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De la jeunesse chez Gallimard

Par
Alban Cerisier
On peut naître plusieurs fois à la NRF ; le faux départ et le repentir font partie du jeu : celui, mal assuré, des saisons éditoriales, qui ne sont jamais tout à fait celles qu'on attend, qui s'annoncent alors qu'on les croit déjà avancées ou passées. En novembre 1908 paraît le premier numéro de La Nouvelle Revue française, revue dont sortira quelques années plus tard la maison d'édition dirigée par Gaston Gallimard : trois mois plus tard, en février 1909, les lecteurs sont invités à oublier ce départ qui, à la réflexion, n'était qu'un simulacre, et sont conviés à suivre une nouvelle course qui, elle, de grand fond, se prolonge depuis cent ans.

Le parallèle est tentant avec l'édition de livres pour enfants qui, chez Gallimard, s'offre entre 1919 et 1930 un joli mais peu nombreux départ avec un trio de luxe, plutôt progressiste, déjà bien célébré par les bibliophiles, mais ne trouve pas véritablement son souffle, peu certaine d'elle-même. Puis, au beau milieu des années 1930, aux côtés de concurrents de plus en plus affûtés, français ou étrangers, et après encore quelques hésitations d'avant course, on la voit s'engager tête baissée dans la foulée du Père Castor, avec succès cette fois. L'après-guerre est plus tâtonnant, malgré le grelot des étoiles du Petit Prince et les facéties de l'ami Prévert. Mais cela paraît aujourd'hui avoir été la prise d'élan nécessaire et bénéfique pour la grande aventure éditoriale que sera Gallimard Jeunesse, guidée par la main directrice et inventive de Pierre Marchand, avec l'appui durable de la famille Gallimard - qui a enfin trouvé l'homme de l'art.

Premiers pas
Mais des livres pour enfants chez Gallimard, cela allait-il bien de soi ?


S'il est difficile d'y voir clair sur les motivations et circonstances exactes de la publication de Macao et Cosmage d'Edy-Legrand fin 1919, premier titre pour enfants au catalogue du jeune éditeur, on peut du moins tenter d'en comprendre le contexte. La maison n'a pas dix ans d'existence ; elle n'a pas interrompu ses activités pendant la Grande Guerre, malgré la dispersion de ses collaborateurs et auteurs, mais son équilibre commercial et financier est fragile. Pourtant Gaston Gallimard, appelé par André Gide et ses amis dès 1911 à la gérance du comptoir d'édition adossé à la revue, a de grandes ambitions. Il est revenu de New York, où il a accompagné la troupe du Vieux-Colombier de Jacques Copeau, avec des idées nouvelles pour déployer ses activités éditoriales, tant au plan de la commercialisation qu'à celui des moyens de production (rachat de son imprimeur historique brugeois et modernisation de son parc de machines). Le jeune entrepreneur a désormais la certitude que sa maison d'édition doit et peut trouver son équilibre indépendamment de l'exploitation de la revue : les années de guerre, où la parution de la NRF avait cessé, ont fini de le convaincre. Il va donc travailler activement à l'élargissement de son catalogue ; la constitution d'un secrétariat éditorial et d'un comité de lecture indépendants de la revue est une première étape : le choix des livres pour enfants, jusque dans les années 1960, y sera débattu, comme n'importe quel autre ouvrage. Les lecteurs ne seront autres que Jean Paulhan, qui avait horreur qu'on surnomme la NRF « la vieille dame » (on sait le grand intérêt du directeur de la NRF pour les « récits d'enfants », dont il publie un choix en tête de la livraison de la NRF de février 1933), Benjamin Crémieux, Brice Parain, Raymond Queneau (dont le fils Jean-Marie sera un des premiers lecteurs de la NRF des enfants), Jacques Lemarchand... Des bons pères de famille en somme ! (Et au vrai, bien peu de femmes ; ce que déplore avec raison Marcel Aymé.)


La mutation juridique et financière de la société est requise pour passer ce cap important (la Librairie Gallimard est créée le 24 juillet 1919), de même que son déménagement dans des locaux plus appropriés à ses desseins, d'abord rue de Grenelle en 1921, puis rue de Beaune en 1929. Le recrutement d'un nouveau directeur commercial en 1921, Louis-Daniel Hirsch, qui jouera plus tard un rôle clé dans l'élaboration du programme d'une collection comme la « Bibliothèque blanche », est également bénéfique ; car, pour emprunter à notre temps un vocabulaire bien sûr inconnu de l'époque, les collections de jeunesse, destinées à des publics plus « segmentés », font déjà l'objet d'une réflexion s'appuyant sur une analyse plus fine du « marché ». On se préoccupe de la perception des lecteurs, on adapte les formes éditoriales à des pratiques de lecture et d'apprentissage identifiées, mieux comprises. Et cela même si la voix des créateurs reste première et si l'initiative leur revient encore. Les livres de commande ne semblent pas dominer.
On voit donc les publications de la maison d'édition devenir plus nombreuses dans les années 1920 et surtout, via la création de nouvelles collections, plus diversifiées : documents, essais, livres populaires. L'éditeur prend son essor et son autonomie : ses productions paraissent sous la double marque de la NRF et du patronyme Gallimard, entre héritage et émancipation.
La parution du luxueux et singulier album d'Edy-Legrand se situe à l'orée de cette période charnière. Mais l'entreprise peut surprendre, car le coût de fabrication - et donc l'avance de trésorerie - n'aura pas été négligeable pour mener à bien ce projet d'envergure, hors cadre, aux attributs bibliophiliques (format, papier, mise en couleurs) étonnants à l'égard de son tirage élevé. Or la maison a en cette période de redressement beaucoup à faire et à investir, notamment pour reprendre la publication régulière de la revue ; l'effort financier de ses actionnaires historiques est plus que jamais nécessaire. Avec Macao et son jeune illustrateur, on aura voulu frapper très fort. Mais, malgré la modernité de l'ouvrage, les résultats furent décevants : si l'on ignore à quel seuil avait été fixé le « point mort » de l'opération, force est de constater que la moitié du tirage est encore en stock dix ans après parution. L'ouvrage est encore promu dans le catalogue des livres d'enfants de la NRF en 1945. Rien d'étonnant pour un éditeur de fonds ? Certes, mais en 1919, Gallimard n'est pas encore un éditeur de fonds, et les phénomènes de compensation entre succès et pannes de librairie ne sont pas encore à l'oeuvre. Une chose est sûre : la NRF témoigne là d'un savoir-faire naissant, ressortissant non pas d'abord au livre pour enfants, mais au livre de luxe. L'éditeur sera en effet, parmi ses pairs non spécialisés, l'un des plus actifs en la matière dans les années 1920 (Mahé) - au-delà même des tirages de tête qu'il propose pour la grande majorité des oeuvres parues en collection Blanche -, avant que ne sévisse la crise qui contraint les maisons de littérature générale à réviser certaines de leurs options (élément conjoncturel important pour l'histoire qui nous occupe ici).
Si nous en savons peu sur l'origine du projet Macao, nous disposons d'un regard porté a posteriori par Gaston Gallimard sur cette entreprise. Le 30 octobre 1928, le comité de lecture de la NRF se questionne sur les Fables sénégalaises que lui propose alors André Demaison, auteur publié par Fayard et bientôt Grasset. Benjamin Crémieux pense que ces fables n'auraient d'intérêt qu'illustrées et suggère d'en faire un album pour les enfants. Gaston réagit aussitôt : il considère qu'il n'a jusqu'à ce jour publié qu'un seul livre de ce type, Macao et Cosmage (oubliant le très confidentiel tirage des Histoires du Petit Renaud de l'ami Léopold Chauveau, paru un an auparavant), et que cela a été un « échec complet ». Il se déclare « incompétent ». S'ensuit une discussion collective, dont sort probablement le troisième ouvrage de cette première période, avant-courrier d'une histoire qui se prolongera au-delà même de la NRF : Mon chat, d'André Beucler, illustré par Nathalie Parain, qui paraît en 1930. Brice Parain, jeune normalien philosophe et russophile entré au secrétariat et au comité de lecture de Gaston Gallimard depuis peu (15 octobre 1927), intervient dans la discussion. Il suggère que la NRF prenne pour modèle les livres pour enfants tels qu'ils sont faits en Russie, modernistes et renouvelant en profondeur le genre par des innovations formelles, pédagogiques et narratives. Il sait que Nathan prépare quelque chose. Gaston Gallimard clôt le débat (mais l'ouvre par-là même pour les années futures) en rappelant qu'il ne lancera de ces livres qu'avec un plan d'ensemble, en sortant un grand nombre d'ouvrages : il ne pourrait sans cela bénéficier de la clientèle des grands magasins, essentielle pour la bonne vente des livres destinés à la petite enfance.

