Entretien avec Angela Lago


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Elle passerait facilement inaperçue à travers la foule du Salon du livre et de la presse de Montreuil et pourtant... Angela Lago est auteur-illustratrice brésilienne de grand talent, et trop peu connue chez nous ! Née en 1945, Angela Lago est l’auteur d’une vingtaine de livres publiés au Brésil et à l'étranger  ; elle a signé les illustrations d’une quinzaine d’autres. Nominée à trois reprises pour le prix Andersen ( en 2004 encore), elle a reçu une liste impressionnante de distinctions dans son pays ( quasiment toutes celles possibles au Brésil) et à l’étranger ( Citons le Prix de la Biennale de Bratislava, le Prix Iberoamericano de Ilustración en Espagne et le Prix Octogones qu'elle reçu plusieurs fois ! ) Après une formation en sciences sociales à l'Université catholique de Minas Geraï, et un séjour au Collège Napier à Edimbourg en Ecosse pour y suivre le design for printing, elle a travaillé comme assistante sociale avec les enfants et se consacrera à la littérature de jeunesse depuis les années quatre-vingts. Angela Lago aime surprendre son lecteur et l’appeler à participer. Artiste étonnante, elle exploite les techniques, les expérimente, dispose d’un sens aigu dans l’art de la composition et de l’innovation, joue sur les détails et le mouvement, varie les thèmes … sans oublier l’humour ( Allez faire un tour sur son site et vous comprendrez). Après un premier album paru en français en 1995 au Seuil jeunesse, Rue du Monde a eu la bonne idée d'éditer " Le petit marchand des rues " déjà publié au Brésil, au Mexique, au Venezuela et aux États-Unis. Paru en portugais sous le titre " Cena de rua" chez RHJ au Brésil en 1994, ce titre a reçu de prestigieuses récompenses. Invitée au salon du livre et de la presse de jeunesse de Montreuil, nous l'avons interrogée !
Mis en ligne en janvier 2006


- Ricochet : D'où vous est venue l'histoire de " Cena de rua" ?
Angela Lago :
Le livre est né il y a dix ans déjà. A ce moment là, à Bel Horizon au Brésil, la capitale du Minas Géraï où j'habite, il y a eu des problèmes avec les enfants ! Cela m'a questionné et j'ai voulu faire un livre, un genre de "reportage". Ce n'est pas un livre d'histoire mais un livre plutôt pour dénoncer. Au moment où il est sorti, je pensais que les choses pouvaient se résoudre.... Ce que j'ai vu, c'est que ce livre est traduit dans plusieurs pays et qu' il continue à se vendre parce que je pense que ce sujet n'est malheureusement jamais épuisé, n'est jamais résolu !

- Ricochet : En portugais, le titre de votre ouvrage est "Cena de rua" et en français le titre est devenu " Le petit marchand des rues ". C’est volontaire ?
Angela Lago :
Oui en effet, il y a une différence, mais cela ne me gêne pas. Le but ce n'était pas d'induire quelque chose dans le titre. Avec scène de rue, les enfants peuvent décrire des choses à partir de cela ! Certains pensent que ce titre ne marche mais je ne le crois pas ! Je ne pense pas qu'un titre puisse avoir un tel pouvoir !

- Ricochet : Votre propos s'adressaient-ils aux Brésiliens ?
- Angela Lago :
Non pas nécessairement ! C'est un livre qui s'est vendu l'année dernière à plus de 200 000 exemplaires. Aux Etats-Unis, il est même considéré comme l'un des quinze meilleurs livres au monde ! C'est dommage que ce soit ce livre qui fasse autant de succès, car j'ai réalisé des livres beaucoup plus joyeux !

- Ricochet : Pourquoi ce choix d'un album sans texte ?
- Angela Lago :
Je pense que le thème est tellement fort que de mettre des mots, écrire, ce serait démagogique !

