Notre invité : Beatrice Alemagna


Petite déjà, Beatrice Alemagna fabriquait ses propres livres. A huit ans à peine, elle ambitionne d'être un jour "peintre de roman". Etoile montante, Beatrice Alemagna est aujourd'hui une créatrice talentueuse dont le travail est régulièrement primé. Affichiste pour le Centre Pompidou, auteur et illustratrice d'une quinzaine d'albums publiés chez plusieurs éditeurs, il lui arrive aussi de poser ses images sur les texte d'auteurs tels que Apollinaire, Queneau, Kristof, Huxley, Buten, Grossman, Tchékhov, Dahl, Rodari ou Guillaume Guéraud. Dans ses livres illustrés, l'artiste italienne façonne des êtres qui sont à la recherche de leur place dans le monde et qui ne manquent pas de revendiquer leur différence. A côté de ses textes, son talent s'exprime à merveille dans ses compositions soignées arborant des techniques mixtes. Ce n'est donc pas étonnant que ses expositions personnelles traversent les pays, de la France au Portugal, en passant par l'Italie, le Japon, l'Allemagne. Sans tarder, que diriez-vous d'un café compagnie de l'artiste italienne, histoire de pénétrer dans son univers si singulier ?
- A quel "héros"/ personnage de fiction vous identifierez-vous volontiers ?
Elle n'était pas un super héros, mais c'était mon idole.
Fifi Brindacier, ou Pippi Calzelunghe en italien. Cette héroïne charmante vivait seule, dans la plus grande autonomie, sans besoin de personne, se défendant parfaitement de tout et de tous.
Dans une maison de rêve, elle brossait le sol en faisant du patin à roulettes et coupait les spaghetti avec des ciseaux.
Toujours heureuse, elle dormait en serrant un vrai petit singe et se promenait à cheval.
Seulement à Noël, elle avait un coup de blues.


- Quelle utopie seriez-vous prête à défendre ?
Jeter des bébés poissons tous les jours, dans toutes les mers du monde, en partant le matin très tôt avec de petits bateaux à voile (histoire de ne pas polluer), interdire la pêche pendant… mettons cinq ans (on ne mangerait plus que du poisson congelé). On rendrait ainsi la mer à nouveau peuplée des espèces en voie de disparition, comme l'hippocampe touffu, la baleine fluo, le requin chauve et le chevalier de rivière.

- A part être écrivain ou illustrateur, que rêveriez-vous d'être ?
Bien que mon envie d'écrire et d'illustrer soit arrivée assez précocement (dès l'âge de huit ans j'ai souhaité que ce soit mon métier, une fois adulte), quand j'étais petite, j'aurais aimé être danseuse de cirque sur poney. Habillée d'un costume en organza rose. Ou chanteuse. Toujours habillée en organza rose, évidemment.

- Où écrivez-vous ? Quel est le lieu qui vous inspire le plus ?
Je n'ai pas de lieu pour écrire. Cela peut m'arriver dans le métro ou bien sous la couette.
Mais depuis toujours, je ne sais pourquoi, je n'arrive pas à me rappeler de mettre un calepin ni un stylo, dans mon sac.
Je me retrouve toujours à devoir emprunter des crayons sans pointes, à griffonner des lettres illisibles sur des tickets de caisse et à les perdre immédiatement après.
C'est assez insupportable, comme démarche.


- Quel est le sentiment qui vous habite le plus souvent ?
L'envie de serrer les arbres.
Et de serrer les gens aussi.

- Quels genres de livres vous tombent des mains ?
Les « livres-produits-prêt-à-consommer », ceux dont le titre est illisible et les biographies des stars de la télé.

- Que redoutiez-vous enfant ?
Qu'un jour je me retrouve à devoir conduire une capsule cosmique sans avoir lu les instructions, que ma sœur me réclame le lit d'en haut, que notre maison sorte des longues pattes et se transforme en araignée géante, que j'aie à subir la présence des poux pendant toute ma vie et qu'on m'oublie dans les toilettes d'une aire de service où je resterais à attendre en vain le retour de ma famille. J'ai toujours été très peureuse.


- Vous arrive-t-il de côtoyer des êtres imaginaires ?
Des fois, mais sans que je le sache au moment même.
Après coup je me dis: « tiens... ! »

- Que feriez-vous ou diriez-vous à un ogre s'il vous arrivait d'en croiser un ?
J'adorerais ça. Premièrement je lui ferais un compliment du genre « T'as de la chance d'être un ogre, tu sais » pour lui communiquer ainsi mon admiration, ensuite je lui demanderais d'un ton amical s'il a faim, (pour assurer le calme de l'échange) et ensuite je lui proposerai de m'installer dans son oreille pendant qu'il dégringolerait à toute vitesse du haut d'une colline.

- Qu'avez-vous conservé de l'enfance ?
La peur d'être abandonnée, le fou rire, l'enthousiasme pour les imprévus, la détestation du réveil et l'envie de fuir.

- Selon vous, qu'est-ce qui fait vendre un livre ?
Ceci est un grand mystère pour moi, mais je crois qu'il vaut mieux que je ne le sache pas.

