Nous réveillons Isobel ( 3 ans et demi), et les préparons tous les deux. Nous les lavons, les habillons, nous occupons des dents, des cheveux ... Nous nous habillons nous-même et prenons le petit-déjeuner. Neuf heure. Je monte au studio. Je télécharge mes e-mails, je passe trop de temps à les lire et à répondre. Je vais voir une paire de sites Web pendant que l'Amérique dort encore. Et je me mets à travailler. Je travaille sur tout ce qui a besoin d'être fait jusque 5 heures, et je descends pour relever la babysitter ou aider Marian avec les enfants, suivant le jour de la semaine. Parfois je remonte discrètement pour bidouiller avec KPT Bryce. ( un super logiciel de 3D, mais je ne m'étendrai pas sur le sujet puisque ça ne vous intéresse pas forcément et que je n'ai ni le temps ni la place pour le faire . . .) Ou j'arrange des trucs sur mon site (http://www.j.b.allen.btinternet.co.uk/). Allez y jeter un coup d'oeil si vous êtes équipé et si ça vous intéresse.

12. Sur quoi travaillez-vous en ce moment, et quand cela doit-il être publié ?
J'ai quelques idées de fictions en tête, mais il faut attendre qu'elles prennent forme avant de passer à l'étape suivante, l'écriture. J'ai une idée pour un livre à rabats avec un monstre postier, qui rétrécit au fur et à mesure que j'en parle/que j'écris. Un autre pop up avec des sons est en cours, et une autre collaboration avec Margaret Mahy est imminente, tout ceci sera publié à l'automne 99 vraisemblablement, voir à l'automne 98 pour le premier.


13. Quel est votre titre le plus récemment publié ?
J'au cru que vous ne le demanderiez jamais. Il s'appelle " Wake up Sleeping Beauty! " (Livre Tango, Oct 97 ) et c'est un pop up avec des sons. Plutôt que d'être déclenchés en appuyant sur un bouton sur une espèce de bande en bas de la page, ils sont déclenchés en tirant sur l'onglet de l 'animation. C'est un moyen beaucoup plus élégant d'intégrer des sons dans une histoire, et c'est MON IDEE. La technologie qui rend cela possible existe, mais il a fallut construire un module spécial. En tout cas, ça concerne la tentative du Prince Eggbert pour réveiller la Belle au Bois Dormant, il essaie des trucs insensés pour produire un son suffisamment fort ( il essaie un gong, une guitare électrique. . .). Il échoue, mais il y a une chute inattendue. . .

14.Est-ce qu'un auteur d'albums doit être très actif pour gagner sa vie de façon satisfaisante? Qu'est-ce que l'on considère comme de bonnes ventes pour un album en version souple ou couverture cartonnée ?
Très actif, quoi qu'il en soit. Avant qu'un livre ait vraiment du succès (Spot, Where's Wally/Waldo, etc), beaucoup d'illustrateurs de livres pour enfants doivent travailler comme professeur ou conférencier à temps partiel pour garder un revenu fixe. Certains même ont beaucoup de succès mais continuent à enseigner. D'autres ont de riches partenaires ou des revenus privés. Je ne sais pas, je n'aime pas demander. Ce que je sais c'est que l'on considère qu'il y a beaucoup trop de livres pour enfants qui sortent chaque année. J'ai de la chance dans ce sens que je travaille avec à peu près 4 éditeurs et que je peux me diversifier dans les livres pour enfants, du livre de bord au pop up à la fiction pour les enfants de 10 ans. Si quelque chose se vend vraiment bien je travaillerai peut-être un peu moins, mais j'aime être tout le temps actif. Pour les chiffres, je pense que la rentabilité d'un livre est autant liée à la vente des droits à l'étranger qu'à sa vente au Royaume-Uni, sur le marché du livre d'aujourd'hui. Une distribution aux USA peut faire une grande différence. Mais ceci dit, je pense que si vous arrivez à vendre plus de 4000 exemplaires en couverture cartonnée, c'est considéré comme bien, et également au dessus de 10000 exemplaires en version souple, quoique j'en sois parfois loin. Roald Dahl vend un peu plus que ça. . .

15. Que pouvez-vous voir par la fenêtre depuis la pièce où vous travaillez ?
Rien, il fait nuit maintenant, ha ha ha. Non, normalement je peux voir quelques pruniers enchevêtrés, un sycamore, un leylandii tout bizarre et la partie droite de mon jardin, y compris le tas de compost. Tout ceci depuis le premier étage. Parfois un groupe de mésanges avec de grandes queues vient se nourrir sur le sycamore, juste en face de la fenêtre. Le mois dernier, je suis tombé sur un épervier en train de démembrer un étourneau sur le prunier et un pivert m'a rendu une courte visite. A travers la haie au fond du jardin je peux voir Harold, qui garde des poulets dans son champ, va de ci de là, en s'occupant de ses poulets. Par l'autre fenêtre, je vois le toboggan et la balançoire, et à travers la haie, je vois une petite bande d'oies, de canards et de dindes que notre voisin garde dans le petit enclos là-bas. Ça a l'air sacrément rural, n'est-ce pas? Il y a quand même quelques maisons autour, mais je ne peux pas les voir de ma fenêtre avant que les feuilles ne tombent des arbres.





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Voir aussi : La biographie de Jonathan Allen sur Ricochet
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