L'éditeur a jusque-là tâtonné, cherchant une voie entre édition de luxe illustrée et ouvrages de lecture ou d'apprentissage de plus grande diffusion. D'où ces livres bien singuliers qui forment le trio de tête, l'un relevant nettement de la bibliophilie , Les Histoires du Petit Renaud , les autres situés à la croisée des chemins, entre deux eaux éditoriales. L'ensemble constituant cependant une incontestable réussite esthétique, qui a sa place dans les histoires du livre pour enfants contemporain, aux côtés des livres de Tolmer notamment.

L'hypothèse Faucher
certains égards, Mon chat d'André Beucler et Nathalie Parain sera le second faux-départ de la NRF en matière de livres pour enfants. L'ouvrage paraît à la fin de l'année 1930, à un moment où l'éditeur, dans le prolongement de l'intervention de Brice Parain au dit comité de lecture, commence à envisager sérieusement la publication d'une série pour la jeunesse. L'intention est confirmée par un échange de courrier entre Raymond Gallimard, frère de Gaston, et la jeune journaliste américaine Esther Holden Averill, grande spécialiste des livres pour enfants et elle-même auteur pour la jeunesse, les 9 et 11 août 1930. Travaillant à une étude sur l'illustration pour enfants (Avant-Gardes and Tradition in France , in Bertha E. Mahony, Contemporary Illustrators of Children's Books), elle sollicite l'éditeur pour obtenir des informations sur ses productions. Réponse de Raymond Gallimard :

"Le seul livre pour enfants que nous ayons publié jusqu'ici est Macao et Cosmage, textes et illustrations d'Edy-Legrand (1919). Nous allons faire une seconde expérience pour les étrennes prochaines en publiant un album intitulé Mon chat, textes d' André Beucler, dessins de N. Parain, dont nous pourrons vous communiquer un jeu d'épreuves d'ici une quinzaine de jours, si ce n'est pas trop tard. Avec cet album, nous comptons commencer une série de livres d'enfants tout à fait modernes, et nous vous serions reconnaissants de bien vouloir attirer l'attention sur cette initiative en Amérique."

Les Histoires du petit Renaud sont une nouvelle fois oubliées : elles semblent alors plutôt considérées par la NRF comme un livre de luxe illustré, non comme un livre destiné au jeune public. Mon chat, par contre, est bien désigné comme le point de départ d'une démarche résolument progressiste. Esther Holden Averill tiendra compte de l'indication de Raymond Gallimard ; et on pourra lire dans l'ouvrage de Mahony, à la page 94 :
« Mon chat will introduce a series planned by The Nouvelle Revue française. » L'information n'est pas mensongère : Gaston Gallimard est désormais réellement sensibilisé à la question du livre pour enfants et cherche la meilleure voie pour se lancer.
Ainsi, en avril 1929, le gérant des Éditions de la NRF bénéficie avec Brice Parain d'une visite privée, avant inauguration, de l'exposition « Le Livre d'enfant en URSS », qui se tient du 27 avril au 22 mai aux Éditions Bonaparte (12, rue Bonaparte ; directeur : Léopold Van Oijen). Le petit catalogue imprimé par la galerie cite les Paysages et villes russes d'André Beucler : « Voici les livres d'enfants illustrés par des hommes de génie », et était précédé d'un texte magnifique de Blaise Cendrars. 178 ouvrages des trois années précédentes y sont présentés, principalement publiés par les Éditions de l'État de Leningrad et de Moscou, mais aussi par quelques autres éditeurs (Radouga, Drouzia, Dietei, Mirimaniv, Moskovski Rabotchi, Mysl, ZifS). Gaston cochera sur son propre exemplaire le nom des illustrateurs de son goût ; il retient les travaux d'Ouchakova, Simionovitch, Deineka, Lebedev, Konaschevitsch, et les peintres Arapoff et Gloutchenko. Un dossier « livres pour enfants » est enfin réellement ouvert à la NRF et cela, fait significatif, en même temps que s'ouvre cette exposition considérée par les historiens du livre pour enfants comme une date clé de son évolution en France. Suite naturelle de ce premier mouvement d'intérêt, Gaston Gallimard écrit à Vladimir Lebedev le 6 mars 1930 :
"Il est malheureusement difficile de traduire et reproduire tel quel les livres d'enfants que vous avez illustrés en URSS. Seriez-vous disposé en principe (et à quelles conditions) à illustrer pour nous le texte d'un livre d'enfant, que nous pourrions vous faire parvenir soit en français soit dans sa traduction russe à votre choix ?"

André Beucler avait, comme son ami Gaston Gallimard, une grande admiration pour le travail de l'illustrateur russe ; il lui consacre un bel article dans la quinzième livraison d'Arts et métiers graphiques du 15 janvier 1930, où le directeur de la NRF dut lire l'écho de son propre jugement :
Ces images qui nous maintiennent dans un état de naïveté, et d'affection, on les a vues ce printemps rue Bonaparte, à l'exposition du livre d'enfant en URSS. Ces images faites pour une jeune âme et des yeux sans souvenirs encore, révèlent un goût profond de la chose, une connaissance presque amoureuse de l'objet. [...] Il a le sens de la composition et du rythme, c'est un metteur en scène. Ses livres pour enfants l'ont rendu populaire en Russie. Certains, et particulièrement l'Éléphant d'après Kipling, ont connu d'énormes tirages. On est obligé de les rééditer sans cesse, pas seulement parce qu'ils sont nécessaires à la sensibilité du petit monde, mais parce qu'ils constituent déjà un document national qui renseigne le peuple entier sur ses sentiments particuliers et sur sa propre fantaisie. Lebedev compose le livre, choisit les caractères, met en pages et dispose ses illustrations dans un ordre et selon des secrets qui augmentent encore la force expressive du dessin. Et c'est ainsi qu'il charme par tous les moyens de sa bonté si claire et de son talent si généreux les citoyens qui épellent encore et ceux qui commencent déjà à se souvenir.
Parallèlement, la NRF entre en contact avec des éditeurs allemands, notamment avec Müller & C° Verlag de Potsdam, pour obtenir la cession de quelques titres de leurs catalogues, tels Unterm Tisch und auf der Schaukel du Dr Redslob, ou encore le Buch der erfüllten Wünsche de Tom Seidmann-Freud, tous deux publiés en 1929. Steyermulh Papierfabriks de Vienne (pour les ouvrages de Claris Weitner) et Williams & C° de Berlin sont également sollicités. Des échanges sont par ailleurs attestés avec Marion Saunders, alors à Londres, dont il est question qu'elle représente, en exclusivité, Gallimard à New York. Elle a proposé un livre à la NRF, Ilia et Alberto  d'Angelo Gatti, lu en comité, mais que la NRF ne souhaite pas retenir. Louis Chevasson, camarade de Malraux et en poste au secrétariat éditorial de la maison, lui écrit :
"Malheureusement, le projet de collection dont je vous ai parlé n'est pas encore au point et nous ne pourrons en envisager la publication que vers la fin de l'année prochaine. Nous en reparlerons donc si vous le voulez bien vers cette époque. En attendant, je crois préférable de vous rendre le volume et vous le retourne par ce même courrier."

