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Raconte-moi un arbre !

Par
Cécile Desbois-Müller
 

Au pied de l’arbre, l’homme contemple ce monde qui le dépasse. Les frondaisons dans le bleu, les jeux invisibles sous terre. Air, temps et espace : depuis toujours, l’arbre est la mémoire mythologique et philosophique de l’homme. Depuis toujours, ce bruissement feuillu peuple ses histoires, ses images, ses livres pour petits et grands...


Pénétrer dans la dense forêt des livres jeunesse consacrés à l’arbre, mais ne pas se perdre. Comment ? En pourchassant Dix feuilles volantes, bibliographie éditée par l’Institut suisse Jeunesse et Médias à l’occasion de la Nuit du conte 2010. En suivant, sinon, le chemin de livres exhaustif, commenté et régulièrement actualisé du site «Des albums en maternelle». Alors, chacun pourra s’initier aux essences de ces ouvrages. Car il s’agit bien de cela, ramasser, glaner, au fil de la promenade, des livres comme autant de feuilles. Les collecter pour observer leurs formes et couleurs, multiples et grandioses, et se proposer de les assembler, de créer des familles, de les faire dialoguer dans une rencontre inédite, subjective, qui pourra au fil des usages - en bibliothèque, à l’école, à la maison - se rejouer d’une tout autre façon : l’arbre parle à tous et surtout à chacun.

Le don de l’arbre
Parce qu’il pratique l’existence par millénaires, l’arbre incarne, dans les mythologies, les rites païens ou les cultures monothéistes, une sagesse libérée des Passions. Il est celui qui sait, qui écoute et apaise l’homme. Les auteurs d’albums jeunesse, au fait de leur condition humaine, puisent aux sources de ces traditions. Ainsi Shel Silverstein, auteur et illustrateur américain, propose-t-il un face-à-face expressif entre L’arbre généreux (L’Ecole des loisirs) et un petit garçon à qui il offre ses feuilles, afin que celui-ci s’en fasse «des couronnes pour jouer au roi de la forêt». Puis, à l’adulte qui signifie des besoins toujours plus matériels, le noble végétal accorde son ombre, ses fruits, son tronc et jusqu’à sa souche. L’attachement profond de l’arbre – dont la grandeur d’âme l’empêche de tenir dans le cadre de la page – à l’homme se fait sensible par le trait clair et l’illustration pleine page. Mais il faudra du temps à son compagnon pour prendre conscience de ce qu’est le bonheur dans le don. Il lui faudra atteindre la vieillesse dans le livre, l’âge de raison pour les lecteurs auxquels ce petit bijou, datant de 1964, s’adresse.
L’arbre patient sait attendre. Attendre que l’homme voie enfin en lui une renaissance possible. Dans Je te protégerai (Sarbacane, Arno), qui pourrait se découvrir telle la sombre préface du Baron perché d’Italo Calvino, le héros ne porte en lui aucune joie. Tandis que l’arbre de son jardin grandit, s’entoure d’oiseaux et d’écureuils, lui vieillit, seul, oublié. Décidé à le sauver de son coeur de pierre, l’arbre lui tend branches et feuilles pour l’accueillir. L’homme n’y croit pas. Seule la patience de l’arbre saura lui rendre possible l’accès à son monde de couleurs.
Dans ces histoires et bien d’autres, la figure des arbres prodigues et doués de pardon s’inscrit dans la tradition chrétienne, qui narre aussi l’histoire anonyme de ces Trois arbres se réjouissant d’apaiser le coeur des hommes. Cette représentation contraste fortement avec celle que l’on rencontre, ailleurs, au détour des contes orientaux par exemple. Là, les cèdres et baobabs pratiquent la magie, la mettent au service des hommes tout en se moquant de leur stupidité. L’un de ces donneurs de leçons, L’arbre ami du bûcheron (Père Castor-Flammarion), vient en aide à un pauvre meunier tout en jouant des tours à celle qui entend profiter de lui. Un autre redresseur de torts, L’arbre qui fit de Leila une princesse (Flammarion), punit lui la cupidité aveugle de villageois avant de fléchir devant l’innocence de la jeune fille et de pardonner. Fort mais imparfait, car soumis aux sentiments humains, l’arbre, ce révélateur des cultures, se rapproche plus ici de la figure paternaliste des dieux mythologiques.



