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Sur les traces du moi dans les albums pour enfants

Par
Denise Von Stockar
 

Depuis la deuxième moitié du XXe siècle, la littérature de jeunesse s'intéresse tout particulièrement au développement psychique de l’enfant. L’album, avec ses deux langages interactifs, verbal et graphique, devient notamment le support privilégié de mises en scène d'expériences psychiques. Les auteurs y abordent des situations et des processus émotionnels complexes, souvent conflictuels, dans lesquels la représentation de la conscience du Moi enfantin liée à sa quête d'identité occupe une place importante.


Ceci n'a pas toujours été le cas. En effet, toute représentation de la conscience identitaire d'un enfant est fortement liée aux idées changeantes que les sociétés se font de l'enfant et de l'enfance au cours des époques. D'après la plus ancienne idée pédagogique née au XVIIIe siècle, l'enfant est considéré comme une créature sauvage et incomplète qu'il faut apprivoiser, voire éduquer le plus vite possible en vue d'une socialisation efficace. Et les livres qui lui sont adressés sont par conséquent mis exclusivement au service de cet objectif éducatif. L'individualité enfantine n'y trouve pas encore sa place.
L'idée romantique de l'enfant angélique et de l'enfance paradisiaque, qui se rattache depuis le XIXe siècle à la philosophie de Rousseau, dénie à son tour toute individualité en faveur d'une autre vision utopique adulte, celle de son apparence pure et ses forces salvatrices. Seule l'image du XXe siècle, née des nouvelles connaissances de la psychologie cognitive, psychodynamique et systémique, met enfin le petit enfant en tant que créature individuelle au premier plan ; non seulement dans la recherche et la pratique pédagogique, mais aussi dans la littérature qui lui est destinée, notamment depuis les années 1970. Les jalons sont ainsi posés pour une approche sensible de la personnalité enfantine, de son Moi en évolution, avec ses besoins et sa volonté, son désir d'autonomie et son potentiel d'imagination.




L'instance du Moi
Dans la perspective psychologique choisie, le concept très complexe du Moi se limitera à cette instance du Moi dont l'enfant prend de plus en plus conscience. Celle-ci se développe selon le principe de la réalité et dans un double champ de tensions : d'une part, ce Moi est censé apprendre à négocier entre son univers psychique intérieur avec ses besoins, ses désirs et ses émotions, et le monde extérieur avec ses règles et ses exigences. D'autre part, il doit pouvoir différencier entre soi en tant que sujet et l'autre en tant qu'objet.
Ce n'est qu'en sachant gérer cet acte de balance continu entre les divers pôles d'intérêts que l'instance du Moi humain peut trouver cet harmonieux équilibre personnel qui détermine sa personnalité.
Nombreux sont les albums qui traitent, dans le courant de ces quarante dernières années, des divers aspects de ce phénomène qu’est l'individuation enfantine. En principe, ils le font selon deux modes différents : soit ils saisissent d’une manière plutôt statique la conscience identitaire d’un enfant protagoniste à un moment précis de son développement ; soit ils décrivent d’une façon dynamique un processus d'identification en mettant l’accent sur un conflit relationnel ou psychodynamique. Et c'est selon l'approche choisie que l'album change de fonction.

