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Écrire la grande guerre aujourd'hui

Par
Isabelle Guillaume
 

La Première Guerre mondiale hante la littérature pour la jeunesse depuis la fin des années 1980. En 1987, deux ans avant la chute du mur de Berlin, Anne-Marie Pol retrace dans Promenade par temps de guerre la quête d’un adolescent qui découvre que son père a été fusillé pour l’exemple. Ses successeurs construisent, tour à tour, des fictions autour de l’événement historique fondateur du XXe siècle, longtemps occulté par la Seconde Guerre mondiale et par la guerre froide.




Depuis ses origines, l’écriture de la Grande Guerre se place sous le signe contradictoire de l’indicible et de l’exigence de transmettre. Guerre industrielle, «massacre mécanique» (Alain), le conflit a suscité la sidération des combattants et créé un clivage entre le front et l’arrière, espace de la propagande. En même temps, il a inspiré une correspondance volumineuse, des carnets de guerre, et des récits nourris d’une exigence de vérité. De la guerre à l’après-guerre, de nombreux combattants ont publié des textes pour témoigner et dénoncer. Les écrivains qui racontent la Première Guerre mondiale aux jeunes lecteurs d’aujourd’hui héritent de cette difficulté et de cette exigence.



La guerre vue des tranchées
Catherine Cuenca, dans La marraine de guerre (2001), Camarades (2005), Frères de guerre (2006) et Porté disparu (2009), Christophe Lambert, dans Haumont 14-16. L’Or et la boue (2002), Yves Pinguilly, dans Verdun 1916. Un tirailleur en enfer (2003), plongent leur lecteur dans l’univers infernal des tranchées, des orages d’acier, et des chairs en lambeaux. Un tel choix impose au romancier de trouver un équilibre entre la vérité et le respect de la sensibilité de son jeune destinataire. Catherine Cuenca, par exemple, qui adopte le point de vue de soldats découvrant la guerre d’usure, édulcore la vision du conflit en associant une intrigue sentimentale à une représentation réaliste du quotidien des régiments d’infanterie.
Se placer sur le front pose, également, le problème de la représentation de l’ennemi. Montrer les offensives, la mort que s’administrent les soldats des deux camps peut susciter un ressentiment chez le jeune lecteur à l’égard des Allemands. Cet effet serait paradoxal et anachronique dans des romans contemporains qui délivrent un message pacifiste. Dans la logique de celui-ci, Christophe Lambert fait de son personnage un assistant téléphonique. Les choix d’Yves Pinguilly sont plus ambigus. Un tirailleur en enfer raconte l’histoire d’un jeune Sénégalais qui monte en ligne en avril 1916. Il offre en exergue le cri pacifiste de Joseph Delteil : «A bas la guerre !». Mais il se présente, aussi, comme un hommage à la valeur militaire des tirailleurs sénégalais. En décrivant les combats au corps à corps, Yves Pinguilly fait des champs de bataille de la Grande Guerre, non pas seulement l’espace d’un massacre mécanique où l’artillerie pulvérise des fantassins anonymes, mais aussi le lieu de l’exploit individuel. Il auréole son soldat d’une fureur épique.



Des «fables du deuil» (C. Trevisan)
En s’éloignant du front, les romanciers montrent la guerre sous un angle différent. Paule du Bouchet, dans Le journal d’Adèle (1995), Philippe Barbeau, dans La guerre d’Eliane (1998), Thierry Aprile, dans Pendant la Grande Guerre : Rose (2004), Fabien Grégoire, dans Lulu et la Grande Guerre (2005) choisissent le point de vue de jeunes héroïnes. Ils se situent ainsi du côté des civils qui attendent et pleurent leurs disparus.
Ce dispositif place un filtre entre la représentation des combats et le lecteur. Il favorise l’identification de celui-ci, surtout quand il s’associe à la forme du journal intime (Le journal d’Adèle, Pendant la Grande Guerre : Rose). Il offre une vision synthétique d’un conflit qui fut une guerre totale affectant l’ensemble de la population et coïncide ainsi avec des mutations historiographiques amorcées à la fin des années 1980. Enfin, il interdit l’héroïsation des combattants. Vue depuis l’arrière, la guerre n’est que l’attente interminable des permissionnaires qui reviennent du front détruits, physiquement et mentalement, et l’annonce des morts qui frappent inéluctablement les foyers. Elle se réduit à un processus de destruction qui brise les individus et les familles.
La dernière illustration de Lulu et la Grande Guerre montre, de dos, la jeune Lucienne et son frère contemplant un coucher de soleil dans un cadre bucolique. Le frère de Lulu est devenu un invalide en voiturette. Sans montrer les corps déchiquetés par l’artillerie, l’album de Fabien Grégoire dénonce l’horreur de la guerre industrielle. Pour les héroïnes de Paule du Bouchet, de Philippe Barbeau et de Thierry Aprile, la guerre représente le deuil des proches tués au champ d’honneur. Ses lieux symboliques sont les cimetières civils et militaires où reviennent les survivants de La guerre d’Eliane, de Haumont 14-16. L’Or et la boue, de Il s’appelait... le soldat inconnu, où Paule du Bouchet a erré en lisant les inscriptions des tombes pour baptiser son héroïne, et le monument aux morts de Zappe la guerre (1998) de Pef.