Illustration de Claude Ponti pourL'arbre sans fin (L'Ecole des loisirs).


Ici-bas et tout là-haut
Ses racines s’enfoncent profondément dans le sol, sa ramure s’élève vers le ciel, et l’arbre forme un trait d’union entre la Terre et le Ciel, les hommes et les dieux, le chaos primordial et la connaissance lumineuse.
Splendides sont les ouvrages qui célèbrent l’arbre d’en haut, ses cimes étourdissantes, son feuillage exubérant. Rares et remarquables sont ceux qui évoquent les noeuds de son réseau souterrain. Livre des Mystères fait de trous, béances et passages, L’arbre sans fin (L’Ecole des loisirs) lève ainsi le voile sur l’invisible : dans un parcours initiatique génialement orchestré par Claude Ponti, la jeune Hipollène descend au plus profond de l’arbre, théâtre de ses peurs, espace véritable de son âme. Des ténèbres originelles aux hauteurs célestes et glacées, la jeune héroïne parcourt son arbre de vie pour accéder à son identité. L’arbre, métaphore de l’acte de naître, vivre, grandir et mourir ? Comme le rappelle Frédéric Rose, auteur de la formidable thèse consacrée à cet album : Une étude de l’album de Claude Ponti, L’arbre sans fin : Analyse de l’oeuvre, réception auprès des élèves, Ponti réitère là un motif prégnant dans son oeuvre.
Déjà Okilele – reprenant à son compte cette phrase de Georges Perec (Un homme qui dort) : «Tu ne pourras jamais que vouloir devenir arbre à ton tour» – faisait l’arbre. Il s’enracine, s’immobilise, écarte ses bras-branches, et se révèle à lui-même. Nul autre que Ponti pour utiliser avec tant de subtilité cette métaphore de la verticalité : celui qui regarde l’arbre se redresse luimême, pensait Nietzsche. Pieds en terre, âme élevée, tel un arbre, l’enfant grandit, s’élève, à l’image de la coiffure, droite et haute, qu’arbore Hipollène à la fin du récit. Nul autre que Ponti pour initier les jeunes lecteurs à cette révélation.
Une fois passés par les méandres de L’arbre sans fin, ceux-ci peuvent d’ailleurs répondre à l’invitation de Jean-Marie Gustave Le Clézio et partir pour un poétique Voyage au pays des arbres (Gallimard jeunesse). Ce que découvre le jeune héros du roman renvoie aussi à la part obscure des arbres. Leurs racines, nous assure le romancier, aiment se desserrer, s’exposer à la lumière et leur permettre d’entrer dans un mouvement universel. Le «dedans» passe au dehors, la nuit devient jour, dans un rythme textuel intelligemment mis en images par Henri Galeron. Dès la couverture du roman, le dessinateur confirme l’entrée assurée de l’enfant dans un monde tripolaire et l’éveil d’une intelligence.
Sous-sol, sol et ciel, cette trinité tout allégorique reste néanmoins, et avant tout, naturelle, rappelle Iela Mari. Dans L’arbre, le loir et les oiseaux (L’Ecole des Loisirs), documentaire datant de 1973, sont narrées les vies parallèles d’un chêne, de plantes et de graminées, d’un couple d’oiseaux et d’un loir, au cours d’une année. Avec un parti pris de taille, laisser aux images, dépouillées de texte, le soin de tout dire, de tout montrer. Alors l’espace souterrain, trop sombre, trop souvent omis, accède à la clarté, pour donner sens à la notion d’écosystème et d’interdépendance entre les animaux et les végétaux. Iela Mari livre là un travail tout à la fois artistique et scientifique, en permettant aux jeunes lecteurs de contempler l’arbre dans son intégrité.



