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LES CHOSES QUI FONT BATTRE LE CŒUR

Par
MADELINE ROTH
Un jour où je ne trouvais plus du tout quoi répondre à la trente-sixième fois que mon fils me demandait «Quand est-ce qu’on arrive ?», j’ai décidé de jouer. J’ai dit «Pamplemousse». Et puis «Kiwi» et c’était gagné. Mon fils a continué. On a fait des listes de fruits, et puis de légumes, d’animaux, de mots qui commencent par A. On est les meilleurs. Je crois que les listes disent peut-être quelque chose de l’enfance. La liste au Père Noël, la liste de courses, les invités à l’anniversaire. Elles disent la vie, quand on prend le temps de la noter, d’y réfléchir. De s’y attarder un peu, le temps d’un poème. En littérature jeunesse, les «albums inventaires», ce sont des portes de greniers qu’on ouvre.


Illustration de Bruno Gibert pour
Quelques-unes des choses qu’il faudrait tout de même que je fasse (Autrement)

 
L’inventaire est évidemment une forme poétique, que les poètes surréalistes ont utilisée à leur manière, comme Jacques Prévert en 1946 dans Paroles, en mêlant délibérément des objets sans rapport apparent les uns avec les autres. Marguerite Yourcenar, avec les Mémoires d’Hadrien, ou Pascal Quignard avec Les Tablettes de buis d’Apronenia Avitia ont raconté, d’une autre manière, un temps, dilaté, sous la forme de listes de choses. Aujourd’hui, on retrouve l’idée de l’inventaire dans les oeuvres de Christian Boltanski, Annette Messager ou encore Ben. Dans les albums pour enfants, ces inventaires-là disent souvent les souvenirs. Et font sans aucun doute partie de ces albums que les adultes achètent (aussi) pour eux.
 
Je me souviens
Bruno Gibert, chez Autrement jeunesse, s’est amusé récemment avec Quelques-unes des choses qu’il faudrait tout de même que je fasse, de Georges Perec (l’auteur de Penser / Classer, texte qui accompagne souvent mes journées de libraire...). Vingt-deux petites choses essentielles : «2. Me décider à jeter un certain nombre de choses que je garde sans savoir pourquoi je les garde» ou «3. Faire l’acquisition de divers appareils électroménagers ». Sur de vieilles cartes postales, Bruno Gibert a dessiné, colorié, comme s’il ajoutait du présent qui vit sur un passé oublié, sur des souvenirs ou des choses qu’on n’aurait pas faites. En terminant par «22. Ecrire pour de tout petits enfants».
Avant Bruno Gibert, Yvan Pommaux avait publié, en 1997 aux éditions du Sorbier, un très bel album que l’on trouve encore : Je me souviens, sur un texte de Georges Perec daté cette fois-ci de 1978. Georges Perec disait «Ces Je me souviens ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées». C’est un vieil homme assis à la terrasse d’un café qui raconte à des enfants croisés dans la rue : «Je me souviens que le Studio Jean Cocteau s’appelait avant le Celtic».
Mais ces souvenirs, on peut aussi en faire une histoire, comme l’a fait Christian Voltz en publiant en 2005 au Seuil un très bel album intitulé La salamandre. Un homme d’affaires très pressé risque de manquer le rendez-vous le plus important de sa carrière à cause d’une voiture en panne. Il court. Il court. Et là, sur le chemin, ça alors... une salamandre. «Et c’est là que je me suis souvenu...». S’ouvre alors un autre temps, celui de l’enfance, avec une salamandre jaune et noir sur une boîte d’allumettes dans laquelle on range des pétards. Un livre de sorcellerie et un puits où l’on jette des voeux de papier. Mais une fois les souvenirs revenus à la tête du petit monsieur pressé, est-ce que la vie va reprendre, comme avant ? Ou bien va-t-on se soucier de ses rêves, à nouveau, des rêves qu’on avait avant ?

 
Photographie de Jean-François Spricigo pour
Pour grandir, il faut... (Rouergue)

 
 