De ces premiers contacts il ne semble donc avoir rien résulté. Mais des options se dessinent en même temps que se précise une grande disponibilité de la maison à l'égard de projets qui lui sont ou seront soumis ou d'opportunités qui se présenteront.
Une première occasion ne tarde pas à se présenter, par la voix même de l'actionnaire historique de la maison : Jean Schlumberger - l'un des six qui, avec André Gide, avait créé la NRF en 1908-1909. Il se confirme que la question du livre pour enfants était depuis longtemps débattue au sein de la très littéraire maison et que, si l'intention était bien là, il manquait l'homme clé pour la mettre en oeuvre - et cela, malgré la bonne volonté et les contacts précieux de Brice Parain et de sa femme Nathalie, brillante illustratrice formée à l'école russe, notamment avec les milieux de l'émigration. Jean Schlumberger de retour des fameuses Décades de l'abbaye de Pontigny réunies chaque été par Paul Desjardins, écrit ainsi le 24 août 1930 à Gaston Gallimard une lettre qui aurait pu être décisive :

"Tu sais combien je partage ton souci d'établir l'équilibre de la maison d'édition sur autre chose que le roman littéraire. Or il y a un domaine où certains éditeurs ont gagné des fortunes, tout en livrant en général des productions très médiocres : c'est le livre d'enfant sous toutes ses formes et notamment le livre susceptible d'une diffusion jusque dans les écoles primaires. J'avais souvent envisagé une possibilité de ce genre, mais j'avais reculé devant ton objection fort juste, à savoir qu'il fallait avoir un technicien bien au courant de ce marché spécial. Or deux années de suite, j'ai rencontré à Pontigny un nommé Faucher, actuellement employé chez Flammarion et qui, dans la question, me semble un as. Sur la demande de Flammarion, il a dressé un programme d'ensemble : périodiques pour les enfants, fascicules documentaires, livres de prix, etc., etc. Flammarion voudrait marcher, mais Alex Fischer ne porte pas d'intérêt au projet de sorte que, si l'on se hâte, il y aurait moyen de leur souffler l'affaire. L'étude du projet est déjà très poussée. Toutes les maquettes, tous les titres ont été établis après consultation d'enfants ; et Faucher qui est depuis longtemps spécialisé dans les questions d'éducation possède toute la documentation nécessaire à la diffusion commerciale. Il a été lui-même à la tête d'une des Librairies Flammarion et comprend ce que c'est qu'une affaire.
Évidemment, ce serait une grosse entreprise ; mais en France, le livre d'enfant est à un niveau tellement misérable qu'il y aurait sûrement une grande place à prendre. Je voudrais beaucoup, dès que tu passeras par Paris, que tu convoques Faucher et que tu aies un entretien avec lui. Son adresse : 16, rue de l'Arbalète, Ve."

Que les très sérieuses rencontres de Pontigny aient pu être l'un des berceaux du renouveau du livre pour enfants dans l'entre-deux-guerres ne laisse pas surprendre. C'est dire tout l'esprit d'ouverture et de curiosité qui domine les débats et échanges qui y ont cours. Le libraire et éditeur féru de pédagogie enfantine, protagoniste du mouvement de l'Éducation nouvelle, Paul Faucher, peut y côtoyer le romancier et dramaturge Schlumberger et trouver sans mal un terrain de discussion et d'entente.
Gaston Gallimard suit le conseil de son associé et ami ; une première rencontre avec Faucher a lieu le 11 octobre 1930 à la NRF. On sollicite alors l'avis de l'expert sur Mon chat, qui vient de paraître ; il exprime quelques réserves de « pédagogue » sur le texte et le dessin, trop allusifs, pas assez directs, non sous-tendus, s'entend, par une analyse des processus cognitifs de l'enfant. Une nouvelle rencontre a lieu le 3 février 1931, cette fois entre Brice Parain et Paul Faucher. Il est question de livres en projet : livres géographiques sur l'Amérique du Sud et l'Amérique centrale, un manuel de jeu d'enfants avec mie de pain. Un programme général de publication est présenté par Faucher à Gaston Gallimard en février ou mars. On évoque bientôt les investissements nécessaires, Faucher écrivant à Brice Parain :
"Je puis vous dire dès maintenant que pour un lancement minimum dans les conditions prévues et pour réaliser les seules collections de diffusion dont j'ai exposé le programme à M. Gallimard, une mise de fonds de 300 000 francs me paraît suffisante. Bien entendu, veuillez considérer ce chiffre comme une estimation très élastique. Il faut que je revoie de très près mes calculs, en tenant compte de l'appoint important que constitueraient les services commerciaux de la NRF."
On travaille encore. En mai, Brice Parain fait la synthèse du plan de Faucher aux deux frères Gallimard. Deux séries sont envisagées : l'une à bon marché et de grande diffusion (tirage entre 20 000 et 30 000 exemplaires !) d'albums à deux francs environ devant composer une manière d'encyclopédie pour enfants (ethnographie, pratique, vie moderne, technique), l'autre à douze francs, de textes français ou étrangers. La première serait diffusée par Hachette, la seconde par les moyens ordinaires de la librairie. Faucher s'égare un peu sur la première, tant par le nombre d'exemplaires moyens envisagés que par le taux de diffusion - distribution que prendrait Hachette, qu'il minore abusivement. D'emblée il envisage un système de diffusion par abonnement, souscrit à un voyageur ou par l'intermédiaire du Syndicat des instituteurs. Un fascicule promotionnel serait publié tous les quinze jours. Faucher dit qu'il est alors en pourparlers avec le Syndicat des instituteurs pour la fondation d'une coopérative vouée à la réalisation de ces projets, mais qu'il pourrait se rendre libre si Gaston Gallimard se décidait à créer une société dans le même dessein. Il souhaite alors seulement qu'une décision soit prise avant juin 1931, mois de son départ en Europe centrale. La mise de fonds initiale pour l'édition des quatre premiers volumes s'élèverait à quelque 300 000 francs de l'époque (150 000 euros 2007). Gaston est intéressé, mais souhaite obtenir une maquette de la première série avant de faire part de sa décision définitive. L'obtiendra-t-il ? Rien ne permet de le dire. On sait par contre qu'il lui est transmis en mai 1931 une note d'intention et un programme détaillé du projet de collection (il en est également un exemplaire dans les archives du Père Castor), rédigé et établi par Paul Faucher lui-même. Le document est passionnant :

« Tous ceux qui se sont intéressés aux problèmes de l'éducation ont été frappés de la part qui incombe aux lectures de l'enfance dans la formation du caractère et de la sensibilité. C'est une question qui, depuis une vingtaine d'années, a fait l'objet d'études et d'enquêtes dont les résultats ont profondément modifié la littérature enfantine dans plus d'un pays. (En Allemagne, près de 300 associations se sont donné mission de choisir et de répandre les meilleurs livres pour la jeunesse. Aux Etats-Unis, il n'y a pour ainsi dire, pas de ville qui ne possède sa bibliothèque enfantine. En Angleterre, on trouve jusque dans les villages d'admirables collections de livres d'enfants).
En France, par contre, et de l'aveu même des spécialistes, la littérature enfantine n'a pas évolué depuis Hetzel, et nous sommes bien forcés de reconnaître, avec eux, que, dans l'ensemble (les exceptions n'en sont que plus précieuses et plus louables) les périodiques et les livres destinés aux enfants ne reflètent trop souvent que la plus plate et que la plus fausse image de la vie. Il est navrant de songer que la merveilleuse soif de savoir et de comprendre, si ardente chez l'enfant, s'étanche ainsi à trop bon compte et à de mauvaises sources, et que, sur tant de beaux élans brisés, viennent se greffer tant de notions erronées et d'idées biscornues.
Cependant les meilleurs éléments du public s'inquiètent de cet état des choses, et réclament pour les enfants une nourriture intellectuelle d'une plus haute qualité.
Le moment paraît donc venu de déployer dans ce domaine une activité neuve. C'est pourquoi nous avons projeté de constituer une « librairie de la jeunesse » sur des bases fournies, non plus par les conventions en usage, mais par une étude objective de la question.
La curiosité de l'enfant ? Elle est infinie, elle est multiple. Nous voudrions la satisfaire par une représentation aussi variée que possible des mille sujets qui la sollicitent, en publiant périodiquement de petits livres (de soixante pages environ), d'un prix minime, dont l'ensemble constituera en quelque sorte une encyclopédie de la jeunesse (en enlevant au mot ce qu'il peut avoir d'ambitieux, de pédant et de rébarbatif).
Pour le choix des matières et des textes, nous nous inspirerons des données de la psychologie nouvelle.
La composition, la forme, la présentation des livres, les réactions des jeunes lecteurs ont fait l'objet de recherches attentives :
nous prierons les auteurs d'en tenir compte.
Les manuscrits retenus seront soumis à différents groupes d'enfants, et ne seront édités que si les auditeurs y prennent intérêt ou plaisir. Les prescriptions des médecins oculistes quant à la typographie seront fidèlement observées. De temps à autre un feuillet de correspondance nous permettra de rester en contact avec notre jeune public et de recueillir ses suggestions. »


