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CHRISTIAN VOLTZ, L’ARTISAN DE L’ÉPHÉMÈRE DURABLE

Par
Sylvie Neeman


Il y a dans toutes ses œuvres un aspect aérien ; le vent, la portance de l’air ou la transparence font que chaque création semble figée dans une sorte de moment de grâce. Et pourtant les sculptures que l’on peut voir dans son atelier naissent de matériaux communs, fil de fer et objets marqués par le temps et leur usage passé. Christian Voltz jongle avec la permanence et l’éphémère.
 
Visiter l’atelier strasbourgeois de Christian Voltz, c’est retrouver la caverne enchantée que son dernier ouvrage laissait miroiter : Dans l’atelier de Christian Voltz (Rouergue) invite en effet les jeunes lecteurs à découvrir les lieux où l’artiste travaille, mais aussi et surtout à créer «à la manière de», s’inspirant de l’amoncèlement d’objets de toutes sortes qui nous entourent pour inventer des personnages, des expressions, des usages inédits… Au centre de ses préoccupations, de ses recherches, il y a sans aucun doute l’homme, l’humain ; même les sculptures qui portent le nom d’un animal (La libellule, L’oiseau), ou de fleur (Le tournesol), le support en est un personnage. Et j’ai vu une gravure où bras et nez s’envolent à la verticale pour former la cheminée qui donne son titre à l’oeuvre. Tout est lié.

 
 
 
Sylvie Neeman : Vous êtes né à Strasbourg, y avez étudié, et c’est là que vous vivez et travaillez aujourd’hui. C’est le grand amour entre cette ville et vous ?
Christian Voltz : Je dirais plutôt que c’est un concours de circonstances ; après le bac, j’ai fait un peu de psycho, mais j’ai arrêté pour travailler dans le domaine social pendant 3 ans ; c'était une expérience passionnante mais épuisante parce que je travaillais avec des personnes en rupture d’à peu près tout, je me suis dit qu’il fallait soit que je me forme sérieusement pour continuer dans cette voie, soit que je change d’orientation. A l’époque, je travaillais déjà avec le fil de fer, j’ai préparé un dossier avec mes personnages, et grâce à eux j’ai réussi le concours d’entrée à l’Ecole des Arts décoratifs, ici même à Strasbourg.
 
Et qu’y avez-vous étudié ?
En fait, je voulais faire de la sculpture ; mais comme après deux ans on doit se spécialiser, et que pour moi raconter des histoires était très important, je me suis inscrit à l’atelier d’illustration de Claude Lapointe. Je m'y suis un peu ennuyé, car le travail en volume me manquait, mais j'avais de grandes lacunes en dessin et ça m'a fait du bien de me confronter à un certain académisme. En sortant des Arts déco, j’ai décidé de revenir au fil de fer, mais de le mettre au service d’une narration.
 
Et tout de suite vous avez imaginé le principe des scènes photographiées ?
Oui, je faisais d’abord tout tout seul, les personnages, les scènes, puis je prenais les photos. Mais je me suis vite rendu compte que la photographie est un métier, alors j’ai cherché un professionnel, je suis tombé sur Jean-Louis Hess et voilà, ça fait quinze ans qu’on travaille ensemble à présent, c’est lui qui fait les photos de tous mes livres.
 
Les objets qui vous servent à créer vos personnages ou vos décors, d’où proviennent-ils ? Comment les choisissez-vous ? Y a-t-il des objets neufs qui trouvent grâce à vos yeux ?
Les objets proviennent de partout, de débarras, de greniers, je les trouve au bord de la route, ou des amis, des connaissances m’en apportent – j’ai mes «fournisseurs» ! Il ne faut pas d’objets trop particuliers, trop connotés, trop significatifs en euxmêmes. Quant aux objets neufs, non, ils ne m’intéressent pas. Le passage du temps, les traces du temps passé sur les choses, m’importent beaucoup. Par exemple, le plastique ne vieillit pas, donc il n’a aucun charme à mes yeux.
 
Pouvez-vous regarder «normalement» une brosse ou un boulon, ou tout de suite votre regard imagine ce que vous pourriez en faire, l’expression qu’il pourrait apporter à un personnage, par exemple ?
Oui, j’avoue que j’ai du mal à ne pas voir l’utilisation artistique possible derrière tout objet…

 
 
 
Votre rapport à l’usage que la société fait aujourd’hui des objets transparaît-il dans Il est où ? On y voit un petit amas d’objets, sous lequel se cache peut-être le fameux «il» qu’on cherche de page en page. Et au fur et à mesure qu’on enlève un objet du tas, qu’on le rejette, ce même objet participe à la construction d’un personnage. A l’aide du rebus, on fabrique l’être…
Oui, sûrement ; je suis vraiment dans une optique de «décroissance », essayant de consommer le moins possible. Je suis indigné de ce que je vois dans cette société, je souhaite sortir autant que faire se peut de ce système-là, et c’est une des choses que j’ai envie de partager avec les enfants.

