Entretien avec Jean Claverie


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Mis en ligne en février 2001
Après L'Art de Lire et L'Art du Pot, Michelle Nickly et Jean Claverie nous reviennent pour notre plus grand bonheur, avec L'Art de Lire chez Albin Michel Jeunesse. L'occasion pour nous de leur poser quelques questions sur leur travail.



Ricochet : Michelle Nikly et Jean Claverie, pour commencer, quelques mots pour vous présenter…

JEAN : Nous avons le même âge, deux enfants de 18 et 23 ans. Nous vivons dans un petit village pas très loin de Lyon et de ses attraits. Nous avons quelques difficultés à distinguer clairement vacances et travail.
MICHELLE : Qu’on ne se méprenne pas, ce qu’il veut dire c’est que le travail envahit aussi les vacances... et pas le contraire!


Ricochet : Quel a été votre parcours professionnel avant de devenir écrivain et illustrateur pour la jeunesse ?

JEAN : Les Beaux Arts puis les Arts décos et une dizaine d'années dans la publicité.
MICHELLE : Les Beaux-Arts, (c’est là qu’on s’est rencontrés), et quelques années aussi dans la pub chez un annonceur et en agence.


Ricochet : Comment naissent les histoires que vous imaginez ? D'une rencontre, d'un événement, de votre imagination ? Quel a été le déclic qui vous a donné envie d'écrire et d'illustrer ?

JEAN : Chaque bouquin a ses propres déclencheurs: le souvenir tenace d'une histoire entendue enfant, une envie de parler de tel ou tel sujet, une commande de l'éditeur, une rencontre avec un auteur, le désir de retenir un peu de la petite enfance de nos propres enfants, etc…
Le déclic pour l'écriture vient de la lecture avant tout… peut être aussi un peu de l'apparition du traitement de texte (pour Jean)
MICHELLE : Je fonctionne souvent à l’émotion: je ressens quelque chose de si fort qu’il faut absolument que je le partage, que ce soit une impression esthétique, une grande tristesse ou une grande joie, une indignation, une révolte... Alors comme je ne suis pas la reine des bavardes, j’écris un conte, je m’invente des acteurs et un décor pour jouer mon petit théâtre. Parfois je mets en scène moi-même (j’illustre), parfois je laisse faire Jean ou quelqu’un d’autre.


Ricochet : Parlons de votre dernier ouvrage, L'Art de Lire, après L'Art du Pot (1990) et L'Art de la Bise (1992). Soit pas loin de dix ans après. Pourquoi une si longue attente, malgré un grand succès des deux premiers ouvrages ?

JEAN : Albin Michel voulait depuis longtemps une suite, un tryptique. Mais je dois avouer qu'aucun de ces trois livres n'a été prémédité comme un tout. Pour ce qui est du temps inhabituellement long qui les a séparés, là encore, il a fallu attendre que les choses soient mûres. Comme une nécessité.
MICHELLE : Oui, le livre est sorti quand nous avons été prêts. Il faut croire qu’à ce moment-là nous avions la sérénité, pour ne pas dire la maturité nécessaire pour qu’il éclose...


Ricochet : Michelle Nikly, Jean Claverie, vous parlez souvent d'un nouveau livre comme d'un nouveau voyage, d'une nouvelle aventure. L'Art de Lire a-t-il été un nouveau voyage, un nouveau périple dans l'imaginaire ?
JEAN : C'est étonnant comme on redoute d'aborder un sujet qui a fait l'objet de tant de communications savantes. Au bout d'un temps de recherches/rêvasseries on se retrouve avec trop d'idées. Surtout lorsque l'on commence à convoquer l'expérience vécue avec ses propres enfants et aussi les petits entrevus ici ou là , dans une classe ou seuls.
MICHELLE : Et puis on décide de se lancer. On oublie Pennac, Dumayet et Manguel, et on part en quête de ses propres souvenirs, émotions, bonheurs...ou malheurs.


Ricochet : L'Art de Lire, c'est un titre presque revendicatif aujourd'hui.... La lecture, selon vous, serait-elle menacée ?

JEAN : Franchement nous n'en savons rien. Si l'on se penche sur les statistiques tout peut être déduit : le nombre de titres augmente sans relâche et celui des lecteurs va en s'amenuisant. A qui se fier? Force est cependant de constater que la prédiction de Mac Luhan tend à se vérifier: nous allons vers un monde où une élite lira par goût, par nécessité et ceux qui ne liront pas ou peu se fabriqueront une autre culture. Pourquoi pas?


Ricochet : L'inévitable question, le livre et la lecture sont pour vous un véritable bonheur. Mais qu'est-ce que la lecture, selon vous ?
JEAN : La lecture c'est rigolo, parfois embêtant, c'est excitant, parfois soporifique, c'est un moyen d'être au monde, de le connaître, parfois aussi un moyen de l'éviter, etc…
MICHELLE : Ma réponse fait 32 pages, et s’appelle “L’Art de Lire”.


Ricochet : L'environnement de la lecture est-il aussi important que le plaisir de lire ?

MICHELLE : Maintenant que j’y pense, oui, j’ai un endroit favori pour chaque type de lecture. Je ne lis pas ‘Elle’ dans le même fauteuil que ‘Libé’, et je ne peux lire des romans que dans mon lit! J’ai beaucoup de difficulté à avoir une lecture suivie au jardin. Les articles du “Courrier International” sont d’un longueur parfaite pour être lus aux toilettes. Je me demande si je ne serais pas un peu maniaque.


