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Ce que l'on reçoit et ce que l'on donne

Par
Germano Zullo
 
Si le livre est une porte ouverte sur le monde, la transmission est peut-être la clé pour comprendre la signification de ce même monde. De cela et d’autres considérations sur la littérature et l’enfance : le témoignage d’un auteur.


Toujours, partout, aussi longtemps que l’on est en vie, nous recevons et nous donnons, la plupart du temps sans même nous en rendre compte. La transmission est une loi de la nature et c’est peut-être même la première loi de l’univers.

Le Big Bang
L’humanité, même s’il lui est évidemment difficile de concevoir dans toute son infinie complexité l’héritage du Big Bang, semble être devenue spécialiste en la matière. En effet, au-delà de son aptitude à la survie, l’humanité sait transmettre de la culture. Ces savoirs, enrichis d’acquis glanés ici et là et souvent de manière empirique, puis donc transmis de génération en génération, au cours d’une histoire aussi courte à l’échelle du temps universel que substantielle quant à la diversité des expériences individuelles – Carl Haub, démographe au Population Reference Bureau de Washington, estime à près de 107 milliards le nombre d’êtres humains ayant vécu sur Terre depuis l’apparition de l’homme moderne il y a 50’000 ans – constituent un formidable bagage, qui lui donne la suprématie quasi totale sur les autres espèces. Cette passionnante aventure ne semble pas près de se terminer, mais une fois son temps révolu, et sachant que sa principale angoisse réside surtout dans sa volonté de laisser une trace, sinon utile, du moins marquante, l’humanité saura-t-elle transmettre ce corpus exceptionnel à de potentielles entités qui viendront ?
Si cette généralité sur la question de la transmission ouvre certes de fascinantes perspectives philosophiques, il n’en est pas moins intéressant d’aborder le sujet d’un point de vue plus particulier. Et quel meilleur exemple donner ici que celui de la rencontre de l’enfant et du livre ?

La littérature
La première fois en toute chose est toujours capitale, et si celui qui naît est déjà certes riche d’une mystérieuse vie intra-utérine, il apparaît pratiquement innocent des réalités de ce monde. Chacun de nous possède ainsi, enfouie tout au fond de l’être, une première impression de l’univers. Une forme, un son, une odeur, un goût, une sensation tactile, un sentiment, une pensée… Ce premier assemblage ouvre d’abord le champ à d’autres assemblages où la moindre perception n’est qu’étonnement et fascination ; plus tard, quand l’accumulation de ces assemblages commence à constituer de la mémoire, nous prenons conscience de notre corps, de son équilibre et de notre propre existence. Nous existons donc dans un univers que nous percevons, qui nous englobe et dont nous sommes pour une infime partie constituants. Nous générons par ailleurs des mémoires individuelles, instables par essence, car soumises notamment à l’ouvrage du temps et à la force de l’imaginaire.
Le livre est d’abord cela, une tentative pour l’auteur de stabiliser sa mémoire, sa pensée, son imaginaire, dans un instant donné. L’auteur accomplit cet acte avec une pulsion qui se situe au-delà de la vie et de la mort : l’inspiration. Il accomplit cet acte d’abord et surtout pour lui-même. Il est en effet le seul à considérer comme essentiel ce besoin de figer dans un livre la matière de son esprit et au moment de la création, il n’a encore aucune idée de l’éventuelle utilité que son legs pourrait avoir sur les autres. L’écrivain américain Henry Roth dira à la fin de sa vie, en parlant de son deuxième et dernier livre, A la merci d’un courant violent : «Je n’ai écrit ce roman que pour sauver des souvenirs usés qui brillaient doucement dans ma mémoire.»
Prise ainsi, l’idée d’une matière cérébrale figée sur quelques pages pourrait paraître aussi vaine qu’orgueilleuse. Mais très vite, un livre peut se révéler bien plus stimulant que n’importe quel être vivant ou objet animé. Et si les progrès de la technologie tendent à imposer, non sans une certaine arrogance, le numérique au détriment du support papier, le jour viendra peut être où l’humanité regrettera d’abord la présence physique du livre, son charisme, puis sa temporalité : cette parenthèse suspendue au-dessus du formidable et chaotique magma du foisonnement des intelligences, ce lieu aux ressources inépuisables, où la matière d’apparence inerte du livre, s’unissant avec l’esprit en mouvement du lecteur, libère de nouvelles énergies, presque toujours fécondes et promptes à recréer du sens.
Il n’est pour preuves que les innombrables interprétations tirées de textes religieux, comme la Bible, ou d’oeuvres plus directement littéraires mais non moins fondatrices, comme les deux épopées d’Homère : L’Iliade et L’Odyssée.
Le numérique ne fait somme toute que reproduire ce formidable et chaotique magma du foisonnement des intelligences. Ses diverses mises en réseau, fonctions et autres applications intuitives décuplent le phénomène et permettent à chacun de plonger dans la marmite. Cela est certes fascinant, pratique, instructif, démocratique, mais aussi fort confus. Le magma croît ainsi de manière exponentielle. Les notions de choix et de concentration deviennent difficiles, sans parler de la mondialisation culturelle. Dans le règne du numérique, la suspension n’existe pas, le ralenti encore moins et qu’en est-il de la bénéfique influence, maintes fois démontrée, de ces charismatiques présences à la respiration sereine ?
La littérature est sans aucun doute l’un des plus beaux moyens de transmission que la nature ait inventé et le livre reste son meilleur support.