L’album, miroir pour un Moi momentané
Lorsqu'il saisit des états d’âme et des traits spécifiques d’un Moi enfantin à un moment précis de son développement, l’album devient un miroir dans lequel l’enfant lecteur peut voir le reflet de son propre Moi en résonance avec celui du protagoniste fictif.
Un des exemples les plus parlants en est certainement Olivia (Ian Falconer, Seuil jeunesse 2000). Dans une série d'épisodes quotidiens dessinés en noir et blanc avec des éclats de rouge naît le portrait adorable d'une fillette cochon qui révèle avec humour et tendresse la conscience caractéristique du Moi d'un enfant préscolaire, dans toute sa complexité et son ambivalence : son besoin d'amour et sa peur de l’abandon, son sentiment d'omnipuissance et son égocentricité, son esprit de contradiction et son désir d'harmonie. Le petit lecteur y trouve, souvent avec bonheur, l'écho de ses propres réflexions et de ses états d’âme.
Si l'identité enfantine s'articule ici autour des divers états psychodynamiques de l'enfant (et de sa mère !), l’héroïne de Moi (Chô Shinta et T. Shuntarô, 1976, traduction française chez Picquier en 2007) interroge elle-même son identité, cette fois à travers ses relations avec les autres. Dans une construction narrative simple et répétitive et des images schématisées, une fillette de cinq ans constate qu'elle est à la fois plus petite (que la girafe), plus grande (que la fourmi), qu’elle est aussi à la fois une soeur, une élève, une amie, et encore une fille, petite-fille ou nièce, japonaise ou terrienne... Elle réussit ainsi à se situer dans le monde qui l'entoure sans pour autant avoir une réponse à la question aussi existentielle qu’universelle : qui est-elle, toute seule sans les autres ?
Dans une quête identitaire, c’est souvent le prénom qui joue un rôle indispensable, car il permet d'être appelé et reconnu comme individu se distinguant des autres : un topos classique, souvent traité dans les mythes et les contes tel le Rumpelstiltskin (Outroupistache) des Frères Grimm, mais qui apparaît aussi dans des albums tout récents, comme Si tous les éléphants s'appelaient Bertrand (Edouard Manceau, Milan 2010). Dans cette fable aux illustrations drôles et colorées, seul le petit éléphant futé trouve une solution heureuse, qui permet aux éléphants s'appelant, hélas, tous Bertrand, de sortir de leur triste anonymat tout en sauvant leur pays de la confusion totale.
Sara Fanelli propose en 1995 déjà une approche particulièrement originale de la représentation momentanée d'un Moi enfantin. Dans Les cartes de ma vie (Seuil jeunesse, voir aussi Parole 2/09), elle nous fait découvrir le «territoire» personnel d'un enfant en transformant des indices géographiques en coordonnées psychiques et mentales. Une série de plans aux couleurs intenses, exécutés avec une naïveté recherchée offre, page après page, différentes inscriptions spatiales d'une perception enfantine du quotidien très subjective, en exprimant ainsi des états d'âme et des émotions liés à la mémoire et au sens de la temporalité de l’enfant : une carte de son corps et de son coeur, d'une journée, de sa chambre, de son quartier... Ces cartes pas toujours faciles à déchiffrer oscillent entre différents niveaux d'expériences, réelles et imaginées, en confrontant le jeune lecteur à des psychogrammes composés de détails quotidiens dans lesquels il peut s'aventurer.

La métaphore au service du Moi en développement
A ces portraits d'une conscience du Moi momentanée s'opposent des albums qui saisissent un aspect d'une instance du Moi enfantin conflictuelle en plein développement, ce qui les rend forcément plus dynamiques. Pour exprimer les processus compliqués en jeu, ils recourent volontiers à un procédé de langage et de littérature qui leur convient particulièrement bien : la métaphore. Simple dans sa structure, magique dans son action et poétique dans sa forme, celle-ci sait mettre non seulement des concepts, mais surtout des images narratives sur des expériences et des sentiments complexes, et ceci par un transfert de sens par substitution analogique. Son efficacité dépend cependant beaucoup de la cohérence de sa logique interne, autrement dit son sens propre, qui est littéral, concret et souvent anecdotique, doit s'appuyer sur un système de références culturelles ou scientifiques suffisamment familier et cohérent pour qu'il puisse être facilement transféré à un deuxième sens, abstrait et figuré qui, lui, touche inconsciemment le lecteur.