- Ricochet : Pourriez-vous nous raconter votre entrée en littérature de jeunesse ?
- Angela Lago :
J'étais assistante sociale et je travaillais comme conteuse avec des enfants atteints de maladies incurables. J'ai vécu en Angleterre pendant un certain temps, j’ai appris à dessiner au Collège Napier à Edimbourg et après je me suis dit qu'au lieu de raconter une histoire à chaque enfant, je pourrais écrire des livres. Et je me suis lancée !

- Ricochet : Assez injustement, les lecteurs français ne vous connaissent pas très bien, car vous êtes encore aujourd'hui peu traduite en français. Quels sont, parmi vos derniers projets, les livres que vous souhaiteriez nous présenter...
- Angela Lago :
J'ai deux livres d'images que je souhaiterais présenter aux éditeurs. Le premier est paru au Brésil sous le titre " Juan Felizario Contento ". Ce livre c’est un peu une vision du monde d'aujourd'hui, racontée à travers une histoire populaire. En France, c'est une histoire très connue que j'ai choisi de raconter à ma manière. C'est l’histoire d’un petit garçon qui fait des affaires. Il a hérité une pièce d’or et il va faire une série d’échanges. D’abord il va choisir un cheval rapide, mais ce cheval est tellement rapide qu'en fin de compte, il ne va pas pouvoir l'employer et qu'il va être obligé de le changer pour un âne, mais ce dernier est tellement lent qu'il ne peut rien en faire. A chaque fois, il choisit quelque chose de moindre valeur. A la fin, il reste avec un oiseau et l'oiseau s'envole : il ne lui reste qu’une plume. Et cette plume est tellement légère qu'il se sent heureux pour la première fois. Dans le dernier dessin de l'album, on ne voit pas la plume, on ne sait pas si elle est là ou si elle s'est envolée ! Il a été publié au Mexique en 2003 par le Fondo Economico de Cultura et le gouvernement mexicain l'a acheté. Ce livre a eu aussi beaucoup de succès, il a été vendu à 14 mille exemplaires !

- Ricochet : Et le second...
- Angela Lago :
Le deuxième titre dont je voudrais parler s'intitule "Race parfaite". C'est un album en noir et blanc, sans texte qui parle de la terreur. Et j'aurais besoin d’un éditeur très courageux pour le publier ici... Au Brésil, ce livre aborde un thème dont on parle beaucoup, car cela touche à la question du métissage, or je ne sais pas ici quel type de réception cela aurait...
C'est un album réalisé par photomontage et il parle de manipulation photographique et génétique. Avec la manipulation photographique, ce livre fait une métaphore sur la manipulation génétique. C'est une scientifique à la recherche d’une race pure qui réalise d'horribles choses sur les animaux. Cette race pure, dans ce livre, c'est celle des chiens qui vivent dans les rues, les bâtards qu'on appelle au Brésil les "viralata". A la fin de l'histoire, un chien fait tomber les poubelles et tous les chiens qui ont été manipulés génétiquement s'en vont tous. Sur la dernière page, on découvre quelques chiens qui se regardent et ils ont un regard malicieux. Et ce regard dit en fin de compte que si on veut avoir un chien, il suffit de les mettre ensemble et non d'avoir recours à la manipulation génétique.

- Ricochet : Si vous deviez caractériser votre empreinte graphique, vis-à-vis de qui vous sentiriez vous la plus proche ?
- Angela Lago :
Graphiquement, je me sens proche du dessin des enfants comme la plupart des artistes. J'apprends à dessiner comme les enfants. Paul Klee dessinait avec la main gauche, car il disait que la main droite en savait déjà trop ! En général, quand je dessine à l'ordinateur, j'utilise ma main gauche ! C’est celle qui tient la souris !