De la démocratie directe en édition.
L'enfant est au coeur des préoccupations des auteurs et des lecteurs, point de départ de l'écriture comme de la façon de faire des ouvrages. On est loin du comité de lecture NRF ! Faucher exprime là une manière d'utopie du livre pour enfants, conciliant la qualité des contenus avec l'accessibilité maximale des ouvrages (par le prix comme par la maniabilité de la production, portée par une réflexion sur la forme même des ouvrages) et avec les attentes ou dispositions des publics renouvelés auxquels ils s'adressent. Non pas un marketing de la demande, à proprement parler : plutôt une vision technicienne, experte, en même temps qu'imaginative et avant-gardiste, d'un secteur de l'édition dont la remise à niveau passe par un substrat théorique et une mise à l'épreuve expérimentale de ses formes et de ses propositions. Les principes de l'éducation nouvelle, dans le mouvement de laquelle Faucher se situe alors depuis déjà plus de dix ans, sont au cœur du projet.
Quant à la conception encyclopédique, elle trouvera un formidable écho, presque intuitif, plusieurs décennies plus tard chez Pierre Marchand, dont l'élan éditorial a été continûment porté par une tentation encyclopédique. « Découvertes » est là pour en témoigner. Mais c'est une autre époque et une autre histoire.
Faucher imagine donc deux séries : l'une scientifique (« Histoires vraies »), l'autre littéraire (« Les plus belles histoires du monde »). La première est divisée en neuf rubriques, liées à l'histoire, la vie sociale, au temps présent ou aux activités quotidiennes : « Le royaume de l'univers » (animaux préhistoriques, volcans, fond des mers), « Aujourd'hui » (le cinéma, la poste, les grands travaux), « Ailleurs » (la vie des petits Esquimaux, des petits Japonais, des petits Arabes), « À travers les âges » (De la hutte au gratte-ciel, de la pirogue au transatlantique), « Autrefois » (la chevalerie, les corporations médiévales, les corsaires),
« Voyages et aventures » (les grandes croisières, les flibustiers, la chasse aux fauves), « Biographies » (comment Eiffel est devenu ingénieur, comment Garros est devenu aviateur), « Mes collections » (timbres, insectes, minéraux), « Divers » (Campons, Servons-nous de nos mains, Venez-vous jouer ?). La seconde se découpe en quatre grands secteurs : les contes et légendes classiques et populaires, les beaux épisodes historiques, les classiques de l'enfance et les contes et récits choisis dans les livres contemporains « de qualité » (Tolstoï, Daudet, Ruskin, Rosserger, Lagerlöf.).
Il ne sera pas donné de suite à ces discussions, bien qu'on semble séduit à la NRF par ce programme ambitieux - Brice Parain, en particulier, soutient le projet (mais pas Jacques Schiffrin comme on a pu l'écrire : le fondateur de la Pléiade n'est pas encore dans les murs à cette époque). Peut-être trop ambitieux ? La NRF a-t-elle été prise de vitesse ? Y a-t-on jugé l'affaire trop risquée ? C'est difficile à dire. Toujours est-il que, fin 1931, paraissent chez Flammarion les deux premiers volumes d'activités des « Albums du Père Castor », conçus et dessinés par Nathalie Parain elle-même - Je fais mes masques et Je découpe -, sous la direction de Paul Faucher. De 1932 à 1939, quelque quatre-vingts albums seront ainsi publiés à la même enseigne, sans que les titres correspondent au programme proposé à la NRF, rencontrant bientôt un véritable succès de librairie ; les instituteurs se les approprient comme livres de lecture et les traductions à l'étranger se multiplient. Jean Schlumberger avait vu juste. Avec un pied dans le domaine de l'édition et de l'illustration russes avec Brice Parain (et peut-être Blaise Cendrars ?), son lien privilégié avec Faucher et sa grande proximité avec les forces vives de la littérature de création et, ne l'oublions pas, avec sa propre expérience dans le domaine du livre illustré, la NRF avait été un temps la mieux placée pour prendre une position décisive. Tout semble désormais à refaire.
Les deux parties ne se sont pas séparées en mauvais termes, le lien entre Faucher et la NRF se maintenant durablement, par le biais de Nathalie Parain notamment, qui sera le principal auteur des débuts du Père Castor. On ne peut toutefois qu'être un peu surpris par la réponse faite en février 1934 par Gaston Gallimard à G. Tcherkessov, qui deviendra lui-même un collaborateur régulier de Faucher, lorsque l'illustrateur russe lui proposera un projet de livres pour enfants :

"Il n'entre pas tout à fait dans le cadre de notre programme. Il se rapproche plutôt de la série du Père Castor chez Flammarion. Nous l'avons signalé à M. Faucher avec qui nous entretenons les meilleurs rapports de confraternité et nous vous conseillons de vous adresser à lui. Voulez-vous que nous lui transmettions directement vos dessins ?"

Quelle magnanimité ! De fait, plusieurs projets seront encore repoussés durant cette période de transition, entre 1930 et 1934 - de Mon chat à Châtaigne, lequel est une production du couple Parain. On refuse ainsi un projet d'Esther Averill (peut-être The Fable of a Proud Puppy), un livre d'étrennes de l'excellent Luc Mégret (Les Yeux enchantés), un ABC pour les enfants de Serge Ivanov - auquel Gaston répond qu'il ne souhaite pas publier des livres de petite enfance. Au même moment, pourtant, la maison continue à démarcher les éditeurs allemands. Le 19 décembre 1933, on demande à Herbert Stuffer Verlag de Berlin d'adresser à la NRF certains de leurs ouvrages dont est envisagée la traduction : Das Zauberboot et Das Wunderhaus de Seidmann-Freud et Zirkus de Susanne Ehmcke :

"Nous étudions à l'heure actuelle la création d'une collection de livres d'enfants et naturellement, comme vous êtes le principal éditeur de livres d'enfants en Allemagne et le plus intéressant, nous serions heureux d'entrer en relations avec vous."

Un premier dispositif : Schiffrin, les Parain et Marcel Aymé
Difficildonc d'y voir très clair. Pourtant cette année 1933 sera une année décisive pour la production de livres pour enfants à la NRF, qui portera ses fruits jusqu'au début des années 1940. Décisive parce qu'à défaut de Faucher, la NRF trouvera l'homme qui lui manque pour prendre en main ce département : Jacques Schiffrin, le fondateur des Éditions de la Pléiade (et de la collection du même nom, dont les douze premiers volumes étaient parus depuis 1931), notamment expert en livre de luxe illustré pour adultes. Confronté à des difficultés de trésorerie, ce dernier s'était résolu à céder sa « Bibliothèque de la Pléiade » à Gaston Gallimard, moyennant un contrat de directeur de collection lui en assurant la direction, au sein de la NRF. Installé dans ses propres bureaux, Jacques Schiffrin, d'origine russe, prolongeait son travail d'éditeur exigeant et novateur aux côtés des frères Gallimard. Ses compétences dans le domaine du livre illustré, sa connaissance des prestataires et peut-être également son lien avec les milieux de l'émigration russe en font un interlocuteur de choix sur la question du livre pour la jeunesse. Son premier contrat, en date du 31 juillet 1933, n'en fait pas état. Mais à la révision de cet accord, le 23 février 1934, il est clairement indiqué que Jacques Schiffrin devient responsable des livres pour enfants. Il touchera alors des droits de directeur de collection, révisés pour chacun des titres qu'il apportera. L'homme a donc dû faire ses preuves. Et de fait, c'est bien lui qui suit jusqu'à la fin de l'année 1940 (où il se résignera à quitter la France) toutes ces publications (à l'exception cependant de « La Découverte du monde » et de la « Collection du bonheur »), sans pour autant siéger au comité de lecture de la maison. Il sera à ce titre, dès 1934, l'un des interlocuteurs privilégiés de Marcel Aymé pour ses Contes du chat perché (si bienvenus, un peu par hasard, pour donner le change, avec leur manière bien singulière, fraîche et humoristique, au « Roman des bêtes » du Père Castor, créé la même année), l'ordonnateur des « Albums du gai savoir », l'initiateur des Almanachs du même nom, suggérés et confiés à Colette Vivier. Il portera sur les fonts baptismaux le singe le plus célèbre au monde, l'espiègle George, qui porte alors le nom de Rafi, né de la main et l'esprit de H. A. Rey - qu'il retrouvera aux états-Unis en pleine gloire.