Les petits riens
En 1995, Elisabeth Brami et Philippe Bertrand publiaient au Seuil Les petits riens, un petit album carré qui mettait en parallèle une chose et son image : «Ne pas marcher dans la rue sur les traits du trottoir». Puis il y eut Les petits délices, Les petits bleus au coeur, ou encore plusieurs livres sous forme de frise-accordéon dans une collection intitulée Petits bobos, petits bonheurs. Et puis encore Moi j’adore, maman déteste et ses déclinaisons. C’est à peu près au même moment (1997) que Philippe Delerm connut un succès inattendu avec La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.
En littérature jeunesse, Françoise Kérisel s’est inspirée des notes de chevet de Sei Shônagon, qui était poétesse à la cour de l’impératrice japonaise Sadoko au tout début de l’an 1000, pour écrire l’album Dame Sei Shônagon et le samouraï, illustré par Sacha Poliakova et publié au Seuil en 2007. Dans de très nombreuses notes, Sei Shônagon écrit des impressions, les choses qu’elle aime ou déteste voir, écouter, manger. On trouve des «choses qui semblent éveiller la mélancolie», comme des «choses que l’on entend parfois avec plus d’émotion qu’à l’ordinaire», ou encore des «choses qui gagnent à être peintes». On trouve aussi un chapitre intitulé «Choses qui font battre le coeur» et c’est en hommage à ce chapitre que Catherine Grive a ainsi nommé le livre qu’elle a publié chez Albin Michel en 2009, accompagné des photos de Carole Bellaïche. Elle y donne sa petite liste personnelle des choses qui font battre le coeur : «cacher une bêtise» ou «demander si on peut dormir dans leur lit».
Catherine Grive est également l’auteure d’un autre petit livre texte et photos, publié au Rouergue dans la nouvelle collection Yapasphoto. C’est un très bel imagier, qui s’appelle Pour grandir, il faut... et tout est dans les points de suspension. «Pour grandir, il faut... Naître. S’éveiller, manger, se laver, dormir, bouger, hésiter, s’ennuyer, se battre, aimer, s’étonner (j’en oublie !) et... et en tout dernier, s’imaginer. Comme il est beau ce livre, avec les portraits d’enfants en noir et blanc pris par Jean-François Spricigo.

 
Photographie de Jean-François Spricigo pour
Pour grandir, il faut... (Rouergue)


Juste un imagier ?
Lorsque j’ai cherché dans la librairie des livres qui répondaient à ce que j’appelais maintenant «les albums inventaires», je me suis mise à en trouver... beaucoup. Et lorsque j’ai commencé à fouiller dans le rayon des imagiers, est-ce que j’étais encore dans les albums ? Mais où est-ce qu’elle s’arrêtait, mon histoire ? Les imagiers sont peut-être les premiers des albums inventaires. Il y en a un, tout petit, que j’aime particulièrement. Il a été publié pour la première fois en 1990 par Circonflexe et s’appelle Un tas de petites choses (du Japonais Momoaki Tomita). Des bonbons, des noix, des petites bêtes, des billes, des coquillages... Ce livre, quand on l’ouvre, on dirait une boîte à trésors.
Dans la même collection que le livre de Catherine Grive et Jean-François Spricigo, on trouve un imagier de Séverine Thévenet : J’aime J’aime pas. Place aux contraires. Aux choses qui s’affrontent. Ce livre-là a comme un petit goût acidulé, il dit l’enfance d’une tout autre manière que Pour grandir, il faut. Il dit l’enfance en couleurs, en Barbies, en bottes de pluie vert fluo et en lunettes de soleil flashy. Il dit surtout les belles contradictions que l’enfance même renferme : «J’aime pas les au revoir / J’aime les voitures» ou «J’aime pas les portes fermées / J’aime les secrets».
Presque encore le même petit format carré, quelques phrases encore en regard d’une photo : C’est autant d’amour que je t’envoie (Coline Irwin, éditions MeMo, 2010) est un inventaire incroyablement tendre et amoureux. Chaque semaine, un père et sa fille se parlent au téléphone. Ils sont séparés par un océan. A la fin de leurs conversations, le père demande toujours : «Tu te souviens de ?» et c’est ainsi que débute l’inventaire. «Tu te souviens des livres qu’on lisait ensemble ? Le bruit des pages quand on les tourne / Et les phrases dans ces pages / Imagine toutes les lettres de tous les mots des livres qu’on lisait ensemble... C’est autant d’amour que je t’envoie». Les gouttes de pluie, les arbres, les galets, les grains de sable, les grains de sel... et autant d’amour à envoyer. Les photos sont presque nues, dépouillées, elles montrent des gros plans, des détails, une seule couleur vive, un coin de peau, un bout de rue. Les photos disent toutes l’absence, quand le texte voudrait la réduire, la remplir de petites choses comme si toutes ces petites choses mises ensemble pouvaient dire l’amour immense.
Minne et Natali Fortier ont elles aussi leur album de liste d’amour. Il est paru chez Albin Michel en 2003 et il s’appelle J’aime…. Avec le dessin d’une petite fille dans les trop grandes chaussures rouges à talons de sa maman. Là aussi, c’est un «J’aime» avec des points de suspension. Des points de suspension pour dire que la liste n’est pas complète, et ne sera jamais finie, et ne sera jamais pareille, selon les jours, les gens, l’heure, l’humeur. Il y a des tout-petits «J’aime», des moyens et des plus grands. «J’aime quand, avec Margot, on passe très vite devant l’épicerie en chantant : L’épicière est une sorcière» ou «J’aime quand mon frère dit : On joue à se battre, dis ? Et que, moi, je dis : D’accord, mais on ne pince pas, on ne mord pas, on ne tire pas les cheveux. J’aime juste avant, quand on a décidé et qu’on n’a pas commencé».
Ce qu’il y a de commun à tous ces livres, c’est l’enfance qui n’en finit pas d’éblouir, qu’on étire, qu’on allonge et qu’on tord et qui s’invente de plein de manières, mais avec une tendresse plus haute et plus grande que tout. Ces albums, on les dirait inventés pour les grands-petits, vous savez, les adultes qui ont facilement les larmes aux yeux quand ils parlent d’enfance, ceux qui ont des souvenirs tellement là que ça leur inonde le visage, ceux qui savent que la nostalgie, ce n’est pas forcément de la mélancolie, ou alors que la mélancolie, ce n’est pas forcément triste, et qui ouvrent des livres pour enfants ravis de replonger pile poil juste en plein dedans. En plein dans les tartines de confiture et «J’aime monter sur une chaise à la fin du dîner et dire : Taisez-vous, tout le monde, je vais vous réciter une poésie». Ce qu’il y a de commun à tous ces albums-là, c’est l’incroyable tendresse de ces listes. Oui, des listes d’amour qui touchent le lecteur dans ce qu’il y a d’universel, alors même que cela pourrait être très intime.
 