- Ricochet : On peut constater dans vos livres un sens particulier du mouvement. Etes-vous une grande lectrice d'images. Peut-on faire un parallèle avec le cinéma ? Comment procédez-vous pour créer ce mouvement ?
- Angela Lago :
Je lis, étudie et m’intéresse beaucoup aux différents médias. Ce n'est pas du cinéma ce que je fais, j'étudie le livre et je le conçois comme un média propre.
( Elle prend son livre Cena de rua et nous explique en bougeant les pages). Ma base c'est d'abord le format, la manière dont on tourne les pages, la profondeur, et le mouvement propre du livre. On y gagne en construction quand on bouge les pages. Regardez dans le livre, si on lit chaque page individuellement, on ne comprend pas entièrement, mais si on les bouge et on lit les deux pages en entier, on comprend l'image ! Je travaille aussi beaucoup sur le cinéma d'animation, mais cependant, je conçois le livre comme un média propre !

- Ricochet : Sur votre site, on peut découvrir plusieurs animations interactives, notamment une autour du Petit Chaperon rouge, une autre autour de l'alphabet. Pouvez-vous nous les expliquer ?
Angela Lago :
J'enseigne sur mon site l'alphabet aux petits avec des jeux et des petites histoires interactives. J'ai réalisé des animations où les enfants apprennent à lire. Tout à coup, quelque chose va mal et l'enfant lui-même doit interagir avec l'histoire. Pour l'animation du petit chaperon rouge, c'est une histoire qui ne se termine jamais. Et je l'ai fait exprès. Si l'enfant va d'un côté, il se passe quelque chose puis il se trouve bloqué et il faut qu'il retourne en arrière et choisisse une autre option. L'enfant ne va jamais finir l'histoire parce que le loup arrive avec le livre et il n'est pas d'accord avec la fin de l'histoire. C’est un jeu !

- Ricochet : Quels sont vos derniers projets en tant qu'illustratrice ? Quelle démarche préférez-vous ?
- Angela Lago :
Je viens d'illustrer le dernier livre de Karen Blixen, auteur danoise sur de jeunes marins. Mais j'ai plus de liberté quand je réalise mes propres dessins et projets !

- Ricochet : Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?
- Angela Lago :
Je travaille sur un livre d'art de 24 poèmes. Ce sont des grands poèmes, des poèmes populaires. On y trouve des poèmes de Rilke, Shakespeare, des poèmes de grands auteurs latino-Américains. Il y a un poème de Rilke que j’aime beaucoup sur les choses qui vont trop vite dans la vie et si vous êtes malheureux par rapport à ce que tout passe trop vite. Il dit "Reste un petit peu dans ma main et souviens-toi". Ce sont des poètes très connus dont j'ai fait la traduction et l'illustration. Les illustrations de ce livre ressemblent un peu à celles du 16ème siècle et à celles des très riches heures du Duc de Berry.




Questions minute...
Les livres en jeunesse qui vous ont marquée petite ?

Les contes de Grimm et d'Andersen que ma maman me racontait avant de m'endormir

- Quels sont pour vous les auteurs et illustrateurs incontournables en littérature de jeunesse ?
Pour moi, Maurice Sendak, notamment son "Max et les Maximonstres". Il enseigne tout ce qu'il faut savoir sur les livres d'images, aussi bien au niveau texte, de la construction, au niveau du rythme.

Les auteurs-illustrateurs pour lesquels vous avez de l'admiration ?
Au Brésil : Eva Furnari une auteur contemporain. Elle a une manière de faire des dessins qui donnent l'impression que les personnages ont l'air très bien. Ils ont une âme. En France, il y a Delacroix, Daumier...

- La meilleure reconnaissance ?
La reconnaissance à laquelle je donne le plus de poids, ce serait le fait que les enfants soient contents, un sourire des enfants, un échange : un enfant qui rit...pour moi c'est la meilleure gratitude!

- Parmi tous vos livres, quel est celui qui vous laisse le meilleur souvenir ?
Juan Felizario Contento parce que c'est le dernier.

- Si vous deviez vous présenter, que diriez-vous ?
Je me présenterais comme une personne du tiers-monde qui lutte, quelle que soit la forme, pour l'égalité.


Le site d'Angela Lago
http://www.angela-lago.com.br/

Voir aussi : La biographie de Angela Lago sur Ricochet
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