Jacques Schiffrin adresse le 3 mars 1934 un programme « jeunesse » à Raymond Gallimard, établi « après concertation avec Brice Parain ». Il y classe les futures parutions en trois grands ensembles : « Fonds de lecture » (classiques de la littérature enfantine), « Albums » (littérature enfantine contemporaine, ouvrages largement illustrés, type « livres-cadeaux ») et « série encyclopédique ». Cette dernière catégorie réunirait « de petits ouvrages de leçons de choses, suivant un éventuel projet de Mme Brice Parain ».
Un autre facteur achèvera de persuader Gaston Gallimard de se lancer sérieusement dans ce secteur : le contrat exclusif fort avantageux que la maison, un an plus tôt, en 1932, a signé avec les Messageries Hachette pour la distribution de ses programmes et de son fonds en librairie. La NRF gagne ainsi en force de frappe commerciale et en sécurité, les prises fermes de son distributeur limitant le risque éditorial sur chaque ouvrage. Dégagée d'une partie des incertitudes du métier - mais s'exposant par là même à une possibilité d'intrusion de son distributeur dans ses affaires -, la NRF s'est donné les moyens d'entreprendre. Schiffrin, avec la Pléiade et les livres pour enfants, mais aussi avec quelques livres d'art (« Musée de la Pléiade »), saura en tirer bénéfice, pour le plus grand profit de l'éditeur. Bien sûr, Hachette et Gallimard sont des maisons concurrentes sur ce secteur : Babar et Disney chez l'un, Aymé et Vivier chez l'autre. Mais les deux maisons n'ont alors pas à s'en plaindre.
Les catalogues promotionnels publiés durant cette période témoignent de l'activité et de la réflexion de Gallimard autour de ce nouveau département éditorial, dont le directeur en titre, et dûment nommé, est bien Jacques Schiffrin, le directeur de la Pléiade et des livres d'art. Les ouvrages y sont présentés par collection et par âge de lecture, les couvertures reproduites en noir, avec mention des illustrateurs (qui n'apparaissent pas, non plus que les auteurs, sur les premiers plats de couverture des quatre premiers titres des « Albums du gai savoir »). Outre les publics jeunes (de 3 à 13 ans), la NRF y présente ses collections et ses titres pour jeunes gens et jeunes filles ; il s'agit alors le plus souvent de titres isolés, récits ou témoignages de vies exemplaires (Roland Garros, Marie Curie, Amelia Earhart), ouvrages pratiques (recettes de cuisine) et de quelques récits et monographies historiques (collection « La Découverte du monde »). On peut s'interroger sur le fait que ces ouvrages ont été effectivement écrits et publiés pour cette catégorie de lecteurs ; mais ils sont promus comme tels ; on trouvera également sur le catalogue imprimé sur la jaquette de Jacques Thibault (1948), la liste des ouvrages de Saint-Exupéry (à l'exception du Petit Prince !) et de Martin du Gard, ainsi que la collection des « Provinces françaises ». Aussi inclassable, la « Collection héroïque » dont les volumes « peuvent et doivent être mis entre toutes les mains » (présentation de la collection signée par son directeur, Maurice Sachs, également en charge des collections « Détective » et « Catholique »), et qui offrent aux lecteurs des récits sur des héros des temps modernes, qui ne reculent devant rien au nom de leur cause et de leur goût de l'aventure : « Cyrano, d'Artagnan, Monte-Cristo, Beau-Geste sont leurs modèles, mais les héros qui vivent dans les pages de la collection sont bien de notre temps : l'auto rapide, l'avion, le parachute, les sans-fils, le scaphandre et le canot de course sont leurs armes et leurs plaisirs . » Une collection pour la famille, au public hybride et non clairement identifié. Elle ne figure pas en propre dans les listes des livres pour enfants ou jeunes gens ; quatre titres y paraîtront en 1936.
De fait, quarante et un ouvrages (disponibles) sont recensés par la NRF dans son Catalogue des livres pour enfants et pour la jeunesse millésimé 1939, probablement paru à la fin de l'année 1938. Ces livres se retrouvent pour une part dans le Catalogue de livres de prix et ouvrages pour la jeunesse daté de mars 1939, qui recouvre cependant une sélection beaucoup plus large d'ouvrages parmi les publications de la maison. Un catalogue de prix édité en 1939 nous apprend par ailleurs que certains titres ont été adoptés par la Ville de Paris pour ses distributions de prix (L'Éléphant, Le Mauvais Jars, La Buse et le cochon, L'Âne et le cheval de Marcel Aymé ; les deux Rose Celli ; Onc'Léon ; Alice Piguet), ou fait l'objet de souscriptions de la part du ministère de l'Éducation nationale (Petite histoire des voyages de Marcelle Bertin, Le Mauvais Jars de Marcel Aymé).