«Ma collection de collections» ou les livres un peu objets
La toute petite maison d’édition Soc et Foc a publié en 2008 un très petit carnet protégé par une pochette fermée par une épingle à nourrice. Sur la première page, Sofie Vinet s’excuse d’avoir fouillé dans les affaires de sa grand-mère et lui demande pardon. Suivent, dans Les petites affaires de Marie-Louise, un inventaire des objets de cette vieille dame. Le petit seau bleu, les gants du soir, le chapelet, la paraffine pour la confiture, le cahier de récoltes, la pèlerine. Quelques lignes sous chaque photo, et le portrait en creux d’une absente qui ressemble à notre grand-mère à nous, qui ressemble à toutes les grands-mères. «Te pleurer / pleurer le temps d’une enfance que je croyais sans fin je pleure / le vieux foulard dans le creux de la main».
On dit quelqu’un, on raconte quelqu’un et ce sont les objets qui viennent raconter. Alors bien sûr, il y a des histoires dans les inventaires. Des histoires cachées.
Frédéric Tic Tic est marchand d’objets insolites, rares ou précieux et il cherche un cadeau d’anniversaire pour Alys. Dans le Magasin ZinZin (Albin Michel, 1995), Frédéric Clément a inventé un vrai bijou. Un palais mystérieux. Un palais des merveilles. Une caverne à trésors. Des photographies, des dessins, une typographie et une mise en page d’orfèvre : tout, dans ce livre, est juste parfait. «J’aimerais vous présenter ma collection de collections » (mais comment diable fait-on pour citer des extraits, quand on voudrait tout reproduire !) : «pliée dans le dé à découdre, j’ai une ravissante robe d’hiver qui tourne, tourne, tourne comme un manège, et quand on tourne, tourne, tourne la manivelle sur le côté gauche, juste à côté du coeur, il neige sur les chevaux de bois vert». Rempli de l’imaginaire des contes, empreint de citations, de rêves, de collages, d’aquarelles, Magasin ZinZin est aussi un poème d’amour et le début de mille histoires.
L’album Tiroirs secrets (Xabi M. et Olivier Thiébaud, Sarbacane, 2008) fait penser à Magasin ZinZin. Il y a quelque chose, oui, des tiroirs que l’on ouvre, des trésors enfermés dedans, et sur la quatrième de couverture, on dirait la même petite clé en fer qui ouvre... qui ouvre quoi ? «Tout... Tout grands mes bras pour toi». C’est un grand album dans lequel Xabi M. a imaginé le contenu des tiroirs secrets du pêcheur («tout ce qu’il a sorti des eaux au fil des ans»), du clown («une histoire triste qu’il n’a jamais racontée»), du vieux soldat, de la fourmi, du cambrioleur, de l’exilé... Et Olivier Thiébaud a fabriqué ces tiroirs, les a remplis de vraies choses – de vieux objets, des bouts de laine, des crayons... – et les a photographiés.
Et puis il y a cet autre très beau livre, publié par la (confidentielle) maison Lettr’ange : Je m’appelle Rosa, de l’italienne Georgia Galanti. C’est un petit cahier de brouillon, quadrillé, sur lequel elle a écrit et dessiné au crayon de papier – et collé quelques feuilles, aussi. L’inventaire s’ouvre sur une liste de prénoms barrés : elle s’appelle Rosa, donc pas Giulia, pas Sandra, pas Alice, pas Bianca. Ensuite, c’est une liste (en trois langues – anglais, français, italien – mais il n’y a pas de traduction, ce sont trois phrases au contenu différent) de choses qu’elle aime ou de maximes à méditer. «Aller au marché sans avoir besoin de rien» ou «simple things – I love». Et c’est... je ne sais pas. Je ne trouve pas comment dire autrement que pour moi, ce livre, c’est l’enfance même. Celle qui déborde des pages des cahiers et celle un peu fourre-tout dans laquelle une petite fille va s’inscrire, va s’écrire, se dessiner.
 