La transmission au coeur des fictions
«Sur la place de Rezé, le monument aux morts était sans vie. Ce soir-là, on ne le voyait carrément plus lorsque dans le brouillard, ils sont un à un apparus». L’album de Pef fait surgir des spectres vêtus de manteaux bleu horizon dans une petite ville bretonne où les journaux télévisés annoncent le nombre de victimes à Sarajevo, tandis que le monument aux morts de la guerre de 14 n’est plus qu’une masse de pierre vidée de sa valeur de mémorial. Pef publie Zappe la guerre à une époque où disparaissent les anciens combattants capables d’apporter un témoignage oral, où les conflits contemporains peuvent se comprendre comme le symptôme d’un oubli collectif de la première hécatombe du XXe siècle.
Pourtant, les romans contemporains postulent la possibilité d’une transmission de l’expérience des soldats de la guerre de 14. Ils se construisent, même, autour de ce thème. En inscrivant des lettres dans leurs récits, Paule du Bouchet, dans Père et fils (1999), Catherine Cuenca, dans La marraine de guerre, Dorothée Piatek, dans L’Horizon bleu (2002), Thierry Aprile, dans Pendant la Grande Guerre : Rose, Fabien Grégoire, dans Lulu et la Grande Guerre, mettent en scène la circulation de l’information entre le front et l’arrière. Les échanges épistolaires de ces fictions font écho à l’intérêt que les traces (lettres, carnets, journaux) laissées par les acteurs de la guerre rencontrent actuellement auprès des historiens et, plus globalement, auprès du public qui a fait un best-seller de Paroles de poilus (1998).
Les échanges des romans entre le front et l’arrière se prolongent dans une circulation entre les générations. La genèse de certaines fictions s’enracine dans l’histoire familiale de leurs auteurs. «L’idée de ce roman m’est venue quand j’ai lu le carnet que mon grand-père tenait au début de la guerre», révèle Evelyne Brisou-Pellen à propos de La maison aux 52 portes (2000). Les dédicaces de Promenade par temps de guerre d’Anne-Marie Pol et du Fils du héros (2004) de François Charles font de ces romans des chaînes entre les générations. La première rend hommage à son «grand-père, Henri Pol, chef d’escadron d’artillerie coloniale, mort pour la France, le 9 octobre 1915». A l’ouverture de l’histoire de Valentin qui découvre que son père est un déserteur, François Charles s’adresse à ses «vingt-quatre petits-neveux et petites-nièces. Qu’ils ne connaissent jamais la guerre».
«J’ai voulu faire se rencontrer deux générations, celle des jeunes lecteurs et la très ancienne, dont il ne reste plus aujourd’hui que quelques survivants de par le monde. J’avais envie d’une transmission de mémoire, comme un passage de témoin», explique Patrick Pécherot à propos de L’Affaire Jules Bathias (2006). Chez cet auteur de polars, comme dans Le bruit du vent (1991) d’Hubert Mingarelli, La maison aux 52 portes d’Evelyne Brisou-Pellen et Le cavalier démonté (2006) de Gisèle Bienne, le «passage de témoin» n’est pas mis en place d’emblée. La jeune génération doit établir une transmission problématique. Les héros du Bruit du vent et du Cavalier démonté construisent, difficilement, un dialogue avec d’anciens combattants enfermés dans une névrose de guerre.
Dans l’après-guerre, le jeune personnage d’Hubert Mingarelli renoue le lien avec son père muré dans ses souvenirs du front. Dans les années 1960, l’héroïne de Gisèle Bienne instaure un échange avec son grand-père, un ancien instituteur transformé par la guerre, qui sort de son silence pour léguer sa révolte à sa petite-fille. La maison aux 52 portes et L’Affaire Jules Bathias reposent sur une enquête qui emmène deux adolescents d’aujourd’hui à la découverte du destin d’ascendants morts sur les champs de bataille. Les personnages d’Evelyne Brisou-Pellen et de Patrick Pécherot révèlent une vérité occultée par l’Histoire officielle et ils restaurent une transmission interrompue. En explorant la mémoire familiale et collective, ils opèrent une catharsis libératrice pour eux-mêmes ou leurs parents.

Source : Revue Parole, publiée par l'Institut Suisse Jeunesse et Médias
Isabelle Guillaume est maître de conférences de littérature comparée et l’auteur de l’essai Regards croisés de la France, de l’Angleterre et des Etats-Unis dans les romans pour la jeunesse (1860-1914) paru en 2009 aux Editions Honoré Champion.
Crédit illustrations :
Les dessins sont Copyrights Gary Kelley. Ils illustrent une histoire de Noel de la guerre de 14-18 de J.Patrick Lewis, intitulée And the soldiers sang qui sera publiée en 2011 par Creative Editions, aux USA.
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