Illustration d’Olivier Tallec pour Grand loup et petit loup. La petite feuille qui ne tombait pas (Les albums du Père Castor)


Le cycle de la vie
Dans l’échelle de son temps, l’arbre touche à l’éternité. Cette biologie si particulière (une régénération presque sans limite de chacune de ses cellules), l’incline à oser une promesse : celle d’un après possible. Alors il scande le temps, le marque de ses feuilles et de ses cernes, lui enjoint de ne pas fuir le cercle des saisons. Il est l’almanach naturel dans lequel l’homme inscrit et mesure la durée de sa vie. Grand Loup et petit loup, dans la seconde de leurs aventures, La petite feuille qui ne tombait pas (Père Castor Flammarion), emportés par le pinceau d’Olivier Tallec et les mots de Nadine Brun-Cosme, en font la belle expérience. Les deux compères contemplent une feuille d’arbre. Petit loup, fasciné par son vert si tendre au printemps, son brun si doux en automne, aimerait la toucher. Grand Loup l’encourage à la patience : bientôt la feuille tombera. Mais passent les saisons et reste la feuille. Et quand Grand Loup décide d’aller la cueillir, celle-ci tombe en miettes, offrant un spectacle d’une indicible beauté. Beauté de ce que le temps finit par emporter, beauté de ce qui lui survit : l’attention portée à l’autre, l’amitié.
Dans une approche moins exigeante mais tout aussi bien vue, David Ezra Stein prend prétexte de l’automne, saison des subtils changements chromatiques et des lents mouvements de départ, pour sourire tendrement d’une vaine tentative. L’ours et les feuilles (Circonflexe) observe cet ourson, étonné de voir les feuilles tombées à terre et tentant de les rendre aux arbres. Fatigué, il finit par renoncer et se fait un matelas de feuilles pour s’endormir. Ne pouvant arrêter le temps, il accepte l’hiver et la torpeur de l’hibernation. Trouver sa place dans le changement, c’est encore la réflexion amenée par Dix feuilles volantes (L’Ecole des loisirs, Anne Möller). A l’automne toujours, le vent emporte dix feuilles jaunies d’une branche de saule. La première sauve une sauterelle de la noyade. La deuxième sert de nid douillet à un écureuil. La troisième permet de prendre des notes... Au delà de la simple découverte des saisons, l’enfant apprend à se situer dans le temps, à imaginer ce qu’il advient des petites et grandes choses désormais envolées.



Image de Joëlle Jolivet pour l'homme qui plantait des arbres (Gallimard Jeunesse)