L’émerveillement
Bien que scientifiquement valable, le concept du développement biologique humain conditionne trop à mon sens la représentation que l’on se fait de soi-même et des autres. Enfance, adolescence, âge adulte. Ces trois états principaux sont divisés en périodes de développement : nouveau-né, nourrisson, petite enfance, enfance, préadolescence, adolescence, jeune adulte, adulte et vieillesse. Ce dernier stade se divise encore en deux périodes, le troisième et le quatrième âge.
Une nouvelle période vient tout récemment d’apparaître : l’adulescence. Elle qualifie l’adolescent tardant à entrer dans l’âge adulte. Le terme s’applique davantage au développement psychologique qu’au développement biologique, mais il démontre bien à quel point nos sociétés attachent de l’importance à la complexification d’une notion au départ très simple : l’existence. Naître, vivre, mourir. J’emploierai donc un autre vocable, plus poétique, pour définir l’enfance : l’émerveillement.
Nous l’avons dit plus haut, les premières perceptions ne sont qu’étonnement et fascination. En grandissant, nous emmagasinons naturellement une expérience de vie, qui peu à peu nous fait oublier non seulement la beauté et la magie du monde, mais aussi l’émerveillement des premiers jours.
Certains, pourtant, restent attentifs et, en nous restituant leur émerveillement, ils réinventent ce même monde. Je citerai en exemple Alexander Calder, le grand artiste américain, connu pour ses mobiles et stabiles, mais aussi pour sa passion pour le cirque. En 1925, à l’âge de vingt-sept ans, il réalise les illustrations des spectacles du Ringling Bros. and Barnum & Bailey Circus. Littéralement fasciné par cet univers, il créera plus tard le Cirque de Calder. Une performance mise en image par Carlos Vilardebo dans un film justement intitulé La Magie Calder. On y reconnaît bien sûr le vrai cirque. Notre cirque. Celui que nous avons tous au moins une fois pris plaisir à applaudir. Mais désormais la donne a changé. Un autre cirque est là, qui se superpose au premier. Un nouveau cirque, celui de Calder. Cette nouvelle idée, surgie à la suite d’une longue tradition culturelle, pourrait être considérée comme un apport mineur, un détail. Cependant, aussi infime soit-il, ce petit détail n’en est pas moins un véritable trésor. Il enrichit le monde.
Les protagonistes du cirque de Calder sont mécanisés et fabriqués avec des matériaux simples. L’artiste, agenouillé sous un chapiteau à l’échelle d’une maison de poupée, manipule ses marionnettes avec une époustouflante sensibilité. On peut lire l’émerveillement dans le moindre de ses gestes. Ce sont les gestes d’un enfant qui joue. Le jeu est une invention de l’enfance et cette invention s’opère toujours dans l’émerveillement. C’est aussi là, je pense, qu’il faut chercher le secret du bonheur, quelque part entre l’émerveillement des premiers instants et l’invention des jeux.
Nostalgie, mélancolie et tristesse sont des balcons ouverts sur le vide laissé par l’oubli de l’émerveillement. Kafka donnait cette terrible phrase à l’occasion de ses conversations avec le jeune musicien Gustav Janouch : «Plus les hommes marchent, plus ils s’éloignent du but. Ils dépensent leurs forces en vain. Ils croient avancer mais ne font que se précipiter – sans progresser – vers le vide. C’est tout.» Dans cette amnésie, le bonheur, déjà fragile par essence, n’est plus qu’une étincelle, qui apparaît parfois au détour d’un minuscule détail, pour embraser l’âme. L’émerveillement, c’est cette capacité de faire abstraction de soi pour mieux recevoir le monde.

