Notre invité : Géraldine Alibeu


Née à Echirolles, Géraldine Alibeu est une jeune artiste au style réellement singulier. Enfant bricoleuse, elle commence très tôt à se passionner pour l'image. A l'école, elle créera le récit des aventures de son institutrice en bande dessinée. Plus tard, elle passe son diplôme des Arts Déco de Strasbourg dans l'atelier d'illustration. Parallèlement, elle se fait accueillir à l'école de la Poudrière à Valence, où elle découvre le cinéma d'animation. Elle donnera vie à deux films Depuis son premier album, cette artiste, animée par la curiosité, ne cesse d’exploiter toutes les potentialités de l’image et soigne particulièrement ses constructions. Travaillant plus souvent en binôme, elle a signé une dizaine d'albums, publiés chez plusieurs éditeurs. On citera « Quelle est ma couleur ? », « On n'aime pas les chats », « Le petit chaperon rouge a des soucis », « La ballade en traîneau », ou encore « La Mariguita et la soupe du paradis », premier titre dont elle est l'auteur et l'illustratrice. Sans plus attendre, poussons discrètement la porte et entrons découvrir le petit monde de Géraldine Alibeu.
- A quel "héros"/ personnage de fiction vous identifierez-vous volontiers ?
Je suis bon public. Je m’identifie sans cesse… Par exemple dans «Des souris et des hommes», je m’identifie tout à la fois à Lennie, à George, et à la souris dans la poche. Mais il est vrai que j’évite les livres à superhéros : je me sens plus proche de ceux qui montrent leurs faiblesses ou leurs angoisses.

- Quelle utopie seriez-vous prêt(e) à défendre ?
La liberté : l’utopie que personne ne puisse en perdre le goût.



- A part être écrivain ou illustrateur, que rêveriez-vous d'être ?
En grandes vacances. La vie est très organisée, en temps de travail, en déplacements, en heures de repas, en compromis, en conventions et en morale, et (cela rejoint la question d’avant, en fait) il est très tentant et très naturel de vivre tout autrement. Mon organisation interne est celle des vacances et de l’improvisation.

- Où écrivez-vous ? Quel est le lieu qui vous inspire le plus ?
Dans des petits carnets que j’ai souvent sur moi. C’est quand je me déplace que les idées viennent : en marchant, dans le métro, dans le train. Les salles de cinéma aussi me font cogiter activement (ça dépend tout de même du film) ainsi que, certains matins, les premières minutes d’éveil, dans mon lit.

- Quel est le sentiment qui vous habite le plus souvent ?
La curiosité



- Quel (s) genre(s) de livre(s) vous tombe(nt) des mains ?
Je fuis les livres à succès dont tout le monde parle. Je mets des mois parfois à me décider à acquérir un livre donc, quand je l’ai enfin, j’y tiens.

- Que redoutiez-vous enfant ?
L’enfermement et le noir.

- Vous arrive-t-il de côtoyer des êtres imaginaires ?
Oui. Chaque personne que je connais ou que je rencontre est accompagnée de son ‘autre’ imaginaire, celui qui se forme plus ou moins consciemment dans une certaine partie de mon cerveau (laquelle déjà ?). L’être imaginaire est plus ou moins consistant, selon ce que m’inspirent les gens… Et puis il y a ceux des histoires qui parfois m’accompagnent un bout de chemin.



- Que feriez-vous ou diriez-vous à un ogre s'il vous arrivait d'en croiser un ?
Quand je suis motivée je peux être méchante : je me foutrais froidement de sa gueule à l’en dégoûter…jusqu’à ce que fuite s’en suive.

- Qu'avez-vous conservé de l'enfance ?
Elle est toute entière dans l’adulte que je suis.

- Selon vous, qu'est-ce qui fait vendre un livre ?
Les paillettes, le temps, les rencontres.

- Quel qualificatif vous colle à la peau ?
Sage, calme, sérieuse... «On lui donnerait le bon dieu sans confession», comme disait mamie. Quelque chose qui fait que certaines personnes comme les vieilles dames me font immédiatement confiance voire me prennent à partie.

- Quelle est la meilleure phrase qu'un enfant vous ait dite ?
Ce ne sont pas les enfants qui ont pour mes livres ou moi les meilleurs mots. C’est avec des lecteurs adultes que je sens parfois une complicité. Par exemple, les jeunes femmes qui achètent « La Mariguita » pour l’offrir à leur mari me touchent.



- Si vous aviez la possibilité de recommencer, que changeriez-vous ?
Je n’en suis pas encore à l’âge des recommencements ou des regrets… mais j’aurais aimé parler plus. Il y a trop de choses que je n’ai pas dites, au moment où il faudrait, ne serait-ce que pour être plus sympa. J’ai peut-être encore le temps de me rattraper !

- Enfant, quel genre de lecteur étiez-vous ?
Mauvaise lectrice paresseuse, je ne lisais que « Tom-Tom et Nana ». J’aimais écouter « Le petit prince » en disque, calée entre mes frères et sœurs et mon père. Puis j’ai découvert les bd de ma mère : « Balade au bout du monde », « Les passagers du vent ».
Puis, petit à petit, les livres... Un des premiers livres (sans images) qui m’a passionnée était le récit d’une course de vélo.

