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Et pourquoi il y a des belles filles et des beaux garçons ici alors?

Par
Alain Serge Dzotap

Le sanga
 
Avant toutes choses, égrainer le maïs !
Puis piler et laver les feuilles de kwem
Allumer le feu et faire cuire les noix de palme
Battre le chien
Faire cuire le maïs égrainé et le kwem
Piler les noix de palmiste et recueillir le jus
Verser le jus de noix de palmiste dans la marmite de maïs égrainé et de kwem
Laisser bouillir
Y ajouter du piment
Remuer
Y ajouter du sucre
Laisser couler ses larmes
Remuer
Laisser refroidir un peu
Manger
Et c’est tout !
 
Eloundou Nga Martine
CM2 « A »
Ecole Privée Laïque Les Mésanges de Monatélé. 




 
Un crocodile qui ne verserait pas des larmes de crocodile serait un crocodile d’opérette, de même qu’une grue qui ne saurait pas faire le pied de grue serait une grue de pacotille. Tout le monde le sait ! Par contre ce que beaucoup ignorent c’est que les drôles de questions des enfants naissent dans des cuisines de mots et de papier. Comment je le sais ? Simple.
En novembre 2011, je suis à l’Ecole Laïque Privée Les Mésanges de Monatélé, dans la classe de CM2 de monsieur Mvilongo. Les enfants s’apprêtent à mettre la main à la pâte de l’écriture pour tenter une nouvelle fois de faire dire aux mots ce qui leur passe par la tête à tire-d’aile, à dos d’âne ou à pas de tortue. En classe, il y a aussi un pécari ahuri et un oiseau voyou, un z-éléphant dodu venu du Takoradi et un poisson d’avril de désert (en tous cas, c’est ce qu’il racontait à qui voulait l’entendre). Au menu du jour, comment changer en recettes-poèmes des recettes de cuisine tout court, des recettes recettes, quoi !

Avant de commencer, un peu d’histoire s’imposait (très important l’histoire !) J’explique donc qu’une recette-poème n’a pas n’a pas toujours été une recette-poème mais d’abord une recette tout court, que seuls les ouistitis et les orangs-outans savaient en rédiger de parfaites, qu’ils n’avaient plus le cœur à ça depuis la dernière invasion de puces. Et je leur demande ensuite s’ils en connaissent, des recettes tout court. En moins de temps qu’il ne faut à un éléphant pour se gratter les fesses, j’en reçois un bon paquet. Toutefois je reste sur ma faim. Car comment comprendre que dans un village où l’eau potable est une denrée rare, où disposer de l’électricité en permanence est un casse-tête chinois et où le temps de connexion à l’internet dans l’unique cyber café vous coûte la peau des fesses, des enfants, dans un paquet de recettes tout court, vous mettent carrément une bonne moitié venue de France ? Et avec le torse bombé s’il vous plaît ! Je me dis que ce n’est pas si grave…mais il ya cette moue que la petite Messina adresse à sa coébanc Leba Tsimi. Et cette moue-là, je la reconnaîtrais entre mille. C’est celle qui signifie : « Chez toi on ne mange donc pas comme les blancs ? » Là, je sens que je dois tenter quelque chose. Je précise alors que je veux qu’on travaille uniquement sur les recettes de cuisine tout court…comme toute grand-mère qui n’est pas en carton pâte, dans tout village qui se respecte. Re-moue de Messina qui proteste : « Monatélé n’est pas un village ! » Betemé dit que si et Messina lui crie : « Et pourquoi il y a des belles filles et des beaux garçons ici alors ? » Vous l’attendiez, n’est-ce pas ? Hé, bien ! la voilà la drôle de question. Toute la classe est un immense éclat de rires.  Je mouche quatre moulins à bruits diablement efficaces.

Je dis au premier : « Toi ! Pécari ahuri, tu trouves ça drôle peut-être de faire l’ahuri ? »

Je dis au deuxième : « Toi ! Oiseau voyou, cesses de siffler en l’air ! »

Je dis au troisième : « Toi ! Z-éléphant dodu, as-tu vraiment besoin de faire des potins en remuant sans fin ton popotin ? »

Et je dis au quatrième : « Toi ! Poisson d’avril, si quelqu’un avait avalé ton histoire grosse comme un hippopotame cela se verrait comme le nez au milieu de la figure ! »

Après ça les choses reviennent dans l’ordre. Je m’apprête à répondre à Messina, mais Leba Tsimi lui dit : « Les belles filles et les beaux garçons viennent du village ! »

Oui, Leba Tsimi, des belles filles et des beaux garçons, il y en a aussi au village.

Oui, des personnes intelligentes, il y en a aussi au village.

Oui, il n’y a pas de honte à préférer un plat d’okok ou de taro à un plat de selle d’agneau aux blins d’estragon ou de savarin au cointreau aux fruits d’été.

En poussant ma réflexion plus loin, forcément je sors de la cuisine de mots et de papier. Au nom de quoi les uns créent-ils la périphérie en se mettant au centre ?

Au nom de quoi les uns fabriquent-ils des ghettos littéraires pour les autres ? Certes il faut vendre. Mais a-t-on besoin pour y parvenir en France de parquer les écrivains africains francophones (qui pour beaucoup ont aussi le français pour langue maternelle comme les français de France) dans des collections qui stigmatisent ? Les belges, les québécois et les suisses romands  par exemple, eux, n’auraient pas besoin qu’on les parque pour les rendre visibles peut-être ? Drôle de chose que cette francophonie à vitesses multiples, quand même ! Tenez encore, un écrivain européen qui adapte des contes d’Afrique est « ouvert d’esprit » tandis qu’un écrivain africain qui fait la démarche inverse « manque d’authenticité ». Ce n’est pas magique, ça ?

Dois-je rappeler à tous ceux qui se placent au centre que nous sommes tous dans maison de la langue française et que nous y passerons tous si elle prend feu ?

Mais laissons-là toutes ces préoccupations et revenons à notre cuisine…au moment précis où je prends congé des mômes. Oui, c’est parce qu’à ce moment précis, ils me demandent : « Vous allez revenir demain, monsieur ? »

Pourtant ils savaient bien que je serais là. Si ce n’est pas une drôle de question, dites-moi ce que c’est.

Quand je vous dis que les drôles de questions des enfants naissent dans des cuisines  de mots et de papier…
Crédit illustrations :
Photos: Village de Monatélé
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