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Des métamorphoses à Saint-Paul-Trois-Châteaux

Par
Sylvie Neeman
 

Généralement, c’est le vent qui vous accueille – ou plutôt qui vous cueille, pour un peu il vous emporterait, tant il est vigoureux, le mistral de Provence, au mois de janvier ou février. A peine débarquée du train, à peine arrivée sur le quai de la gare de Pierrelatte et déjà on se laisse porter par les bourrasques, plus tard le chauffeur du taxi dit que si ce n’était pas le vent, ce serait la pluie, la grisaille, alors va pour le vent et le soleil.


Cela fait sept ou huit ans à présent que je vais à Saint-Paul-Trois-Châteaux pour la Fête du livre de jeunesse, sept ou huit années que je me rends avec curiosité et impatience dans cette petite ville de la Drôme, qui se transforme pour l’occasion en une mini-capitale du livre pour enfant, contaminant joyeusement la région. Car si le Salon du livre et les Journées professionnelles ont bien lieu à Saint-Paul-Trois-Châteaux, combien de rencontres, de spectacles, combien d’expositions dans les villes et villages alentours ?

Ce que je n’ai pas vu à Saint-Paul
Généralement, je parle des choses que j’ai vues – et des livres que j’ai lus. Mais laissez-moi, exceptionnellement, vous dire ce que je n’ai pas vu là-bas : je n’ai pas vu l’exposition de Jérôme Ruillier et Rémi Saillard, à Saint-Restitut, dans cet incroyable lieu qu’est la galerie Lithos, lieu que Katia Furter, de Bibliomedia Lausanne (elle aussi une grande amoureuse de ces rencontres de Saint-Paul), et moi-même avons eu le bonheur de découvrir l’année dernière : entre voûtes et caves, Cécile Gambini y exposait ses mini-livres faits en un seul et unique exemplaire, et ses personnages de céramique, et ses illustrations originales. Mais il faut une voiture – ou une bonne âme – pour s’y rendre, et donc pas de Saint-Restitut cette année, où l’exposition était pourtant prometteuse. Je n’ai pas non plus vu les ateliers pour les enfants organisés à Buis-les-Baronnies, à Donzère, à Grillon, pas assisté aux spectacles de Mondragon, de Suze-la-Rousse, je continuerais bien la liste, mais ce serait surtout pour le bonheur d’épeler ces noms… Pas entendu Claudine Galéa lire Toutes leurs robes noires – j’étais déjà dans le train du retour, mais entendu Timothée de Fombelle lire Le Phare, oui. Pas entendu Jean-Philippe Blondel lire Un endroit pour vivre, ni Susie Morgenstern Le don, mais Susie je l’ai entendue lire Je ferai des miracles, tandis que Chen Jiang Hong peignait sur scène. Mais ça c’était le feu d’artifice final, on y reviendra.
Si j’énumère ici tout ce que je n’ai pas vu ou pas fait, c’est pour donner une idée de la richesse de cette fête du livre, pour évoquer une infime partie des manifestations qui éclosent dans son sillage, leur variété ; cette impulsion qui saisit toute une région et dépasse largement le temps de la manifestation.
La Fête du livre de jeunesse de Saint-Paul-Trois-Châteaux, c’est d’abord un salon du livre qui invite une trentaine d’auteurs et d’illustrateurs, sur cinq jours. Le matin, l’après-midi, ils vont dans les classes, ils participent à des tables rondes, à des entretiens, puis, lorsqu’ils ont un moment de libre – ou le week-end – ils dédicacent leurs livres dans l’espace aménagé pour eux au cœur même du Salon. La fête du livre de jeunesse de Saint-Paul, ce sont aussi trois journées professionnelles, suivies par des centaines de bibliothécaires en particulier, mais aussi d’enseignantes et d’enseignants (bien peu d’hommes, en réalité, dans le public de ces manifestations, mais ce n’est pas une particularité de Saint-Paul !), qui arrivent par cars entiers le matin et repartent de même en fin d’après-midi. Je crois que près de 1 200 personnes étaient inscrites cette année : à une journée de formation, ou deux, ou trois. Un succès impressionnant, qui est à l’image de la qualité des rencontres proposées au cours des trois jours.