 
 
 
Parfois aussi vous vous amusez visiblement, par exemple dans A fond la gomme, où vous mettez en scène un petit Nico hyperactif, bagarreur, frimeur ; vous faites des livres politiques à l’usage des petits ?
Lorsque mon fils était très petit, il n’était jamais prêt à temps pour aller à l’école, alors j’ai commencé à écrire une histoire, mais cette seule thématique du retard, ce n’était pas suffisant, ça ne faisait pas une vraie histoire ; alors je me suis demandé comment faire passer un message plus piquant sur les dérives politiques actuelles, le démantèlement de l’école en France... et c’est ainsi que ce livre à deux niveaux est né, avec ce clin d’œil pour les parents. Mais ces piques n’étaient pas lancées seulement à destination des adultes, parce que l’album me permet
aussi de parler politique avec les enfants.
 
 
 

Le propos de Nous les hommes est lui résolument antimachiste, mais avec des nuances…
Oui, dès le début et à chaque fois, ce qui m’intéresse avec les livres, c’est de lancer des questions.
 
Comment naît un livre ? Est-ce tel nez (telle brosse…) qui va évoquer tel trait de caractère chez un personnage et en fonction de ce trait de caractère vous allez imaginer une histoire ? Quelle est l’impulsion ?
Non, non, le point de départ, c’est toujours l’histoire, l’histoire est toujours première. D’abord, je l’écris, ensuite je fais des dessins, c’est là que je cherche les caractères, les expressions, le physique des personnages, qui est très important. Ensuite seulement je prends mon fil de fer, mes objets, et c’est alors la vraie recherche du ou des personnages, la concrétisation. Et cette étape-là peut être longue !
 
Restons auprès des personnages ; il y a des animaux, dans vos histoires, et on y reviendra, mais il me semble vraiment que l’humain, ou du moins des sortes de petits humains, prédominent. Il semblerait que l’homme soit au centre de vos préoccupations ?
Bien sûr, l'humain m'intéresse et la représentation de la figure humaine est au centre de mon travail plastique. Mais dans mes histoires, ce qui m'intéresse surtout ce sont les petits arrangements que l'on fait avec la vie. Comment s'accommoder de ses absurdités, des rapports aux autres, à l'amour, à la mort...
 
Et l’animal, la nature, quelle importance ont-ils ?
Le rapport à la nature, et donc à l’animal, ainsi que l’écologie font partie de ma vie. Je suis extrêmement touché par les peuples primitifs, qui parviennent à être en osmose avec le monde, qui sont portés par cette idée que l’homme fait partie d’un tout et que la nature est sacrée. Je crois que le fait d'être coupé de la nature et la perte de cette notion de «sacré» rend l'homme occidental profondément malheureux.
 
Vos animaux de prédilection semblent être l’oiseau, le lièvre, le poisson : tous des rapides, des insaisissables…
Vous oubliez la salamandre ! Qui a donné son nom à mon livre peut-être le plus autobiographique. Mais sinon l’essentiel, à mes yeux, c’est que ce sont des animaux sauvages, libres. Il m’importe d’entrer en contact avec ces êtres-là. Le poisson m’intéresse moins cependant, si ce n’est par sa forme, sa symbolique, le monde caché où il évolue.

 
 
 
Et il y a aussi les petites bêtes, insectes de toutes sortes, qui offrent des historiettes parallèles, mais cependant significatives, par exemple comme dans La caresse du papillon
Oui, cela permet surtout le décalage, et l’aspect dramatique peut être atténué ainsi. Mais ces petites bêtes sont importantes à mes yeux, enfant je passais mon temps à les observer, à attraper des insectes et des grenouilles, j’étais et je suis toujours fasciné par ce monde-là.
 
Personnellement je trouve que la gravité vous va bien ; un livre comme La caresse du papillon met en scène un grand-père en deuil de sa femme, et qui a un penchant certain pour la bouteille ; ailleurs, dans Une forêt blanche et noire, ce sont trois amis qui rendent visite, avec beaucoup de réticence, à la mort ; deux albums extrêmement poétiques, qui disent avec légèreté des choses graves…
J'ai écrit ces livres à un moment où mon père était très malade et la mort rôdait autant dans ma famille que dans mes histoires. Aujourd'hui que j'ai perdu mes deux parents, je serais incapable de traiter à nouveau de ce thème.
 