 
Illustration de Pierre Mornet pour
Choses qui font peur (Autrement)


Des listes très douces et l’enfance qui rugit
C’est drôle. Avant d’écrire cet article, je ne savais pas trop où aller. J’avais des piles énormes chez moi. Là, il me reste quatre livres. Deux très doux et deux très forts. Les deux très doux se ressemblent. Je voudrais avoir... (Giovanna Zoboli, Simona Mulazzani, Sarbacane, 2010), ce sont des illustrations superbes. Je voudrais avoir... «le pas de plume du tigre pour explorer le silence» ou «les ailes de l’oie sauvage le jour du départ». Juste des choses d’animaux. Parce que l’éléphant, la baleine, l’ours, le cerf, le tigre bercent les rêves des enfants et qu’on aimerait prendre tout ce qu’il y a dans ce livre, même un court instant.
L’autre doux, c’est Le creux de ma main, et l’image de couverture est vraiment très belle (Laëtitia Bourget, Alice Gravier, Sarbacane, 2010). Une petite fille raconte ce qu’elle a recueilli dans le creux de sa main : un flocon de neige – «puis il a fondu», un oiseau blessé – «je l’ai soigné», une luciole, des graines, de la terre glaise... et «ta tête délicate, et tu m’as souri». Sur l’image, la petite fille tient un bébé dans ses bras. Presque pas de mots et des images vraiment somptueuses, entourées de blanc – sauf pour cette double-page au milieu du livre où la petite fille dans la nuit semble entourée d’étoiles.
Voilà. Il reste deux livres. Qui me fascinent. Me laissent presque muette. Les deux pour les images. Pour le talent de deux illustrateurs qui souvent me bouleversent. Le premier livre, c’est Choses qui font peur, de Bruno Gibert et Pierre Mornet (Autrement, 2006). La couverture est rouge. Même la robe de la petite fille est rouge, elle se confond avec le rouge de la page. Les visages des enfants que peint Pierre Mornet, ce sont des poupées. Qui cassent. Qui vont parler. Bruno Gibert a écrit quelques-unes des choses qui font peur – l’intérieur du corps humain, les araignées, l’orage – et les images ne se trouvent que sur des demi-pages qu’on ouvre, qui se déploient. C’est pire. C’est fascinant. Les images, ce sont des rêves, des cauchemars, des histoires à elles seules, des royaumes.
L’autre, c’est Les choses que je sais (Seuil, 2003). «Je dois vous faire une confidence. Je sais des choses. Des choses secrètes». Laëtitia Bourget a imaginé tout un tas de choses qu’une petite fille collectionnait, «phénomènes extraordinaires que j’ai rencontrés, bien protégés, dans le silence de mon intimité». Comme «le trou du diable» ou une «larme de nymphe», ou encore «le balai de l’amoureux de la sirène». Et c’est Emmanuelle Houdart qui illustre. Avec son imaginaire complètement... lumineux. Fou. Incroyable. Et magique.
En fait j’ai un peu menti. Des livres, il en reste plein. Enfin quelques-uns. Mais j’ai parlé des plus beaux. De mes plus beaux à moi. J’ai fait ma liste. Ma liste d’amour. Et je relis Les choses que je sais. Et je le relis encore. «Pour ne rien oublier, il faut faire des listes». Je referme le creux de ma main, la porte du magasin, le tiroir. Quand vous donnez aux autres vos listes à vous, vous leur donnez de vous.
 
Madeline Roth est libraire à L’Eau Vive, à Avignon, l’une des plus vieilles librairies spécialisées jeunesse de France. Elle collabore régulièrement à la revue Citrouille, lit, raconte des histoires, essaie même, parfois, d’en écrire aussi.

Article paru dans la revue Parole de l'Institut suisse Jeunesse et Médias
Crédit illustrations :
Illustration de couverture par Emmanuelle Houdart, Les choses que je sais, (Seuil jeunesse)
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