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Quand les livres grandissent avec les bébés

Par
Joëlle Turin
Toute littérature est reflet de son temps, elle répond à des besoins, traduit des évolutions, témoigne de la société dans laquelle elle est produite et contribue à la façonner en même temps. Les conceptions et les évolutions de la littérature pour la jeunesse dépendent des représentations sociales de l’enfance. Bien des changements se sont opérés dans le rapport aux petits enfants, ne serait-ce que depuis le début du siècle dernier. Ils peuvent en partie se lire à travers la production de livres spécifiquement destinés aux tout-petits.


La première évolution notoire du sentiment de la petite enfance date de l’entre-deux-guerres, grâce à une connaissance nouvelle du psychisme enfantin, résultat des travaux de psychologues, pédagogues et médecins de divers pays (Alfred Binet et Henri Wallon en France, Jean Piaget en Suisse, John Dewey aux USA, Maria Montessori en Italie), et des apports de la jeune psychanalyse.
La nouvelle éducation qui en émerge s’efforce de développer les dons que tout être humain porte en lui, encourage ses initiatives et prépare le milieu nécessaire à son épanouissement. La tendance s’amplifie dans les années 70 et une véritable «sollicitude éducative» apparaît, qui englobe les tout-petits. On admet désormais l’importance des toutes premières années dans la constitution de la personnalité, on reconnaît l’extrême précocité des compétences infantiles, et en particulier les capacités sensorielles du bébé à la naissance, ses étonnantes perceptions acoustiques et sa faculté de les traiter.
Les premiers livres pour les bébés ne datent pas de ces années et de ces découvertes-là, mais ils n’ont alors jamais été si nombreux, si divers et si exigeants. La prise en compte du très jeune enfant dans la définition des contenus est désormais évidente. Les créateurs, auteurs et illustrateurs, libérés de l’image traditionnelle d’un bébé qui ne ressent rien, ne voit rien et ne pense pas, s’adressent désormais à une «personne» qu’ils invitent à jouer, à rêver, à éprouver du plaisir, à penser.

Faire chanter la langue
Les tout-petits ont soif de poésie, goûtent à l’harmonie de la langue, à la douceur de la voix maternelle qui les berce et les rassure. Ils ont toujours pu bénéficier de la transmission, par mères et nourrices, de berceuses, comptines, enfantines et jeux verbaux qui leur ont chatouillé les oreilles et «les ont habillés de beau, les ont enveloppés, l’idée étant que, dans du beau, ils le deviendront eux aussi» (cité par Michel Defourny). Ces «petits genres», remis en circulation par des poètes (Claude Roy, Philippe Soupault, André Bay), sont aujourd’hui repris, revisités et illustrés dans des albums spécifiquement destinés aux bébés.
Nombre d’éditeurs offrent aux artistes l’occasion de se lancer dans l’aventure de ce «renouveau» de la poésie traditionnelle. Les auteurs dilatent les textes, font d’une chanson courte ou d’une comptine un album tout entier, ils «associent l’univers sonore et musical des textes à l’univers visuel des images» (Michel Defourny) dans un mélange «tradition/création». Les images jouent en écho avec les rimes, les rythmes et les sonorités. Elles invitent les tout-petits à s’amuser, à rire, à goûter la saveur des mots et des choses. Les couleurs, les formes, les matières disent les émotions de l’enfant et suscitent des sensations. Elles laissent parler le corps, sans doute le chemin le plus simple que l’on puisse trouver pour communiquer avec les petits.
Michel Gay et Frédéric Stehr, en vrais complices des plus jeunes enfants, privilégient le versant ludique et illustrent avec des dessins aux contours arrondis et aux pastels doux les versions les plus connues de ces «rimes et jeux de l’enfance» (Promenons-nous dans les bois, Câline-mi et câline-moi, à L’Ecole des loisirs), Nadja offre aux tout-petits une première vraie mini-bibliothèque avec sa Boîte à comptines, des textes brefs choisis pour leurs rimes chantantes, tandis que Benoît Jacques, résolument à contre-courant de ce qui se fait en la matière, utilise un jeu enfantin universel pour exprimer la confusion des sentiments propre à la prime enfance (Je te tiens). Il choisit un ogre affreux comme protagoniste du jeu dont les «tapettes» représentent, pour le petit bonhomme qui partage la partie, l’équivalent d’un vrai passage à tabac.