J’ai pu voir lors de votre venue à La Chaux-de-Fonds, en mai dernier, deux superbes expositions, mettant en scène en particulier des sculptures.
C’est une part importante de mon travail. Les sculptures sont pour moi plus instinctives, souvent je ne sais pas où je vais. Avec les livres, je suis conscient que j’ai une histoire à transmettre, c'est de la communication. Avec les sculptures, je me laisse porter. C'est de la création libre.

 
 

En revanche, la gravure est une part plus méconnue de votre travail…
J’ai appris la gravure aux Arts déco, et ça me plaît parce qu’on peut multiplier les essais ; j’ai aussi travaillé chez un graveur de Strasbourg, et je vais me remettre à cette technique, mais pas pour illustrer des livres ; l’intérêt de la gravure réside dans le fait qu’on peut l’utiliser de nombreuses fois, la faire évoluer, mais pour l’illustration ça n’a pas tellement de sens, ce serait extrêmement long et compliqué.
 
Je vois aussi des sortes de marionnettes, qu’on peut tenir et actionner au bout d’un manche, un nouveau projet ?
En fait, je suis toujours à la recherche de nouvelles pistes, il y a les livres, les illustrations, mais aussi la scénographie d’expositions, les films d'animation, la céramique, et là je suis effectivement en train de travailler sur un spectacle de marionnettes en ombres chinoises. Tout mon travail tourne autour de la représentation des personnages, et des différentes techniques que je peux expérimenter pour les représenter. Là, avec une scénographe et une manipulatrice allemandes, nous mettons au point un spectacle autour d’un conte très connu outre-Rhin, Peterchen’s Mondfahrt, Le voyage de Petit Pierre sur la lune.
 
Là aussi, vous retrouvez les ombres, la lumière, si importantes dans vos images. Est-ce vous qui gérez tout cela ?
Non, pour les images des livres, c’est avant tout le travail du photographe : les ombres, la lumière, c’est son domaine, mais on en parle, on décide ensemble, il me fait des propositions. Trop de lumière épaissit le trait, dédouble par exemple le fil de fer, et s’il n’y a pas assez de lumière, cela donne une image sans relief.
 
 
 
 
Les grandes baies vitrées de votre atelier vous procurent-elles la lumière du jour que vous recherchez ?
Non, au contraire, on travaille dans l’atelier de Jean-Louis Hess, qui est tout à côté du mien, et on travaille avec une chambre noire. En général, il nous faut une journée entière pour faire les photos d’un livre. Je prépare tout à l’avance, chaque scène, chaque geste, le décor. Et pourtant j’ai des doutes, tout le temps. Je crée ma scène en volume, Jean-Louis la photographie. Je défais la scène pour créer la suivante, puis les images sont scannées, souvent retouchées, pour éclairer un détail par exemple, puis elles sont encore imprimées et à chacune de ces étapes il y a des pertes de qualité, des détails qui peuvent varier par rapport aux intentions d’origine.
 
Vous dites que chaque scène est défaite pour donner naissance à la suivante ?
Oui, c’est d’ailleurs une notion importante pour moi, la notion d’éphémère. Je ne fais plus d’ateliers avec les enfants, parce que je n’en ai plus le temps, mais c’était quelque chose qui me tenait à cœur, de leur montrer ceci : on se donne de la peine pour imaginer une scène, on met tout en place, on fait une photo pour garder une trace, puis... on défait le tableau et on remet les éléments dans une boîte qui servira aux enfants suivants. Le plaisir de créer est beaucoup plus important que de garder des morceaux de fil de fer et des boulons rouillés, non ?
 
Oui, mais il n’existe pas d’originaux de Christian Voltz…
Non, effectivement, les originaux de mes livres sont éphémères ! Mais j’ai imaginé des expositions, justement parce que j’avais des demandes en ce sens ; et toutes mes expositions parlent et montrent le processus de création d’un livre, toutes expliquent de façon pédagogique les différentes étapes de la naissance d’un livre, les brouillons, l’écriture, les esquisses, les ratures, les recherches. C'est la partie invisible du travail et pourtant la plus essentielle !


Cet article a paru dans le numéro 3.11 de la revue Parole de l'Institut suisse Jeunesse et Médias
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