- Quel qualificatif vous colle à la peau ?
Irrationnelle et hypersensible, je crois, hélas.

- Quelle est la meilleure phrase qu'un enfant vous ait dite ?
Tout compte fait, vous ne dessinez pas si bien que ça.

- Quelle est votre définition du bonheur ?
Etre heureuse là, dans un point précis de mon être, sans rendre quelqu'un d'autre malheureux.
Et aussi le partage entier de quelque chose avec quelqu'un.

- Si vous aviez la possibilité de recommencer, que changeriez-vous ?
Si je pouvais recommencer ma vie, j'essaierai d'ouvrir plus tôt les yeux, sur les choses.
Et puis j'essaierai d'apprendre à m'aimer plus, à me donner plus aux autres, m'ouvrir d'avantage, abandonner mes peurs.


- Enfant, quel genre de lecteur étiez-vous ?
Paresseuse, mais très très fidèle.
Je rêvais beaucoup sur les albums. Sur les odeurs des encres, le brillant des couvertures.
J'avais une vraie prédilection pour « Marceline et le monstre » de Victoria Chess.
Marceline, c'était la petite fille, cette petite horreur de fille si humaine, si surprenante pour moi, petite et horrible à mon tour. Je feuilletais ces pages et j'y voyais un scandale merveilleux : on ne cachait plus l'horreur, on le montrait, fièrement et de manière drôle.
Cette Marceline à la tête de musaraigne, avec ses petits yeux perçants et ses mains d'araignées, elle m'a marqué à vie.
Et puis j'aimais très fort "La souris qui reçut une pierre sur la tête..." illustré par Etienne Delessert dont le trait du dessin et les couleurs m'émerveillaient.
Et encore les “fables italiennes” d'Italo Calvino, que ma mère lisait à ma soeur et moi au bord du lit, en appuyant sur les mots de sa voix douce.
Et puis j'adorais toutes les histoires de Rodari que je trouvais renversantes de drôlerie.
Avec Rodari j'ai appris les sens de l'absurde et de l'incongru.
J'ai aussi grandi avec les “Machines” de Munari, un chef d'oeuvre du non-sens, bourré de morales loufoques et avec tous les albums des éditions féministes “du côté des filles”, enfin, je crois que vous appeliez cette maison “les éditions des femmes”.
J'étais folle de deux livres en particulier de cette collection: “Rose bombonne” illustré par Nella Bosnia et “Mai e poi mai” (en français “Jamédlavie”), illustré par Letizia Galli.
Ces livres, je les ai tous rangés au même endroit, dans la même chambre qui était celle de mon enfance. Elle n'a presque pas changé depuis.


- Vis-à-vis de quoi vous sentez-vous impuissante ?
Des solitudes : celles des autres aussi.

- Quel est l'animal auquel vous ressemblez le plus ? Pourquoi ?
Je crois que je ressemble à un marcassin. Pas encore tout à fait sanglier.
Je rumine seule dans la forêt, je renifle les fruits inconnus, je boulotte des châtaignes et je pars au galop tout d'un coup, sans raison.

- Quel est le mot que vous préférez dans la langue française ?
J'aime bien le mot « frappadingue » car quand je l'entends cela me surprend toujours, le mot « gratte-ciel » car j'imagine des choses sales et poétiques à la fois et votre expression « coucou la praline ou la praline coucou » que je ne maîtrise toujours pas.

- Que souhaiteriez-vous que l'on retienne de vous ?
Je ne sais pas. J'espère le savoir plus tard, dans mon existence.


Vos Livres
- Quelle est votre dernière sortie pour la jeunesse ?
« Oméga et l'ourse » écrit par Guillaume Guéraud.
Cette collaboration est née d'une idée que je n'arrivais pas à mettre en forme.
J'avais vu un dessin au fusain de Munch qui s'appelait justement « Oméga et l'ourse » et cette image de jeune fille ouvrant grand les bras à un ourse, m'avait beaucoup séduite.
J'avais alors eu l'idée d'une histoire où une fille accepterait de se faire manger par amour.
J'ai demandé à Guillaume s'il voulait bien s'en occuper et il a écrit ce texte que j'ai trouvé très fort et très doux, en même temps.
Il y avait ici ce compromis fascinant entre un texte pour les enfants et un « sous-texte » (l'assujettissement à l'amour d'un autre être) pour les adultes. Panama m'a proposé ce grand format qui m'a permis beaucoup de liberté.


- Le(s) livre(s) dans votre production dont vous êtes particulièrement fier ou qui vous laisse(nt) un souvenir particulier
Je me reconnais dans chacun de mes textes mais d'avantage dans « Un lion à Paris » et « Gisèle de verre ». Le lion et Gisèle sont à la recherche de leur place à trouver dans le monde, conscients de leur décalage avec les autres. Cette sensation m'habite aussi au quotidien.
Mais c'est un peu la même chose avec « Mon Amour », «Le secret d'Ugolin» et la petite fille d' «Après Noël» qui regarde en dehors sa fenêtre.
Mes personnages regardent souvent « dehors » d'un air songeur.
Karl Ibou aussi.