De l’ancien pour créer du nouveau
Ce folklore est aussi revisité de manière originale par des auteurs-illustrateurs qui ont à coeur de privilégier le jeu, la fantaisie et la tendresse. Ils ne proposent plus les textes traditionnels, mais de brefs récits dans des livres simples qui s’adaptent aux capacités d’attention des tout-petits.
Vers farfelus, rimes de pacotille, syllabes redoublées, répétitions accumulatives et refrains marient les mots entre eux, établissent des liens de sons et relèguent le discours raisonnable, la dimension logique ou sémantique derrière la musique des mots. Elzbieta (Clown ; Trou-Trou ; La maison de Couci-Couça), Lynda Corrazza (Oulibouniche ; Chaussettes), Olivier Douzou (Loup), Ed Emberley (Va-t-en, grand monstre vert !), Antonin Louchard (C’est la p’tite bête ; Oh ! la vache !) ont été parmi les premiers à faire chanter les mots qui enchantent les petits, aussi bien que les grands qui racontent : «c’est direct, efficace, avec chaque mot juste à sa place, et ça rime, et ça saute ou ça berce, et ça vit» (Martine Bourre).
La narrativité n’est pas encore au premier plan, le langage est avant tout un jeu, il fonde un premier rapport heureux avec la langue. Les images permettent d’associer le pouvoir des sons à celui des couleurs et des formes.
D’autres artistes prennent le relais avec des propositions pleines d’invention. Emily Gravett (Kaléidoscope) intègre rythme, dynamique et mouvement en faisant «jongler» les mots, les objets représentés et les couleurs pour donner à la lecture une diversité de sens et faire entendre la musique des mots. Avec les trois mots du titre Orange, pomme, poire plus Grégoire, l’illustratrice fait entrer le lecteur dans un jeu graphique de décalage subtil (ligne horizontale, puis verticale et enfin diagonale), où certaines couleurs semblent glisser sur des surfaces voisines (Grégoire est vert comme la pomme), où les formes se parasitent pour une lecture ludique, comme les fesses de Grégoire et la poire devenant des prolongements de l’orange.
Rotraut Susanne Berner raconte avec la même verve pleine de rythme et de rimes, en des phrases très courtes, la difficile conquête de la chatte rousse Mysti, «vraie tigresse dans la brousse», par le chat Mingus (Mysti et Mingus, La Joie de Lire) et le défilé des saisons, si rapide qu’Inès ne trouve pas le temps de goûter à chacune (Inès). Plus que les histoires en elles-mêmes, ce sont les manières de les raconter qui en font tout le charme, en privilégiant les accents joyeux de la langue. Le trait délicat du coup de crayon de l’artiste allemande, le mouvement qu’elle donne à la succession des petites scènes composant le récit et l’humour des situations comme prises sur le vif, produisent un effet de légèreté et de vie.
La dimension poétique du texte de Kéthévane Davrichewy, dont les mots semblent choisis pour leurs sonorités et pour leur puissance d’évocation, s’allie remarquablement aux images très simples et aux pages colorées de Gwen Le Gac pour parler au tout jeune enfant de naissance, d’amour et de joie de vivre (Avant Avant, Actes Sud junior). Le texte fluide et balancé se fait caresse, refrain de berceuse. Il est chanté par le petit éléphant nouveau-né qui énumère, à deux reprises, ce qui se passait en l’attendant : son papa qui «éclaboussait l’étang», sa maman qui «ébouriffait le vent» et les deux ensemble qui «époustouflaient les champs». Les qualités de maîtrise et de grâce de l’album donnent à la lecture faite à haute voix une force indiscutable qui n’échappe pas au tout-petit qui écoute, la liaison parfaite des rythmes verbaux et de l’image donnant à la voix portée par le texte la force d’une incantation.