- Vis-à-vis de quoi vous sentez-vous impuissante ?
La soif de pouvoir, le désir de domination



- Quel est l'animal auquel vous ressemblez le plus ? Pourquoi ?
Sans originalité, mais sans hésitation : le chat. Il est la contradiction entre le fort désir d’indépendance et de solitude, et le besoin d’affection, d’échanges humains. Il est aussi un ancien sauvage que la nature interpelle de façon inattendue.

- Quel est le mot que vous préférez dans la langue française ?
Sommeil

- Que souhaiteriez-vous que l'on retienne de vous ?
Je me dis souvent, lorsque je dessine un album, que c’est comme une lettre que j’écris à quelqu’un. Je pense à des gens que je connais d’ailleurs, en travaillant, en écrivant, en bricolant-collant... mais, au final, j’aimerais qu’on garde de moi les lettres, les vraies, celles que j’ai envoyées par la poste.


Photo : Claudie Rocard-Laperrousaz

Vos livres

- Quelle est votre dernière sortie pour la jeunesse ?
«Un loup peut en cacher un autre», un ouvrage collectif avec des textes de François David, chez Sarbacane.
« Les jardins suspendus », un album sur un texte de Philippe Lechermeier, chez Gautier-Languereau (en Novembre)

- Le(s) livre(s) dans votre production dont vous êtes particulièrement fier ou qui vous laisse(nt) un souvenir particulier
« La Mariguita » et « La soupe du paradis », au Seuil jeunesse. C’est Richard Brautigan qui m’a donné l’électricité de ce premier écrit, et plus précisément une lettre d’amour intitulée « J’ai essayé de te décrire à quelqu’un », dans le recueil « La vengeance de la pelouse ». Cet album n’a pas toujours été perçu comme une histoire d’amour, il a même provoqué des réactions tout à fait contradictoires. C’est passionnant de voir quelle charge émotionnelle les lecteurs déversent dans un livre tellement court, dans si peu de pages.

- Quel est le thème que vous aimez davantage traiter ?
Le Non-sens ; et plus largement, l’humour. Ce n’est pas un thème, plutôt un état d’esprit, que j’aimerais parvenir à capturer sur le papier de temps en temps. Mais c’est un phénomène volatile.



- D'où est né votre premier livre/ illustration ?
En cm2 une institutrice détestable m’a inspiré quelques planches de bd à l’encre noire : c’est ma bd la plus aboutie à ce jour ; c’était très drôle et défoulant, ça m’a permis d’évacuer la frustration et le dégoût.

- Quel livre en littérature de jeunesse auriez-vous voulu écrire ou réaliser à la place d'un autre ?
Aucun, vraiment. J’aime les auteurs.

- Sur quel projet travaillez-vous actuellement ?
Un film d’animation, que je ne réalise pas, mais que je dessine au crayon de couleur, à propos d’une douleur de l’enfance.
Je commence tout juste à travailler sur un texte de Marie-Sabine Roger.

- Où et comment vous voyez-vous dans 10 ans ?
Mystère.

Références
Littérature de jeunesse
- Un livre pour la jeunesse qui vous a marqué petit ?
«Le château des enfants volés» : pour le personnage du prince qui n’avait pas d’idées personnelles, qui n’agissait qu’en volant les idées des autres, au grand désespoir de la princesse...
« Le petit prince » d’Antoine de Saint-Exupéry, je l’ai lu tellement de fois.

- Quels sont vos auteurs-illustrateurs de référence ou qui pour vous développent une approche intéressante ?
Katsumi Komagata
Paul Cox
Edward Gorey

- Quels sont vos livres "coups de cœur", les "incontournables" en littérature de jeunesse ?
 « Les Prélivres » de Bruno Munari
« Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll

Culture
- Un film, une photo/illustration qui vous touche ?
« Les saisons » d’Artavazd Pelechian
Palombella rossa de Nanni Moretti (d’où vient peut-être mon penchant pour les piscines)

- Un musicien
Pierre Bastien

- Un lieu où vous aim(eri)ez vivre
Dans les bras amoureux



- Une phrase (une devise) qui vous guide
Je n’ai pas de devises, mais des bouts de phrases comme ça :

Ca va tellement mal aujourd'hui que je vais écrire un poême.
Je m'en fiche; n'importe quel poême, ce poême.

Richard Brautigan


Actualité
- Vos dernières (bonnes) lectures ?
Des morceaux de «One-way street» de Walter Benjamin lus par hasard m’ont enchantée, il faut que je retrouve ce livre.
«Plume» de Henri Michaux
Le tome 3 de «Nini Patalo» de Lisa Mandel

- Un site (sur les techniques graphiques, un auteur-illustrateur, une approche particulière du texte, de la littérature...) que vous souhaitez recommander ?
young hae chang heavy industries : http://www.yhchang.com/
Une fabuleuse expérience de narration par le rythme, savant mélange de chouettes standards de jazz avec de la typo, si peu de choses en fait, beaucoup de surprise et pas mal d’humour.

Voir aussi :

Géraldine Alibeu sur Ricochet
La galeriste Jeanne Robillard a monté une expo qui retrace tout son parcours dans l'image.
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