Passer
Une célèbre citation de Roland Barthes : «La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l’auteur,» fait écho ici à la manière dont Henry Roth complétait la motivation qu’il donnait à son dernier livre : «Je n’ai écrit ce roman que pour sauver des souvenirs usés qui brillaient doucement dans ma mémoire. Pour qu’il soit plus facile de mourir.»
Voilà donc une définition possible de la transmission : recevoir, c’est apprendre à vivre. Donner, c’est apprendre à mourir.
Ce qui suit peut être considéré comme une série de notes de bas de page. Un petit témoignage, le début d’une expérience d’un passage en cours, très subjectif et conscient. Laissons l’inconscient aux arcanes et à la mémoire de l’univers.
1) Au début, il n’y avait pas de livres à la maison, ni même de journaux et mes parents ne lisaient que les prières des missels de l’église.
2) Mes deux grands-pères n’ont pas eu le temps pour l’un, et la volonté pour l’autre, de me transmettre quoi que ce soit de concret. Depuis quelques années déjà, partout où je passe, je parle de mon grand-père des livres. Ce grand-père des livres s’intitule Ma Première Encyclopédie. C’est un livre que je devais voler à l’âge de quatre ou cinq ans et ce n’est pas un hasard qu’il soit encyclopédique.
3) C’est dans les livres que j’ai appris qu’il existait tout un tas de choses dont je n’imaginais même pas qu’elles puissent exister. En voici une liste non exhaustive : Gratte-ciel, bernard-l’ermite, Congo, bouquiniste, flâneur, New York, étal, bazar, souk, maréchal-ferrant, fenaison, rizière, Vaux-le-Vicomte, houille, maroquinerie, boa, rhododendron, ligne d’horizon, homard, sous-marin, homme-grenouille, cargo, transatlantique, explorer, bergeronnette, Marne, écluse, cèpe, forêt vierge, latex, goudronneuse, Panhard-Levassor, Saint-Germain, wagon-tombereau, quadrimoteur, speaker, Charles Lindbergh, vertigineux… Et c’est aussi dans un livre que j’ai appris qu’il existait l’Atlantide.
4) Je me souviens que ces premiers dons des livres m’inspiraient un sentiment de toute-puissance. Je me faisais possesseur et je me sentais comme immortel. J’ai cru même avoir inventé des choses qui n’existaient pas avant, comme la science-fiction, le communisme et l’érotisme.
5) Je savais que je savais des choses que les autres ne savaient pas. A la maîtresse et devant tous les autres camarades, je me suis vanté de savoir que c’était Charlemagne qui avait inventé l’école. La maîtresse m’a félicité pour ma science et j’en ai retiré beaucoup de fierté. Ce pouvoir du savoir, je me souviens d’en avoir aussi usé avec mes cousines d’Italie, qui bien que plus avancées en âge, en savaient moins que moi, cela se voyait, sur tout un tas de sujets. Je pouvais par exemple citer toutes les planètes du système solaire et bon nombre de satellites de ces mêmes planètes.
6) Très vite, j’ai fait l’amour avec certains livres. En commençant par Les Aventures de Tintin et celles de Blake et Mortimer. Je demande à ceux qui hériteront de ces collections de bien vouloir prendre soin du moindre pli, tache de confiture, empreinte de chocolat, miette de petit pain au lait et poil de chat, car ces traces d’effusion sont chargées d’avenir et sont la preuve intime de ce que ma première lecture a transmis à la deuxième, la deuxième à la troisième et ainsi de suite.
7) Après avoir lu Pinocchio, j’ai su que j’aurais à rencontrer dans ma vie des êtres à l’opposé de moi et qui seraient capables de m’enlever le goût de vivre.
8) J’ai commencé à écrire mon premier livre parce que je pensais que l’histoire que j’avais inventée était belle et qu’elle méritait de figurer dans un vrai livre. Je voulais participer à la grande aventure des livres. Je voulais aussi lire et posséder tous les livres de l’univers.
9) Avant de commencer à jouer au jeu de l’écriture, je jouais déjà à d’autres jeux solitaires, comme par exemple le jeu de la rivière, le jeu de la balançoire ou le jeu des petites voitures. Je n’ai jamais eu alors la pulsion de partager l’objet de ces jeux avec des tiers. Il en a été tout autrement avec le jeu de l’écriture.
10) Après plusieurs tentatives de transmettre mes histoires aux autres et à mes parents en particulier, j’ai pu constater qu’il y avait un abîme entre l’invention et le partage. Le monde ne pourrait jamais m’appartenir autant que j’appartenais au monde.


Source : Revue Parole, publiée par l'Institut Suisse Jeunesse et Médias
Germano Zullo est auteur et président de l’association Jeunesse et Médias.AROLE depuis 2009. Derniers titres parus : Les Oiseaux et Le plus Grand Footballeur de tous les temps aux éditions La Joie de Lire.
Crédit illustrations :
Photographies de Sheldan C. Collins, Whitney Museum of American Art, New York. Tirées du livre : Alexandre Calder, les années parisiennes 1926-1933, Éditions du Centre Pompidou, 2009.
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