La métamorphose dans tous ses états
C’est le thème de « la métamorphose » qui avait été choisi cette année par les organisateurs : thème riche de promesses, de détours mythologiques, de récits fondateurs. Thème qui m’intéressait aussi parce qu’il allait mettre en avant – entre autres – des types d’œuvres littéraires que je connais peu : la « fantasy » et le manga.
La première Journée professionnelle fut ouverte par Chen Jiang Hong, qui était l’invité d’honneur de cette édition ; il introduira le sujet en quelques phrases poétiques et philosophiques, plaçant la métamorphose au cœur d’une démarche identitaire, la quête de soi : elle est l’instrument qui permet de « retrouver le vrai visage de soi », de mieux se retrouver.
Puis Anne-Marie Mercier, qui enseigne la littérature de jeunesse à l’université, proposera un magnifique parcours à travers l’histoire de la métamorphose, des Dieux qui se transforment en humains, aux humains frappés d’une malédiction. Partant de L’Ane d’or d’Apulée, au second siècle après Jésus-Christ, elle montrera que le personnage métamorphosé doit en quelque sorte « faire ses preuves », autrement dit être reconnu en tant qu’humain par un autre humain pour accéder à nouveau à son statut premier, ré-appartenir à sa communauté.
L’essentiel de son exposé portera ensuite sur trois grands classiques de la littérature de jeunesse : Alice, Pinocchio et… Claude Ponti. Une passionnante typologie examinera ces personnages et auteur sous différents angles : leur rapport au monde et aux choses (avec par exemple l’univers animiste de Ponti, son chemin qui a des pattes et se déplace, ses maisons à jambes, la brique sans cœur) ; la transformation des êtres, selon différents modèles : ovidien, avec un changement de règne (un animal qui devient végétal par exemple), ou selon le modèle classique du conte (le fiancé animal), etc. Anne-Marie Mercier se penchera également sur les causes de la métamorphose : punition chez Pinocchio, volonté ferme d’Alice, ou encore les métamorphoses « innocentes » de Ponti : cela arrive, c’est ainsi, et c’est réversible.
La matinée continuera avec l’intervention de Patrick Ben Soussan, pédopsychiatre et président de l’Agence nationale des pratiques culturelles autour de la littérature de jeunesse. Avec sa conférence intitulée « Dans métamorphose, il y a mort », il dit la nécessité absolue de changer pour… ne pas mourir. Devenir celui que l’on est vraiment, entrer dans un schéma de transmission active, faire sien ce dont on hérite… Patrick Ben Soussan évoquera la nécessité de nourrir l’enfant de paroles autant que de lait, rappelant que Platon l’affirmait déjà ; et disant à quel point Wolf Erlbruch, avec La grande question (Editions Etre), avait su comprendre ce besoin de l’enfant de se créer lui-même, de raconter sa propre histoire.
Voici donc un aperçu de ce qu’a pu offrir cette première demi-journée professionnelle ; l’après-midi, deux tables rondes présentaient l’une une expérimentation pédagogique en milieu scolaire, autour d’un conte de métamorphose, tandis que l’autre réunissait Aurélia Fronty et Rémi Saillard, deux illustrateurs qui ont travaillé avec des contes ou des récits de métamorphoses : il leur sera demandé en particulier de quelle façon ils ont représenté ces héros et leurs transformations, par quel biais ils ont abordé cette problématique.
Tout au long de ces Journées, des professionnels du livre et de la lecture se sont succédé pour apporter un éclairage varié, riche et stimulant. Le conte fut présent, tant dans sa pratique que dans les méthodes de collecte des récits du répertoire oral, puis du passage de l’oral à l’écrit ; les grands mythes, de même, furent abordés, au cours d’une conférence passionnante de Laurent Bazin qui montra à quel point la métamorphose est un motif qui traverse les siècles et les civilisations, laissant son empreinte dans les arts en général et la littérature en particulier ; mais c’est aussi une sorte de disposition mentale, une structure de l’esprit par laquelle, entre nature et culture, l’homme essaie de penser le monde ; la « fantasy », la littérature « ados » en général, les mangas furent également présentés, sans oublier le cinéma, avec des extraits de films où parfois les effets spéciaux balbutiaient encore – et étaient d’autant plus savoureux ; et même l’origami se fit une petite place, en une brève conférence-spectacle qui montrait les techniques permettant de transformer une simple feuille de papier en… personnages d’histoires.



Une fin de toute beauté
A la toute fin des Journées professionnelles, on a pu voir un hommage de Chen Jiang Hong au peintre chinois Zhang Zeduan, une version animée du long rouleau que le Maître avait peint au 12e siècle et qui évoquait la vie le long du fleuve Jaune. Puis une toile blanche de grandes dimensions fut amenée sur scène, suivie par Susie Morgenstern qui s’est installée à une table tandis que Chen disparaissait derrière la tenture immaculée, un seau et un pinceau à la main, et c’est sur un fond de musique et de paroles (celles de Je ferai des miracles, écrit par Susie), que Chen Jiang Hong a imaginé une magnifique fresque dont le miracle, bien réel celui-là, se percevait dans le léger décalage qui existait entre les coups de pinceaux de l’artiste (côté verso du tissu), et le moment où son trait apparaissait aux yeux du public, côté recto :
métamorphose du blanc en une attente de quelque chose – arbre, eau, dragon – qui existe déjà mais tarde un peu à se manifester. Ce fut une belle façon de terminer ces Journées.
Le Salon, lui, s’est poursuivi jusqu’au lundi suivant ; il y eut encore beaucoup d’événements dont je n’ai pas parlé, des vernissages, les remises des prix Pitchou et Sésame, le « salon d’essayage des livres », la grande librairie, des expositions d’originaux… toutes choses qui avaient lieu en parallèle aux Journées professionnelles et permettaient de faire encore d’autres découvertes, encore d’autres rencontres. Sans oublier les enfants ! Eux aussi venaient par cars entiers visiter « leur » salon, participer au jeu de piste organisé à leur intention, demander un autographe à « leur » auteur (souvent sur un petit bout de papier déchiré ; je voulais parler à Timothée de Fombelle et j’ai patienté dix bonnes minutes pendant qu’il dédicaçait, avec beaucoup de gentillesse, les bouts de papier que lui tendait une classe entière).
La Fête du livre de Saint-Paul-Trois-Châteaux, c’est aussi une question de personnes : des organisateurs qu’on a plaisir à croiser année après année – et qui des mois durant travaillent à la réussite de cette belle manifestation – des animateurs, des journalistes, des bénévoles… Une mobilisation impressionnante, qui parvient à entraîner toute une région dans cet événement de qualité.
Le vent faiblissait, au moment où j’ai repris mon train vers le Nord, vers la Suisse, on annonçait un week-end printanier sur la Drôme, et des affiches promettaient la dégustation d’une immense omelette aux truffes...


Crédit illustrations :
Sylvie Neeman est la rédactrice responsable de la revue Parole, de l’Institut suisse Jeunesse et Médias.
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