Explorer le monde avec l’imagier
Les imagiers constituent la première étape de l’apprentissage de l’image, représentation symbolique du monde. Ils éveillent le désir d’exploration et de possession, et répondent à l’aspiration de connaître, de reconnaître, de découvrir, de contempler, de rêver.
Les thèmes naissent souvent de l’environnement immédiat du petit lecteur, ils peuvent servir de miroir, ou encore ouvrir un champ plus large de représentations, selon les projets des artistes. Tana Hoban aiguise le regard et la perception des jeunes lecteurs en attirant leur attention sur des détails. Qu’elle choisisse la technique du photogramme (Noir sur Blanc ; Blanc sur Noir, Kaléidoscope), ou qu’elle adopte l’objectif (Où précisément ?; Toutes sortes de formes), elle opte toujours pour des éléments graphiquement intéressants et joue sur les contrastes et l’inattendu des objets photographiés. Elle se démarque radicalement de la fonction «pédagogique» de L’imagier du Père Castor (1931), qui voulait l’image au plus près de la réalité, en invitant l’enfant à reconnaître et à nommer.
Claude Ponti introduit désordre et déconstruction pour solliciter l’imaginaire ludique et la fantaisie du tout-petit (L’album d’Adèle). Il remet en cause le principe même de l’imagier et complexifie le langage des images en refusant de proposer au lecteur la fidèle représentation d’objets qu’il a sous les yeux. Pas une seule image par page mais un nombre différent à chaque fois, pas de respect des échelles, pas de texte, pas d’organisation logique mais un déferlement de trouvailles, de liens inattendus pour jouer avec la réalité, la reconstruire, la redistribuer. Tout se mêle, s’entrechoque, se renverse et finit en musique par une fête délirante. Adèle n’est pas sage comme une image. Les images, elles non plus, ne sont pas toujours sages.
Katy Couprie et Antonin Louchard donnent aussi un coup de pinceau à l’art de l’imagier avec un gros album Tout un monde, chez Thierry Magnier, où la conception ludique s’allie à un esthétisme sophistiqué. Epais et coloré, ce livre carré, né de la collaboration féconde de deux artistes, offre au regard une multitude d’éléments à contempler et à décrire derrière lesquels se cachent objets et repères affectifs des tout-petits. L’album propose une narration basée sur l’interprétation des images et le jeu en cascade des associations d’idées, un vocabulaire visuel qui fait mouche et suscite l’imaginaire enfantin. Le tout est présenté dans une organisation savante d’enchaînements de toutes sortes (thématique, graphique, chromatique, linguistique), qui fait mentir l’annonce de la quatrième de couverture «le monde en vrac». A la diversité du monde répond la diversité des techniques de représentation : de la peinture à l’image numérique, tout sert à éveiller le regard à la création artistique.
Avec Saisons (Albin Michel), Blexbolex poursuit son exploration de l’imagier, tandis que le tout-petit poursuit, lui, son exploration du monde dans le contexte du cycle des saisons. L’artiste rend sensible le passage du temps en donnant à contempler, dans de courtes scènes, les variations des paysages, des couleurs, des situations, des événements, des activités humaines et des impressions qui en découlent selon l’épo que choisie. Après la présentation des quatre saisons dans un paysage identique, il invite le lecteur à repérer les caractéristiques de chacune par des détails significatifs (bourgeon, parasol, champignon, bonnet). Une fois la règle posée, il la déconstruit, s’amusant à entremêler, à bousculer tous les temps, comme pour laisser à chacun le droit à l’invention, à l’imagination. Il fait regarder le monde qui nous entoure, invite le lecteur à tisser la relation du mot à l’image, entre deux images ou encore entre deux pages, voire plus.
La juxtaposition des contraires est un procédé souvent exploité, sorte de mise en regard des différences entre les toutpetits et les grandes personnes qui les entourent, expression aussi des sentiments ou des impressions contradictoires qui habitent chacun. Si les photographies en noir et blanc de David Ellwand ont pu surprendre lors de la publication de Beaucoup de beaux bébés (Pastel), leur succès ne s’est jamais démenti. La multiplication de paires de bébés, dont sentiments ou situations s’opposent, offre une vraie galerie de portraits proche à bien des égards de l’expérience vécue des jeunes enfants. Quoique réaliste, la perspective adoptée introduit jeu et fantaisie. La toute fin propose un miroir permettant de capter tous les visages passés, celui du bébé qui lit, ou encore ceux des gens qui l’entourent.
La jeune illustratrice Janik Coat introduit de l’humour et du décalé en proposant avec Je ne suis pas comme les autres (MeMo) un jeu opposant le général au particulier, dans un bestiaire d’une vingtaine d’animaux qui ne font pas, loin de là, ce que l’on attend généralement d’eux. Indépendamment du principe d’opposition et de sa répétition, réjouissants, le plaisir pour les tout-petits se situe dans la coexistence du même et du différent, aussi bien dans le comportement que dans la représentation. Que la personnalisation introduise l’exception (les ours sont sauvages, Velours est tendre ; les chats boivent du lait, Félicité préfère son milk-shake) ne laisse sans doute pas indifférent celui qui est en train de devenir «une petite personne».