Un étrange destin
Au coeur de cette réflexion sur le temps, pointe l’instant d’une question fondamentale : en échange de toutes les attentions dont l’arbre honore l’homme, que lui offre celui-ci en retour ? Car L’arbre en bois (L’Ecole des loisirs), explique Philippe Corentin, nécessite des soins. Un petit garçon qui réclame une histoire triste l’apprendra à ses dépens. Quand sa table de chevet prend la parole, c’est pour conter sa mésaventure, celle «d’un arbre en bois, un grand avec des tas de branches partout et des feuilles et tout et tout» qui subit la pollution, les tirs de chasseurs, puis les scies, les clous et vis. Sous couvert d’humour, dans un dessin très évocateur, Corentin évoque la tragédie des arbres, qui finissent dans le pire des cas «dans la chambre de deux tristounets».
Le texte, si proche lui aussi du conte des Trois arbres qu’on ne peut croire que Corentin n’y ait songé, scrute nos âmes, sonde notre relation à l’arbre et plus généralement à la nature. L’homme aurait-il aussi peu de gratitude pour imposer à son compagnon une telle fin ? Son devoir n’est-il pas de veiller à la bonne vie de celui qui le sert ?
Oliver Jeffers égratigne un peu plus cette épineuse contradiction. Sur le mode de la fable, il évoque la déforestation organisée par Le filou de la forêt (Kaléidoscope), en l’occurrence un ours obsédé par une compétition d’avions en papier. Pour s’entraîner, celui-ci tronçonne méthodiquement les branches puis les troncs des arbres et les transforme en papier. Ce livre dérangeant, tant par son graphisme (animaux juchés sur d’étranges jambes de bois, couleurs pastel hésitant entre douceur et froideur), que par sa trame narrative (alarmante naïveté des enquêteurs, procès singulier d’un animal), ose traîner le criminel jusque devant le tribunal qui l’enjoint à replanter des arbres. Allusion réelle à une autre vérité – le livre provient de l’exploitation forestière, sujet abordé avec intelligence par L’arbre lecteur (Didier Lévy et Tiziana Romanin, Sarbacane) – l’album pratique le non-dit textuel en illustrant la dépendance des animaux à leur milieu arboricole. Seul le «coupable» ignore ce mode de vie pour se livrer à son activité égoïste et dévastatrice. Libre alors à chaque lecteur de se situer dans cette communauté et face à ses responsabilités.
Car, lit-on, le destin des hommes et des arbres est inextricablement lié. Déjà Jean Giono narrait dans L’homme qui plantait des arbres comment un berger, solitaire et paisible, rendait la vie à la terre aride et désolée. Mettre une graine en terre : seul cet acte d’humilité peut rééquilibrer la balance des offrandes. Désormais illustré par les délicates lithographies de Joëlle Jolivet (Gallimard jeunesse), le récit insiste sur l’impact de la décision d’un seul : du pop-up d’ouverture à celui qui clôt le livre, le paysage s’est métamorphosé, devenant un paradis sur lequel ni le temps ni la guerre n’ont prise. Plus récemment, l’histoire de Mama Miti, la mère des arbres (Le Sorbier) insiste sur l’engagement nécessaire des hommes dans cette relation d’échange. Petite, Wangari Maathai – prix Nobel de la paix en 2004 – vit dans un Kenya vert et riche de plantes. Mais de retour après des études aux Etats-Unis, la jeune femme trouve son pays affaibli par les déforestations massives et la culture intensive. Wangari apprend alors aux femmes de son village à planter des arbres et à s’occuper de cette «ceinture verte», ceinture de vie.



Illustration de Laëtitia Devernay pour Diapason (La joie de lire)


Garder un lien
Protéger l’arbre implique de le (re)connaître. Emblème de la connaissance, porte-parole de la forêt qu’il dissimule, l’arbre mène vers des savoirs qui, avant de devenir scientifiques, étaient primitifs et essentiels. Surgissent alors des documentaires cohérents, à l’imagerie soignée, tel Le grand livre de l’arbre et de la forêt (Gallimard jeunesse). Avec un sommaire exhaustif, allant de l’anatomie de l’arbre à l’histoire de son évolution, des différents types de forêts à leurs enjeux, sans oublier la place des arbres dans l’art et dans l’imaginaire, cette belle porte d’entrée sylvicole bénéficie des illustrations et textes du spécialiste René Mettler. Ouvertement vulgarisateur, cet ouvrage en côtoie d’autres, plus étonnants, car visant moins à informer qu’à célébrer leur objet d’études dans sa beauté formelle, dans son esthétique. Dans un format proche du cahier de naturaliste, Emilie Vast passe ainsi les branches, feuilles et fruits des feuillus d’Europe à la loupe de son microscope épuré. Au fil des pages, dans un traitement magistral, presque baroque, fait de noir et d’aplats d’une couleur par page, l’arbre, sorti de son contexte naturel, perd racine pour devenir signe. Et l’ouvrage de fournir les clés pour le décoder. Par sa maîtrise des couleurs, la stylisation, l’absence du trait à la faveur de la forme, l’organisation répétitive des pages, L’herbier d’Emilie Vast (MeMo) n’est pas sans évoquer L’arbre, le loir et les oiseaux cité plus haut. Comme si, à plus de quarante ans d’intervalle, les deux auteures se répondaient dans leur mise en forme pour mieux opposer leurs choix cognitifs.
Dans la même veine, L’arbrier de Delphine Chedru (Albin Michel jeunesse) décide de ne pas choisir entre une vocation informative et une envie expressive. Après l’invitation à ramasser des feuilles et à les identifier, le livre propose des décors où mettre en scène tout ce petit monde naturel. Le platane permet de faire des yeux de chats, l’osier blanc devient pales d’éoliennes, le tilleul se métamorphose en écailles de poissons... L’art pour sensibiliser à la nature, tel semble être le credo de ces nouvelles productions arboricoles.