A propos de conflits relationnels...
Lorsqu'un album s'engage dans un discours relationnel, l'enfant doit apprendre à réconcilier les intérêts de son propre Moi avec les attentes de l'Autre, ce qui aboutit souvent à un conflit de relations.
Un des premiers titres à traiter ce thème est d'ores et déjà un grand classique : Si Petit Bleu et petit Jaune (Leo Lionni, L’Ecole des loisirs 1971), deux formes abstraites aux couleurs primaires, se mélangent jusqu'à en devenir verts, cette fameuse parabole aborde une conscience du Nous si symbiotique que les deux héros en perdent leurs propres couleurs, symboles de leurs individualités respectives. Plus identifiés, même pas par leurs propres parents, les deux Verts se sentent complètement isolés, voire abandonnés. Ce n'est que dans le deuil de leur conscience individuelle perdue, dans leurs larmes bleues et jaunes, qu'ils retrouvent l'énergie et le courage de créer un nouvel équilibre subtil qui leur permet de vivre pleinement leur propre individualité tout en s'ouvrant à l'Autre. Les effets familiers de la théorie des couleurs servent ainsi de base concrète à une métaphore dont le sens figuré signale la problématique incontestable d'une relation devenue trop fusionnelle.
Dans un autre registre, Le garçon qui voulait être une marmotte (Hans Traxler, La Joie de lire 2009) est en effet tellement attaché à la marmotte sauvage avec laquelle il a passé l'été qu'il veut, l'hiver venu, hiberner comme elle. Recherchant désespérément le rongeur caché dans son terrier, il se perd dans la neige et tombe sérieusement malade avant de comprendre qu'il peut aimer son ami à fourrure, mais ne saurait adopter sa façon de vivre. Le sens propre d'une aventure concrète se transforme, au sens figuré, en une expérience existentielle qui parle de l’impossibilité, pour un individu, de changer sa personnalité.
Dans C'est même pas un perroquet ! de Rafik Schami, illustré par Wolf Erlbruch (Actes Sud junior 1996), c’est l'animal qui incarne l'instance du Moi encore faible de la petite fille. Lors de l'acquisition d'un perroquet, Lina doit apprendre à opposer sa personnalité et sa propre vision du monde à celles trop dominantes et égocentriques de ses parents. A l’inverse de l'enfant, l'oiseau ne se laisse pas dresser, ni réduire à quelques stupides expressions, voire au statut d'un simple objet. Ce n'est qu'au moment où Lina réussit à faire accepter par ses parents le fait que le perroquet est en vérité une «merrauquet» qui préfère siffler La Petite musique de nuit de Mozart que de répéter «Je m'appelle Jacquot», qu'elle peut les convaincre de reconnaître enfin sa personnalité unique, dont le Moi encore fragile demande plus d'autonomie et plus de respect pour ses besoins individuels. Animal exotique et familier à la fois, le perroquet au comportement aussi réaliste que magique sert donc de modèle d’une résistance enfantine devenue vitale.
Contrairement à cette enfant trop effacée qui doit apprendre à faire face à ses parents tyranniques, Le garçon au coeur plein d'amour (François David et Stasys Eidrigevicius, Møtus 2010) souffre d'une sur-identification à son entourage. Son énorme coeur le fait adopter, par empathie incontrôlable et affection identificatoire, les traits de tout ce (et tous celles et ceux) qu'il rencontre. Il perd alors l'attention d'une fille et le respect d'une marionnette, devient, à tour de rôle, âne, chat, tulipe ou sac à patates, puis rien qu'une énorme bouche, celle de tous ceux qui l'insultent... Ce n'est qu'au moment où il découvre, dans un miroir abandonné, son propre visage, symbole de son Moi négligé, qu'il réussit enfin à se reconnaître lui-même et à accepter son identité encore fragile.

A propos d'une optique psychanalytique
Lorsqu'une histoire choisit une approche psychodynamique, l'enfant vit des conflits intérieurs suscités par l'incompatibilité de ses désirs personnels cachés avec les exigences du monde extérieur. Les crises qui en découlent sont alors souvent accompagnées d'angoisse ou d'agressivité. Mais elles permettent à l'enfant d'harmoniser son développement physique et social avec son Moi, qu'il réussit ainsi à lentement intégrer à la réalité sociale dans laquelle il vit.
Le fameux Max et les Maximonstres de Maurice Sendak (L’Ecole des loisirs 1967, voir aussi Parole 1/2010) illustre parfaitement un tel conflit. Incapable de dominer la frustration née de son sentiment d'impuissance face à ses désirs pulsionnels, Max décharge son agressivité dans un premier temps sur sa mère et son chien. Puis il la vit exclusivement dans son monde psychique, au royaume imaginaire des Maximonstres, symboles de ses pulsions, avec lesquels son Moi encore faible peut enfin pleinement s'éclater. Ce n'est qu'au moment où son instance du Moi réussit à réconcilier la dynamique pulsionnelle avec les attentes du monde extérieur exigeant le contrôle des émotions que Max, apaisé, peut rentrer dans la réalité de sa chambre où le repas chaud préparé par sa mère l'attend. Ce mystérieux voyage initiatique dessiné à l'encre de Chine, coloré en pastels, devient ainsi une magnifique métaphore filée du difficile chemin qu'un enfant incapable de gérer son agressivité et ses limites doit faire pour apprendre à régir ses émotions.
Dans Chien bleu de Nadja (L’Ecole des loisirs 1994), l'animal ne représente pas le désir pulsionnel mais, au contraire, l'instance du Moi croissante d'une petite fille. Dans ce rôle, le chien s'engage à lutter contre la domination protectrice de la mère en faveur d'une plus grande autonomie, tant désirée par la fille. Dans des peintures doubles pages aux gouaches intenses, la crise trouve son point culminant dans l'impressionnante lutte métaphorique entre le chien bleu de l'enfant et la panthère noire maternelle. Après la victoire de son compagnon magique, Charlotte rentre, triomphante, chez ses parents qui l'accueillent à bras ouverts et lui permettent de garder son chien.
C’est au lecteur de sentir intuitivement que la fillette a enfin obtenu cette plus grande liberté, cette nouvelle autodétermination dont elle avait tant besoin.
Avec Dans la forêt profonde (Kaléidoscope 2004), enfin, Anthony Browne dessine, de son photoréalisme magique, la quête identitaire d'un garçon qui souffre de la peur existentielle de l'abandon. Inquiet de l'absence inexpliquée de son père et de l'air soucieux de sa mère, l'enfant part seul le matin apporter un gâteau à la grand-mère souffrante. Sur son chemin métaphorique, il rencontre, l'un après l'autre, Jean la Chance avec sa vache, Boucle d'or, Jeannot et Margot, et trouve le manteau du Chaperon rouge avant d’arriver chez sa Mamie déjà rétablie.
Son père l'accueille, sa mère arrive, radieuse, un peu plus tard, et la famille est ainsi de nouveau réunie. Les héros des contes de Grimm, dessinés en noir et blanc, vivent à la place de l'enfant le désir de dévoration, la peur de se perdre, le sentiment de solitude et d'abandon qui hantent son Moi enfantin en construction. En les affrontant courageusement, l'enfant, doté comme sa famille de couleurs vives, réussit à contrôler ses émotions ambivalentes, ce qui lui permet de trouver, malgré sa peur, son propre chemin avant de réintégrer avec bonheur le rassurant cadre familial.