Petits récits énumératifs fantaisistes...
La structure additive joyeuse des petits récits traditionnels répond au goût des tout-petits à entasser, dénombrer, séparer, diviser, classer. Elle s’accompagne d’énumérations qui touchent à la vertu incantatoire et magique des mots pour euxmêmes, à la fonction imaginative du langage qui permet de créer des mondes possibles et d’aller au-delà de la référence immédiate.
Qui ne se souvient de la gentille alouette dont on menace de plumer la tête, le bec, les yeux, le cou… en intercalant le refrain avant chaque nouvelle partie ? Confiants dans le succès de telles formes narratives, Nicole Claveloux et Christian Bruel mettent, par le texte et l’image, des jouets en équilibre et laissent au lecteur l’illusion de croire que c’est lui qui mène le jeu. Leur formidable petit album, Alboum! (Être) donne l’impression que les choses vont d’elles-mêmes comme la pelle avec le râteau, la plage avec le seau, le gâteau avec le goûter. Il n’est simple qu’en apparence, malgré les demi-alexandrins qui construisent un récit savamment organisé. Selon un enseignant, «l’histoire prend les enfants au coeur de leurs savoirs, de leurs pratiques, de leurs cultures» ; les articles peuvent être définis (la plage, le gâteau), allusifs, nettement référentiels ou disparaître, qu’importe ! Ce qui importe, c’est que l’on puisse lire et relire le livre inlassablement, comme le suggère la dernière phrase «on recommence ?». C’est encore le goût des tout-petits pour l’empilement et la fantaisie qui est au coeur du propos de Yuichi Kasano dans Bloub bloub bloub (L’Ecole des loisirs). L’album allie au plaisir de l’enchaînement répétitif celui de la devinette, de la surprise et du «bruit» des onomatopées qui accompagnent chaque élément sortant de l’eau sous la bouée du petit baigneur. Au fur et à mesure de l’approche des personnages à la surface de l’eau et de la taille croissante de ces derniers (papa, tortue, morse, baleine), les mots et les lettres changent de taille. L’histoire se termine sur une dégringolade, certes attendue mais pas moins délicieuse, accompagnée d’un grand «plouffff !».
Sabine de Greef (Et... badaboum, Pastel) ajoute à ces mêmes effets d’empilement et de dégringolade, à la même dimension humoristique des situations, à la structure de randonnée si chère aux petits, le principe bienvenu de pages qui s’ouvrent en hauteur et renforcent l’impression de chute et de vertige.

...ou proches du vécu enfantin
Si certains albums privilégient la fantaisie et l’imaginaire, d’autres s’enracinent dans l’expérience vécue de l’enfant, source de création quand ce sont de vrais artistes qui s’en emparent. Jeanne Ashbé, avec ses Histoires de bébés (Pastel), met en scène toute une série de situations auxquelles l’enfant est souvent confronté telles que la séparation, les pleurs, l’interdit, les coucous. Le rythme bien marqué et l’accumulation d’exclamations et de questions donnent à l’ensemble un caractère enjoué proche de la chanson. Les répétitions et les onomatopées (plouch, psssscht, plit, plet, fourbi chambouli) y ajoutent une allure ludique et sollicitent constamment l’attention des petits qui trouvent ici des échos à leur propre vie. Emmanuelle Houdart, avec Tout va bien Merlin chez Thierry Magnier, part des mêmes expériences affectives des toutpetits, puise chaque scène dans leur quotidien (qui a pris le biberon de Merlin, qui joue avec ses cubes, occupe sa poussette, est assis sur son pot ?), mais elle répond au besoin de sécurité de ces derniers en les conduisant dans son univers fantasmagorique. Les intrus qui provoquent chez le petit Merlin des instants de panique deviennent, dévoilés, autant de figures rassurantes grâce à la patte unique de l’artiste qui leur donne une étrange beauté.
Tous ces textes fondés sur l’énumération et la répétition conduisent le tout-petit vers des formes narratives plus complexes (randonnées, histoires en boucle, contes). Mais ceci est une autre histoire...
Le portrait du bébé, dessiné par les livres qu’on lui destine, est bien de plus en plus celui d’une personne douée de compétences multiples et étonnantes, aujourd’hui généralement reconnues et dont les petits ont bien souvent donné la preuve. Il importe donc à tous de revendiquer pour eux le droit à la littérature et de leur proposer une grande diversité d’histoires habilement conçues, de styles graphiques, de thématiques, de créations astucieuses et donc de surprises, sans vouloir à tout prix les enfermer dans des catégories d’âge selon des critères de lisibilité ou de compréhension.


Source : Revue Parole, publiée en Suisse par l'Institut Jeunesse et Médias
Joëlle Turin est formatrice et critique en littérature pour la jeunesse. Elle assure des cours à l’Université (Paris-Nord), dans des IUT des métiers du livre, et des formations en direction des personnels de bibliothèques, de la petite enfance et des enseignants. Elle collabore à plusieurs revues, et est l’auteure de Ces livres qui font grandir les enfants (Didier jeunesse).
Crédit illustrations :
Eric Carle pour 10 LITTLE RUBBER DUCKS, publié par Harper Collins.
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