«Disegnare un albero»
Dans cet ouvrage didactique (Corraini), Bruno Munari décline les possibles modèles de l’arbre. En partant de l’observation de ses structures, il imprime les pages de silhouettes noires épurées. A sa suite, les illustrateurs jeunesse proposent une imagerie de l’arbre qui participe à l’histoire de sa représentation artistique.
Ainsi, Katsumi Komagata envisage le déploiement de l’arbre à partir de la pliure des pages. D’un bourgeon, simple triangle, éclot ce Little Tree (One Stroke / Les Trois Ourses), dont les branches se couvrent peu à peu de feuilles. Par le travail de découpe et l’utilisation de papiers texturés, l’artiste matérialise le temps, l’espace de vie, les cycles de l’arbre.
Malika Doray insiste : Près du grand érable (L’Ecole des loisirs), les saynètes réclament aussi l’espace d’un paravent pour déployer les branches des noisetiers, pins, bouleaux, platanes et érables, représentés très justement. C’en est donc ainsi : dessiner l’arbre réclame un champ ouvert, taillé à ses larges dimensions, un panorama. Large et haut, car si l’on suit Katsumi Komagata, l’arbre se définit comme une sculpture vivante, requérant la verticale du livre, de l’espace.
Cette ligne dressée vers le ciel se fait donc philosophique et graphique. Ainsi Un an, l’automne (Charlotte Fréreau, MeMo) adopte-t-il un format serré, tenant debout et s’ouvrant en une frise où dansent de minuscules arbres et feuilles en partance, parés de couleurs fauves et chaudes. Ainsi Diapason (Laetitia Devernay, La Joie de lire) s’élève-t-il au gré de traits sinueux et étroits jusqu’aux cimes. Là-haut s’installe un chef d’orchestre qui fait naître une musique végétale, silencieuse, ascensionnelle.
Car au pied de l’arbre naît finalement la poésie. Celle créée par tous ces auteurs et illustrateurs. Celle, bien sûr, d’une grande amie des arbres dont il aurait fallu évoquer le travail ici, Anne Herbauts. L’échange proposé sera ces dernières lignes : «arbre. Quand on le prononce, en prenant le temps, il se déplie devant nous, les branches nouées s’écartent du tronc, dessinent les racines du ciel et s’éparpillent, vertes et amères, lisses, doigts tendus vers une ébauche du vent. Débauche de vent ; et les branches s’agitent, offusquées des jupons blancs, de l’écume et des sifflements ; ah ! de temps en temps». De temps en temps (Anne Herbauts, Esperluette).

Source : Revue Parole, publiée par l'Institut Suisse Jeunesse et Médias
Cécile Desbois-Müller est rédactrice et médiatrice culturelle spécialisée pour le jeune public. Elle anime des parcours et ateliers liés à des expositions, propose des séances de découverte d’albums en bibliothèque et conçoit des documents pédagogiques pour les enseignants sur le thème de l’art et des livres.
Crédit illustrations :
Illustration en ouverture tirée de "Qui a tué Rouge-Gorge?", d'Etienne Delessert, Gallimard Jeunesse
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