- Quel est le thème que vous aimez davantage traiter ?
Sans l'avoir prémédité auparavant, je découvre, depuis quelque temps, que mon travail tourne la plupart du temps autour de l'identité des êtres.
Ce sujet me passionne et m'interroge sans cesse, mais je ne demande qu'à découvrir d'autres préoccupations, à l'intérieur de moi.
Un jour mon éditeur (Christian Demilly ndr) m'a dit cette jolie phrase: « Tu fais comme les grands artistes : tu tournes toujours autour du même thème sans jamais te répéter ».
Je ne sais pas si c'est vrai, mais cela m'a fait un énorme plaisir.

- D'où est né votre premier livre/ illustration ?
D'un après-midi ennuyeux, de l'envie d'offrir un livre fait par moi ou d'un sentiment que je voulais exprimer, je ne sais plus.
Ce livre s'appelait « Céleste la peste », je l'ai écrit en rime et dessiné à l'encre de chine sépia.
Un autre de mes premiers livres était un cahier entier rempli de petites filles aux habits extravagants.
Ce qui me semble aujourd'hui raconter déjà mon amour pour les portraits et les listes.


- Quel livre en littérature de jeunesse auriez-vous voulu écrire ou réaliser à la place d'un autre ?
Je trouve que « Le canard, la mort et la tulipe » de Wolf Erlbruch, est un très très grand livre.
Des fois je me demande pourquoi n'y avais-je pas pensé moi-même. Mais après je me réponds simplement que, même au cas très improbable et extraordinaire où j'y avais pensé par hasard, je ne l'aurais jamais fait aussi bien !

- Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?
J'ai travaillé presque 6 mois sur des sculptures en céramiques, papier mâché, tissu et laine bouillie pour l'exposition sur le cauchemar du prochain salon du Livre de Montreuil. Et aussi, je viens tout juste de terminer un livre brodé avec la laine pour la maison d'édition Phaidon, en Angleterre, dont j'ai écrit le texte et qui va sortir en anglais, italien et français en même temps. J'ai expérimenté une technique absurde, très « prise de tête » et je ne sais ce que tous ces mois de travail vont devenir. Cela fait toujours un peu peur de passer de l'original à l'impression sur papier.

- Où et comment vous voyez-vous dans 10 ans ?
Avec un regard plus apaisé, j'espère, et pleine d'autodérision…


Références
Littérature de jeunesse
- Un livre pour la jeunesse qui vous a marqué petit ?
Voir question sur mes lectures d'enfance.

- Quels sont vos auteurs-illustrateurs de référence ou qui pour vous développent une approche intéressante ?
J'aime depuis longtemps le dessin d'André François, Munari, Delessert, Kveta Pacovska, Wilkon, Browne, avec un faible pour les histoires d'Ungerer, les théâtres de Luzzati, la poésie des images d'Oyvind Torseter, les petits mondes de Kitty Crowther et d'Anne Herbauts, mais ces derniers temps mon intérêt se porte moins vers le dessin pour enfants et plus vers le dessin contemporain, vers d'illustrateurs comme Chris Johanson, Matt Greene, Amy Cutler, pour n'en citer que quelques-uns.

- Quels sont vos livres "coups de cœur", les "incontournables" en littérature de jeunesse ?
A part le livres dont j'ai déjà un peu parlé, je citerais le merveilleux « Dominique » de William Steig.

Culture
- Un film, une photo/illustration qui vous touche ?
La couverture du disque « Sgt Peppers Lonely Hearts Club Band » me fascine depuis mon enfance.
Parmi mes films préférés il y a « L'argent de poche » de Truffaut et « L'enfance nue » de Pialat... dans les films d'animation j'adore Swankmeyer. Tous ses « dialogues impossibles » et son « Alice », la plus belle jamais réalisée.
Les films qui me touchent le plus dans l'absolu ce sont ceux qui parlent avec la langue et les yeux des enfants…

- Un musicien
Il y a quelque temps Kitty (Crowther) m'a fait connaître le groupe belge Zita Swoon, que j'aime vraiment beaucoup.
Et je suis une fan absolue du group « Sigùr Ros », avec ses titres imprononçables.
Voir liens :
http://fr.youtube.com/watch?v=vxc7r5Eo4oM
et
http://fr.youtube.com/watch?v=doc1eqstMQQ

- Un lieu où vous aimeriez vivre
Là où tout à coup je ne saurais plus où je suis

- Une phrase (une devise) qui vous guide
L'ordre est le plaisir de l'intelligence, le désordre le délice de l'imagination. Blaise Pascal.
Cette phrase me suit à la trace.

Actualité
- Vos dernières (bonnes) lectures ?
« Les mots », de Jean Paul Sartre et « Une vie » de Maupassant. Ce n'est pas très actuel, mais ça demeure merveilleux.


- Un site (sur les techniques graphiques, un auteur-illustrateur, une approche particulière du texte, de la littérature...) que vous souhaitez recommander ?
J'adore ce site, tout y est beau et juste :
http://www.book-by-its-cover.com/category/childrens/

Voir aussi :

Beatrice Alemagna sur Ricochet
Le site de Beatrice Alemagna
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