La guerre et l'immédiat après-guerre : contrastes et innovations
Le départ de Jacques Schiffrin, les événements des années 1939 et 1940 désorganisent Gallimard dans son ensemble, et le secteur du livre pour enfants en particulier. Gaston confie les collections jusque-là dirigées par Jacques Schiffrin à d'autres de ses éditeurs, à l'image de la Pléiade, dont désormais Jean Paulhan suit la marche. Les livres pour enfants, eux, semblent faire l'objet d'une gestion plus collective. Brice Parain, bien sûr, est présent, et reprend par exemple les « Almanachs du gai savoir », qui profiteront des bonnes ventes de la guerre mais ne survivront pas à la Libération ; P.P. Seeligmann, membre du comité de lecture et du secrétariat de Gaston Gallimard, également. Mais Raymond Queneau semble particulièrement concerné. On le voit par exemple suivre de très près les ouvrages de la « Collection  du bonheur », romans destinés aux jeunes filles, où sont publiés dix titres de 1939 à 1942, dont certains sont traduits d'oeuvres anglo-saxonnes (Queneau était bien placé pour cela).
Dès 1941 s'exprime la volonté de créer une collection de romans pour enfants ; en février, Raymond Queneau suggère à Gaston Gallimard, souhaitant reprendre et étudier la question des livres pour enfants, de proposer des adaptations de romans tels qu'Autant en emporte le vent ; Parain, lui, est d'avis de se spécialiser dans les publications destinées aux jeunes de plus de 8 ans. Raymond Queneau annonce aux soeurs Droze-Vidal en août 1941 qu'il travaille à une collection de romans pour la jeunesse, où pourrait s'inscrire leur nouveau manuscrit, Les Vacances mouvementées. Mais le projet est abandonné en mars 1942, malgré le succès incontestable de la «Collection  du bonheur». Ainsi, le 6 novembre 1942, Michel Gallimard ne peut servir les sœurs Droze de quelques exemplaires de L'Heureuse méprise. Il ne reste rien en magasin ni dans les entrepôts Hachette : « Dans des circonstances normales, il faudrait prévoir une réimpression, mais cela nous est impossible actuellement. Vous devez savoir en effet que pour chaque réimpression, nous devons adresser une demande à un Comité de contrôle. Beaucoup de titres sont épuisés depuis longtemps, pour lesquels nous n'avons encore rien obtenu car le nombre des autorisations est limité. » Face à ces difficultés, les Gallimard jettent l'éponge. Il reste que durant la guerre la NRF voit ses stocks d'ouvrages parus avant 1939 s'épuiser et ses nouveautés (albums, romans et collections monographiques), assez nombreuses, recevoir un très bon accueil. La raréfaction des publications de nouveautés en est la principale explication.
Après guerre, malgré les contingentements de papier, Gallimard poursuit avec volontarisme ces publications jeunesses. L'accueil exemplaire du Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry au printemps 1946, modèle indépassable (?) du long-seller dans l'édition jeunesse, confirmera l'opportunité d'un tel développement et l'importance de l'enraciner dans le catalogue de la grande maison. Bien sûr, il y aura quelques ratés, des projets dont on regretta plus tard de ne pas les avoir menés à bout. Ainsi des Chantefleurs de Robert Desnos (dont la NRF venait de publier Fortunes et Le vin est tiré), qu'en novembre 1943 Brice Parain trouve « assez jolis », mais dont il n'apprécie pas l'illustration par Maurice Henry (futur auteur des Métamorphoses du vide aux éditions de Minuit). Gaston Gallimard devra trancher. Que s'est-il exactement passé ? Les Trente Chantefables pour les enfants sages sont publiées pour la première fois par la Librairie Gründ en mai 1944, illustrées par Olga Kowalevsky, dans la collection « Pour les enfants sages » de René Poirier - une petite merveille née d'un auteur dont les lectures de l'enfance ont tant nourri l'imaginaire, de Nick Carter à Fantômas, de Jules Verne aux Pieds Nickelés. Ces Chantefables seront rejointes en 1952 par les Trente Chantefleurs, parues à la même enseigne. Le recueil deviendra l'un des plus grands classiques de la poésie enfantine française... Desnos en avait préparé l'édition juste avant son arrestation pour faits de résistance, intervenue le 22 février 1944. Les autres textes de Desnos pour les enfants (Le Parterre d'Hyacinthe, La Ménagerie de Tristan, pour les enfants de Lise et Paul Deharme en 1932, et La Géométrie de Daniel, pour le fils de Madeleine et Darius Milhaud en 1939), encore inédits pour la plupart, seront eux rassemblés dans Destinée arbitraire en 1975, dans une collection d'adultes : « Poésie/Gallimard ». Il faut d'ailleurs prendre garde à ne pas perdre de vue le catalogue de livres pour enfants que recèle le fonds « adultes » de Gallimard : le merveilleux conte de Faulkner, L'Arbre aux souhaits, a ainsi d'abord été publié dans la traduction de Maurice-Edgar Coindreau dans « Du monde entier » en 1969, avant d'être repris en « Folio junior » ; Le Vieil Homme et la mer d'Hemingway était paru dans la même collection en 1952, Le Lion de Kessel en Blanche en 1958, avant d'être repris l'un et l'autre en édition illustrée pour la jeunesse ; la Pléiade Julien Green recèle les aventures bien oubliées de Ralph, qui restent, elles, cependant à reprendre. Un catalogue en cache un autre ! On peut en outre considérer qu'il existe deux sortes de livres pour enfants à la NRF : ceux s'inscrivant dans la lignée de Schiffrin, d'une part, souvent novateurs et très illustrés ; ceux plus classiques, à la présentation plus conventionnelle et modeste, d'autre part, que la NRF édite parallèlement, le plus souvent sans même les faire figurer dans ses catalogues de livres pour enfants. On trouve dans cette seconde catégorie la collection « La Découverte du monde » ou la « Collection du bonheur », mais aussi la « Collection héroïque » de Maurice Sachs et de nombreux ouvrages qui visent, ou peuvent éventuellement s'adresser à un public de jeunes lecteurs. 
La réflexion sur le fonds devient également durant cette période un axe important. On propose ainsi en librairie, en 1941, un Péguy présenté aux jeunes, petit volume de 80 pages établi par Pierre Péguy, qui connaît un bon succès (comme l'ensemble des oeuvres du poète et de Claudel), et annonce la série des petits Péguy illustrés par Nathalie Parain après guerre.
Autre exemple, plus intéressant encore : celle de l'adaptation scolaire des Thibault de Roger Martin du Gard, envisagée par son auteur dès le milieu des années 1930 et parue au lendemain du conflit. Le public visé est alors les élèves des cours moyens et supérieurs, soit une population d'environ 1,5 million d'élèves. Le projet, suggéré et mis en oeuvre par un ami de l'auteur, Marcel Lallemand, est soutenu par Roger Martin du Gard lui-même, engagé dans la recomposition et la réécriture du récit original. Mais Gaston Gallimard, favorable sur le principe à l'entreprise, en regrette le caractère improvisé et n'est guère séduit par l'apport pédagogique de son initiateur. Il s'en ouvrira très franchement à son auteur le 21 mars 1946 :

"J'ai attendu avant de te répondre au sujet de l'appendice de Lallemand, de l'avoir soumis à l'appréciation de Queneau qui a l'amour des choses grammaticales, et de Hirsch qui commence à bien connaître cette affaire.
Leur avis concorde avec le mien. Queneau pense que c'est du « délire pédagogique ». Hirsch estime que ce travail est plutôt destiné à Ferdinand Brunot plutôt qu'à des élèves de l'école primaire.
Quant à moi, je n'ai pu entrer là-dedans.
Il me faudrait une application dont je ne suis pas capable. J'ai essayé. Cela me paraît une élucubration confuse, gratuite, inefficace.
Cela contredit entièrement ce qui était dans vos intentions : tu m'avais dit à l'origine de nos pourparlers concernant cette édition scolaire des Thibault, qu'il ne s'agissait pas de « faire du nouveau, mais de faire ce qui se faisait ».
Tu pensais même qu'une maison spécialisée serait peut-être plus qualifiée que la NRF.
Or, je connais assez les gens de chez Larousse, Hachette, Armand Colin, pour être certain qu'il y a longtemps qu'ils auraient rompu toute relation avec Lallemand, car Lallemand est un homme dénué de tout bon sens, un homme compliqué. Il veut être un novateur, tout en visant la réussite immédiate. C'est un modeste vaniteux. Tout ce qu'il propose est en dehors des règles précises auxquelles il faut se soumettre pour ce genre d'édition.
J'ajoute que pratiquement cet appendice est irréalisable dans une édition qu'on veut bon marché : pour les graphiques il faudrait des tableaux dépliants. Ils sont déjà illisibles dans leur format manuscrit. Il faudrait des mois pour les mettre au point typographiquement.
Mais c'est à toi de décider.
En réalité, toute cette entreprise se fait à l'envers. Chez Hachette, chez Larousse, c'est l'éditeur qui la commande et la dirige, les auteurs ne participent pas à l'illustration, à la présentation, etc. M. Lallemand veut faire ¦uvre originale. C'est une tout autre édition qu'il faut préparer, en prévoyant un tirage de 5 000 exemplaires.
Je t'écris à la hâte. Mais je crois qu'il faut être énergique avec Lallemand. Sinon, nous n'en sortirons pas. Il faut faire Jean-Christophe, Le Visage d'Edgar simplement et pour les gosses. Il faut faire Jacques Thibault de Roger Martin du Gard, et non pas Jacques Thibault de M. Lallemand. Un texte ne doit pas être un prétexte et l'occasion pour M. Lallemand de manifester son génie. Ses commentaires doivent être au service de ton œuvre et de jeunes écoliers.
Excuse la vivacité de ma réponse, mais j'étais enragé en pataugeant dans cet appendice ! Bien affectueusement."
Gaston Gallimard
Gaston Gallimard fait ici référence à des tableaux analytiques que Marcel Lallemand avait ajoutés en annexe de l'oeuvre, et dont il avait exposé le principe à Roger Martin du Gard dans une lettre du 9 novembre 1945 : « J'ai réalisé dans cet esprit quelque chose de "surprenant", une certaine rosace où tout pivote (temps, lieu, cause, but, etc., etc.) autour de l'être (nom) et du mouvement (verbe), et qui a permis à des gosses de dix ou onze ans d'analyser des phrases d'une complication grammaticale extrême, pourvu que le sens en soit à leur portée, et, dans ce cas, de découvrir toutes les nuances de la pensée par l'analyse de la structure. » De fait, son plan initial repoussait tout commentaire, voulant mettre l'oeuvre et la lecture au premier plan, le livre devant rester un « instrument d'évasion », un « aliment de la curiosité ». Lallemand ne s'autorisait donc en annexe qu'une « étude progressive de la construction de la phrase » et une étude étymologique de mots.
Le modèle de Lallemand est alors l'adaptation de Jean-Christophe pour les 7-9 ans et les 9-13 ans réalisée par Albin Michel en 1932. Il cherche pour sa part à réaliser quelque chose de très simple, rigoureux dans son ordonnancement, mais privilégiant les seuls plaisirs et bénéfice d'une lecture non contrainte. Heureux de l'acceptation du projet par Martin du Gard, il dit son inquiétude quant à un éventuel affaiblissement du livre de l'auteur, dans son effort de réécriture : ce faisant, Martin du Gard doit veiller à ne pas « émasculer » son texte, en vue de le rendre plus édifiant et positif, moralement acceptable pour les enfants et leurs maîtres : " Jacques, je vous l'ai dit, n'est pas  un déserteur ! Il court au premier combat, qui est de défendre la paix et la fraternité entre les hommes. Le vent est à cet au-dessus de la mêlée, cet au-dessus des patries. Surtout dans ce personnel enseignant qui dans sa totalité milite à la CGT (dont il forme l'aile gauche). / Notez aussi que ce ne sont pas les chefs qui ont pouvoir d'accepter ou de refuser les manuels scolaires, mais les Maîtres. Il n'y a pas de veto possible. [...] Oubliez-vous qu'il est commenté par le maître ? » (9 novembre 1945). Cette discussion n'est que le prolongement de débats antérieurs entre les deux hommes ; Martin du Gard avait déjà signifié à son ami qu'il ne souhaitait pas mettre « entre les mains de jeunes enfants l'histoire sympathique d'un garçon en perpétuelle rébellion, et qui se révolte successivement contre sa famille, contre ses maîtres, contre sa religion, contre la société. » La vérité est que, d'abord enthousiaste, Martin du Gard est déçu par le travail de son ami, même revu par lui ; l'oeuvre existe, elle peut être diffusée. Mais il n'y tient en rien et on ne l'y reprendra plus. Toujours insatisfait, l'auteur sent les limites du projet, qui ne sont autres que celles de son concepteur. Gaston Gallimard pense la même chose, inquiet des lourds investissements consentis pour un tirage qui n'apparaît pourtant pas alors démesuré.
La démarche est cependant intéressante, et confirme, encore une fois, la volonté de la maison, en cette veille des trente glorieuses, d'asseoir son développement éditorial à destination de la jeunesse sur un prolongement de son activité littéraire historique.