Des métaphores animalières
Ces albums aux métaphores originales, souvent sophistiquées, côtoient deux histoires plus anciennes du fameux artiste américain Eric Carle, dont la simplicité presque naïve et la réduction superficielle risquent à première vue d’en masquer le remarquable message identificatoire. En calquant subtilement une quête d'identité enfantine sur le comportement physiologique d'un animal familier, leurs métaphores atteignent en effet une force étonnante.
L'araignée qui ne perd pas son temps (Mijade 2009, édition originale anglaise 1984), un petit album cartonné qui mériterait d'être mieux connu – et mieux traduit ! –, tisse infatigablement sa toile, et se tait. Plusieurs animaux l'incitent à jouer avec eux, mais sans succès. Elle ne dit pas non, elle continue tout simplement à tisser. Et lorsque le coq lui propose bêtement d'attraper la mouche dans l’air, celle-ci est déjà dans la toile ; sans commentaire, d’ailleurs, sur l'utilité d'une toile si soigneusement élaborée, ce qui est rare pour un livre d'enfant. La nuit tombée, la chouette admire l'oeuvre accomplie, mais l'araignée ne l'entend plus, elle dort déjà. L’histoire minimaliste évoque avec une admirable économie de moyens la constance absolue avec laquelle la petite bête reste elle-même en respectant sa raison d’être. Rien ne détourne son attention de sa tâche primaire. Tout à fait indépendante, elle s'identifie complètement à son oeuvre en vivant une étonnante cohérence entre son être et son faire. En réalisant donc tranquillement ce pour quoi elle est faite, elle devient l’étonnante métaphore d’un comportement humain qui réussit à rester authentique et fidèle à lui-même et à sa vocation.
Toutefois, c'est la fameuse Chenille qui fait des trous (première édition française Nathan 1969) qui jouit depuis 40 ans d'un succès incontesté et ceci avec raison. Qui ne connaît la chenille verte qui sort de son oeuf blanc, mange, dort et rampe le long des pages pour se transformer, sur la dernière double page, en un magnifique papillon ? Chemin faisant, elle traverse l'espace et le temps (pendant toute une semaine, jour et nuit) en évoquant ainsi le champ symbolique dans lequel l'ordre existentiel du monde et de tout être vivant – chenille aussi bien qu'enfant lecteur, en train de construire leur identité – s'inscrit. Les deux suivent tout intuitivement la loi du devenir, et l'animal montre à l'enfant la place que chaque créature occupe dans l'univers, en lui donnant confiance en son potentiel futur.
En conclusion, il importe encore de relever que l'efficacité de toutes les métaphores d'identité citées au long de cet article ne repose pas uniquement sur leur originalité et leur cohérence interne, mais aussi sur leur magnifique souffle poétique. Dans un élan dynamique et une perspective progressive, elles ouvrent grandes les portes sur le vaste horizon d'un avenir prometteur. Ainsi, loin d’enfermer l'enfant dans une vision trop limitée, elles l'encouragent, au contraire, à se dépasser soimême et à dépasser le stade auquel il se trouve en lui faisant comprendre que la quête du Moi n'est jamais un but, mais toujours un chemin.

Source : Revue Parole, publiée par l'Institut Suisse Jeunesse et Médias


 
Denise von Stockar, bibliothécaire et Master en sciences de l'éducation, est spécialiste de littérature de jeunesse ; elle enseigne au CLP et aux Hautes Ecoles Pédagogiques romandes.
Crédit illustrations :
Copyrights Eric Carle pour toutes les oeuvres reproduites.
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