Ricochet : Vous dédiez votre livre, "à tous les acteurs du livre", du jeune lecteur à ceux qui les font, qui les vendent, qui les prêtent. Selon vous, tous ces acteurs sont-ils des "passeurs" ?

JEAN : Assurément!
MICHELLE : C’est bien le moins qu’on le leur dédie (sur notre site Internet, au moins, voir ), on les a vus à l’œuvre, et c’est un peu l’occasion de leur dire “Merci”! Sans eux, on pourrait remballer notre marchandise !


Ricochet : Vous dites souvent qu'un nouveau livre est chez vous une "aventure familiale". Pour ce dernier ouvrage, est-ce qu'il en fut de même ?

MICHELLE : Certes. Ce fut notre quotidien de l’été 2000. On y pensait, on en parlait tout le temps. Et puis toute la famille s’y retrouve un peu mise en scène, fatalement.


Ricochet : Plus de cinquante publications ! Que pensez-vous, avec le recul, de vos premières publications ?

JEAN : Je ne renie que certains travaux de commande où je n'ai pas su résister à certaines pressions marchandes ou tout autre forme de conformisme, de modes. Sans les renier il y a aussi des bouquins dont certaines images sont maladroites; j'aimerais les refaire? Je dois beaucoup à ces heures passées seul devant la planche à dessin. J'ai appris… ce qui est une façon de se faire des petits cadeaux.


Ricochet : Je me souviens d'avoir eu entre les mains vos livres, lorsque j'étais jeune lecteur. Avez-vous déjà eu des réactions de vos jeunes lecteurs devenus adultes aujourd'hui ? Particulièrement à propos de votre dernier ouvrage ?

JEAN : Pas encore pour le dernier. Mais j'ai plein d'étudiants qui, lorsque nous dessinons ensemble se demandent : "mais où ai-je bien pu voir ça?" Le cours suivant, ils ont trouvé: "c'était dans Pomme d'Api, J'aime Lire ou dans Astrapi". Ce qui fait se poser rétrospectivement quelques questions sur le sort de l'album en comparaison de la presse. Bien moins nombreux sont ceux qui se souviennent du "Joueur de Flûte de Hamelin". Et pourtant combien plus d'énergie ai-je pu y mettre.


Ricochet : Dans vos premiers livres, l'univers du conte, et l'influence de l'Allemagne, étaient surtout présents. Qu'y-avait-il dans cet imaginaire qui vous fascinait ? Est-ce encore le cas aujourd'hui, lorsque vous avez réalisé L'Art de Lire ?

JEAN : Il y avait tout simplement que j'avais fait allemand première langue et que je travaillais avec une petite maison d'édition familliale de Suisse germanophone : Nord-Süd qui a bien grandi depuis! Comme beaucoup d'illustrateurs j'ai été nourri par les contes de Grimm. Mais il n'y avait pas que cela bien sûr . Il y avait aussi Perrault qui est revenu en force après les premier pas.


Ricochet : Quels sont les auteurs et les illustrateurs que vous admirez le plus aujourd'hui et qui vous ont aidés dans votre travail ?

JEAN : Il y en a trop pour les citer tous. Je me limiterai donc à Samivel, Henry Morin, Benjamin Rabier et Pinchon. Aujourd'hui il y en a de merveilleux mais "Paix aux Vivants" Il y a ausi les peintres, les cinéastes de tous les temps.
MICHELLE : Et moi j’y rajouterai l’illustratrice Manon Iessel, que toutes les anciennes petites filles des années 50-60 ont cotoyée avec bonheur ainsi que Pécoud (ah, ces robes et ces rubans qui volaient au vent!). Pour les auteurs j’aimais Saint-Marcoux qui a écrit de superbes “Rouge et Or”. Après j’ai grandi et j’ai découvert Jane Austen, Selma Lagerlöf... Tiens, comme c’est bizarre, à part Pécoud, je n’ai cité que des femmes...


Ricochet : Dites-nous quelques mots sur votre prochain livre…

JEAN : Little Lou va revenir. Il a fait le trajet inverse de ses parents. Il est allé découvrir ses racines dans le Sud profond, le Tenesse, la Louisiane, les plantations, le bayou, la terre du Blues. Et après du nouveau, avec Azouz Begag, un vieux copain.
MICHELLE : Moi je n’en parle pas, j’ai une gestation si lente, j’ai toujours l’impression que si j’en parle ça va capoter.


Ricochet : Pensez-vous que l'on puisse tout écrire et tout illustrer ? Est-ce toujours un plaisir ?

JEAN : Ce serait bien de pouvoir illustrer des textes pour les grands aussi mais là le débat serait trop long. C'est toujours un plaisir après 25 ans surtout quand on s'est affranchi des corvées.
MICHELLE : Peut-être qu’un jour je serai un auteur “vieillesse”. Mais je considère comme un privilège d’avoir écrit des histoires que certains enfants ont aimées et dont ils se souviennent. Quand ils me le disent, je sais que c’est sincère, et qu’ils n’ont pas regardé “Bouillon de Culture” pour se forger leur opinion.


Ricochet : Quels sont vos projets en ce début de siècle ?

JEAN Voir supra et avoir des projets.
MICHELLE Je souscris, avec pour tous les jours à venir je l’espère, autant de curiosité et d’enthousiasme qu’au premier.
Voir aussi : La biographie de Jean Claverie sur Ricochet
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