Cela n'exclut pas la publication d'albums illustrés naturellement ; Les Contes du chat perché poursuivent ainsi leur parution. Un accord est passé avec Paul Grimault pour la publication de livres correspondant aux courts-métrages d'animation réalisés par sa société de production Les Gémeaux ; c'est là que naîtra le projet d'adaptation de La Bergère et le ramoneur de Paul Grimault et Jacques Prévert qui, après bien des détours - et des plus tristes -, verra le jour sur les écrans sous le titre du Roi et l'oiseau, prix Louis-Delluc 1979.
Plutôt « progressiste » dans son approche, ouverte vers la littérature étrangère (Gredsted ; « collection du bonheur ») et le documentaire, déjà attentive à l'exploitation de son fonds et à la qualité littéraire de sa production, la NRF continue donc, tant bien que mal, à explorer ce secteur de l'édition pour la jeunesse où, sans être véritablement experte, elle a commencé à se faire une place remarquable et remarquée, notamment en s'appuyant sur ses auteurs (Tardieu, Prévert, Kessel, Saint-Exupéry, Camus...). On a pourtant, à l'examen de son catalogue du début des années 1950, un sentiment mitigé, entre richesse (autour de grands romanciers notamment) et dispersion, tant au plan des centres d'intérêt, des publics visés que des formes éditoriales adoptées. Des coups d'éclat de longue portée (Le Lion, Le Petit Prince, Lettres des îles Baladar), quelques directions esquissées, mais des collections éphémères et, semble-t-il, aucun plan de publication vraiment concerté ni suivi.


La « Bibliothèque blanche » ou la transition
Un effort de structuration caractérise la période suivante, autour de la création de la « Bibliothèque blanche » en 1953, déclinaison de l'emblématique Blanche pour la littérature de jeunesse - ce que la « Noire » sera, bien des années plus tard, pour le polar. Cette nouvelle collection marque un tournant : il s'agit désormais de devenir l'éditeur référent dans le domaine de la fiction de qualité pour les jeunes gens. On fait appel à des auteurs nouveaux, on en cherche à l'étranger. La moisson est bonne, exceptionnelle même ; en porte-drapeau : L'Enfant et la rivière et L'Âne Culotte d'Henri Bosco (repris des fonds Gallimard et Charlot), Charlie et la chocolaterie et James et la grosse pêche de Roald Dahl, ces deux derniers en édition originale en traduction française. On sent là le ferment des développements à venir. La réflexion se précise ; les éditeurs (Jacques Lemarchand, par exemple) dialoguent plus étroitement avec le service commercial sur la forme à donner et le programme même de la collection ; en 1964, on se préoccupe ainsi de lui donner un nouvel élan, en l'émancipant de la tutelle de la Blanche : « Nous devons rénover cette collection », annonce Claude Gallimard à Henri Bosco le 21 décembre 1964, « lui donner un aspect plus jeune et plus attrayant et lui assurer en même temps une diffusion plus importante. Les volumes comporteront désormais une couverture illustrée, un certain nombre de dessins au trait et seront tirés dans le format soleil ».


Le résultat de ce travail est, dans son contenu peut-être plus que dans sa forme (malgré la grande qualité d'un certain nombre d'illustrations réalisées pour la seconde série, où l'on voit Georges Lemoine apporter sa première contribution au catalogue Gallimard), assez probant. Il est surtout annonciateur de la mue qui se prépare : celle liée à la naissance de Gallimard Jeunesse comme département, dont « 1000 Soleils », collection de littérature pour la jeunesse en volumes reliés et illustrés, sera la première création. Fait des plus significatifs : c'est Louis-Daniel Hirsch qui rédige la première note de synthèse sur une « Nouvelle bibliothèque pour la jeunesse » le 5 juillet 1972, préfiguration du programme de « 1000 Soleils », à destination de Claude et son fils Christian Gallimard (qui consacre la moitié de son temps à cette activité à partir du 1er septembre 1972) et Pierre Marchand. C'est donc dans ce cadre que la grande mutation se jouera. Les albums, passés au second plan dans les années 1960, reviendront sur le devant de la scène, portés par un renouveau du genre, l'émergence d'une jeune génération de créateurs et par une véritable réforme des méthodes de production. La communauté des illustrateurs proches de la maison s'élargira, avec des personnalités aussi remarquables que celles de Delessert, Galeron, Claverie, Lapointe, Pef, Tony Ross... Avec d'autres, ils donneront également son visage à l'élan encyclopédique de Pierre Marchand, où se réformera de façon décisive le documentaire Jeunesse. La rencontre entre Pierre Marchand et la famille Gallimard s'est faite par l'intermédiaire de Massin, directeur artistique de la maison depuis 1958 - pour lequel Jean-Olivier Héron réalise alors des illustrations de couverture pour la jeune collection « Folio ». Les deux amis cherchent un éditeur pour mettre en oeuvre leurs idées de collection pour les enfants. La décision sera rapidement prise.

Ce sera Gallimard !


Un Département jeunesse chez Gallimard
Le plan de Pierre Marchand présente trois volets : publication de romans issus du fonds Gallimard, livres d'activités au format de poche et livres illustrés d'un prix relativement élevé, devenus un véritable projet encyclopédique. Au contrat signé entre Claude Gallimard et le directeur du magazine Voiles et voiliers, secondé par son ami Jean-Olivier Héron, le 29 octobre 1973, définissant les modalités d'administration de ce « département jeunesse », figurent explicitement quatre collections, destinées aux préadolescents et adolescents : « 1000 Soleils » (littérature en ouvrages reliés), « Kinkajou » (livres d'activités de poche, à partir de 10 ans), « Les Trésors » (collection reprise à Fleurus, où Marchand et Héron l'avaient créée) et « Encyclopédie active de la nature ». À ce socle, dont le temps et le coût de mise en oeuvre apparaîtront bientôt sous-estimés (fabrication très spécifique, conception éditoriale complexe), sont presque aussitôt adossées des collections à rotation plus rapide, comme, « Snoopy » (contrat conclu le 18 septembre 1974 avec United Press international), « Exploits » (récits d'aventuriers), lancée le 15 octobre 1974, ainsi que « Kinkajou Série », « Reporters du passé » (textes classiques de grandes figures historiques : Mémoires de Joinville, Voyage de BougainvilleŠ), l'almanach « Club 77 » ou « Cent idées ». Le développement de cette dernière collection, ainsi que celui de « Kinkajou » et de ses séries, n'est envisagé d'emblée qu'avec des coéditeurs étrangers (Fischer en Allemagne, Collins en Grande-Bretagne, Franklin Watts aux USA, Glydendal en Norvège, Lademann au Danemark, Otava en Finlande, Ploegsma aux Pays-Bas, Hemmetts en Suède, Fabbri en Italie.). Même si l'inspiration reste proche de ce qui s'est fait par le passé, on a le sentiment que Gallimard est passé à une nouvelle dimension en matière de livres pour enfants. La création du département jeunesse apparaît désormais comme une pierre au nouvel édifice dont Claude Gallimard s'est fait l'architecte et le maître d'oeuvre depuis la fin des années 1960, motivé par un farouche et salutaire désir d'indépendance : rupture du contrat commercial avec Hachette et création d'une structure de distribution Gallimard (Sodis), création de « Folio » pour faire suite au Livre de poche.


Ne bénéficiant plus du soutien presque systématique d'Hachette pour le développement de ses gros projets, il revient à la maison de trouver par elle-même les meilleures voies de financement et de diffusion de ses projets : coéditions, partenariats, commerciaux, expérimentation prudente de la vente directe. À l'évidence, Gallimard entend être présent sur un grand nombre de segments, sans trop tarder, dans une logique peut-être un peu moins élitiste. Les tirages moyens par titre sont élevés - sans même parler des coéditions : 22 000 exemplaires pour « 1000 Soleils » et « Exploits » (bientôt réajustées à 15 000 cependant), 35 000 pour "Kinkajou", 50 000 pour « Club 77 », 33 000 pour « Snoopy », 13 000 pour « Reporters du passé ». Les coûts de fabrication imposent ces choix, ainsi que la volonté de maintenir des prix accessibles. Gallimard a donc décidé d'y mettre les moyens ; aurait-elle eu une si grande marge de manoeuvre s'il ne s'était pas émancipé de son distributeur historique Hachette ? Certainement non. Notons également que ce développement est posé en termes de création : plutôt que d'acheter massivement des titres à l'étranger, Gallimard se veut un espace de proposition et d'innovation pour ses interlocuteurs internationaux.
Un comité de suivi du département Jeunesse sera rapidement mis en place autour de Pierre Marchand et Jean-Olivier Héron ; Christian Gallimard le suivra de très près, avec Bernard Fixot et John Clement pour la partie commerciale. Une réunion « inaugurale » a lieu le 3 août 1973 au domaine de Pré-Chartrettes (Seine-et-Marne), consacrée à l'étude des différentes collections déjà lancées ou envisagées. On y discute le programme de « 1000 Soleils », cherchant le bon équilibre entre reprise du fonds, achat de titres à des éditeurs tiers (Pagnol) et oeuvres du domaine public. On y envisage d'emblée la création d'une collection de poche, « Poche Junior », éventuellement segmentée par âge (qui, comme le fera remarquer Pierre Marchand, n'a pas alors d'équivalent ni de précédent en France, mais à l'étranger). On réfléchit au lancement de « Kinkajou » (mars 1974), qui s'adresse principalement aux enseignants et aux parents, et aux conditions de fabrication et de suivi éditorial de cette collection de conception singulièrement complexe. On étudie enfin le plan général de la collection encyclopédique en vingt volumes dont la thématique centrale est la nature - et on évoque déjà le projet d'une série de « guides touristiques ». Pierre Marchand et Jean-Olivier Héron présenteront lors des séances qui suivront les premières maquettes de leurs nouvelles séries, s'interrogeront sur l'accompagnement marketing et promotionnel des lancements (un club Kinkajou, par exemple, avec un « yearly book » ; une diffusion club ou par correspondance, avec Rombaldi, un almanach annuel).
C'est dans ce cadre que s'édifie le socle éditorial et que se forgent les savoir-faire de ce qui ne s'appelle pas encore Gallimard Jeunesse. Le département, ainsi piloté, s'appuie durant toutes ces premières années sur la structure « maison » : Suzanne Duconget, directrice de fabrication, suit la réalisation des volumes ; Massin, le directeur artistique, peut servir d'intermédiaire entre les maquettes créatives de Pierre Marchand et Jean-Olivier Héron et les fabricants. Yannick Guillou, responsable des achats de droits à l'étranger, est sollicité par les mêmes pour négocier en 1976 les droits de reprise en « Grands textes illustrés » (« une nouvelle collection de grand format destinée à recevoir les ouvrages accessibles à la jeunesse particulièrement longs et ne pouvant par conséquent entrer dans le cadre des volumes simple, double, triple de la collection "1000 Soleils" ») des classiques Moby Dick et Autant en emporte le vent. Quant au projet éditorial lui-même, il fait l'objet d'un suivi attentif de Claude Gallimard et des « lecteurs » de la grande maison ; mais l'avis de Claude Roy est-il sollicité pour la collection historique des « Reporters du passé » ?
Ainsi, à tout point de vue, ce développement d'un secteur Jeunesse apparaît comme un projet majeur pour l'éditeur, mobilisant toutes ses forces vives. La greffe a pris, mais elle avait été préparée, nous l'avons vu. La continuité éditoriale est marquée de façon évidente par la création en 1977 d'une collection de poche (celle dont il est question dès 1973) pour les enfants de 10 à 16 ans : en l'appelant « Folio junior », on souligne la solidarité des publications adulte et jeunesse, avec une véritable stratégie de marque à l'échelle de la maison. Elle sera, on le sait, déclinée pour tous les âges, avec « Folio cadet » (1980) et « Folio Benjamin » (1983). La publication de grands albums illustrés puis de la célèbre collection « Enfantimages » en 1978 mettra, elle, en évidence le prolongement de la politique éditoriale littéraire de la NRF à destination des jeunes publics, en proposant un dialogue de qualité avec de nouvelles générations d'illustrateurs. Après Camus, Hemingway ou Kessel, c'est Marguerite Yourcernar, Michel Tournier, J.M.-G. Le Clézio, Claude Roy ou plus tard Daniel Pennac qui apporteront leur talent de conteur aux lettres de jeunesse, avec quelque chose de plus souple, de moins guindé que dans les décennies passées.


Pour autant, la question d'une filialisation du département aura tôt fait d'être posée (et soutenue par ses principaux animateurs auprès de Claude Gallimard). Discutée dès 1975, elle n'interviendra que bien plus tard, au début des années 1990. Entre- temps, le département de Pierre Marchand, porté par un rare tempérament d'éditeur, soutenu par toute une maison et ayant tracé sa voie singulière au sein d'une grande maison, se sera vu donner tous les moyens pour écrire l'un des grands chapitres de l'édition jeunesse française du second XXe siècle.
Gaston Gallimard disparaît le 25 décembre 1975. Le grand département jeunesse qu'il avait si tôt envisagé - mais qui n'avait de sens à ses yeux que s'il était mené avec grande conviction, dans un esprit tout à la fois de continuité et de spécialisation -, avait enfin pris forme durablement. Un vent de jeunesse, quoi !
Alors au travail : il va falloir faire rêver!
Crédit illustrations :
2) Edy Legrand (Macao)
3) Saint Exupéry (le Petit Prince)
4) Nathan Altman (Contes du chat Perché)
5) Paul Grimault (les Passagers de la Grande Ourse)
6) André François (Lettre des Iles Baladar)
7) Etienne Delessert (le Livre de la Jungle)
8) Jean-Louis Besson (Manuel des farces et attrapes)
9)Georges Lemoine (La Maison qui s'envole)
10) J.Cl Gotting (Harry Potter)
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