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Eric Carle, ou la sage folie des couleurs

Par
Etienne Delessert
Je connais Eric Carle depuis plus de 40 ans: on s’est rencontrés à New York, alors qu’il était encore directeur artistique d’une agence de publicité pour des produits pharmaceutiques. Il avait aimé mes deux premiers livres, et se demandait s’il allait oser quitter son job pour se lancer dans une carrière d’auteur-illustrateur de livres pour enfants.
110 millions de livres vendus de par le monde et un Musée plus tard…
 

C’est un fait: tous les graphistes qui rêvent d’écrire un premier livre le voient avec des trous.
Carle n’a pas échappé à la règle. Sa chenille affamée se faufile de page en page, avant de devenir adulte, et grignote tout sur son passage.
Elle aurait pu aussi bien perforer le globe terrestre, car on la retrouve partout.
La petite équipe toute dévouée à la promotion de ce petit monstre au masque rouge a fort bien fait son travail, et elle rampe dans tous les formats de livre possibles, en jouets, en papiers peints, tubes de dentifrice ou pantoufles, elle monte même sur scène,
Je me souviens de l’émotion ressentie dans la cour de L’Ecole Gençana de Valencia, lors d’un festival annuel consacré aux livres pour enfants. J’y présentais l’oeuvre d’Eric, malade, et soudain j’ai vu surgir cette immense chenille, un long tuyau vert, rouge et or, qu’habitaient une vingtaine d’enfants…
 
 
J’aime particulièrement la tête de la bestiole, rouge et verte, plutôt impressionnante dans son absence d’expression. Le sphinx.
 
Mais le dessin d’Eric Carle que je préfère, de tous les dessins de tous ses livres, c’est le grillon de la couverture de son Very Quiet Cricket (Le grillon qui n'a pas de chanson).


Somptueusement peint, particulièrement graphique et presque sculpté, ses yeux rouges me fascinent.
 
Il doit y avoir quelque chose de mystérieusement troublant chez cet auteur, qui a su charmer tant d’enfants et de parents par ses histoires reposantes: il paraît n’être que le conteur, aîné de la tribu, qui jongle avec la lune, les petits canards en plastique perdus en pleine mer, les araignées sympa, les Pères Noël sous la neige, les éléphants en mal d’affection, les lucioles bien seulettes, les chevaux bleus ou les coccinelles de mauvaise humeur. Tout un petit monde qui sait amuser la populace et enseigner quelques vérités essentielles.
D’où les 110 000 000 d’ouvrages lus de par le vaste monde.
Mais ces yeux rouges?

Il laissent pressentir l’homme fragile derrière ses papiers découpés, badigeonnés de couleur. Combien de fois, dans la vraie vie, a-t-il dû enrager, craindre la solitude et bientôt la mort, et se demander quelle est sa place dans la ménagerie des “artistes”. Ces yeux dénotent la terreur, dans un grillon noir au corps de samourai.
 
Cela me le rend encore plus sympathique.
Carle donne d’habitude l’impression d’un auteur-illustrateur  (un “écrivain d’images”, dit-il) au volant d’une machine bien huilée. Il est solide. Roué.
Et pourtant je me souviens de son expression affolée, quand j’avais doucement caressé son crâne lisse, un jour qu’il signait des albums à tour de bras. Il avait sursauté: quelqu’un l’avait touché par surprise, il n’était plus, pour deux secondes, l’Homme à la Chenille, dans le grand hall de son Musée Eric Carle d’Amherst, près de Boston.
Un formidable musée, qu’il a financé presque entièrement, et qu’il continue à supporter, fort élégamment: il faut des années pour qu’un tel établissement, le premier de son genre consacré, aux USA, exclusivement à l’illustration de livres pour enfants, parvienne enfin à tourner. Eric et Barbara, son épouse ont suivi les moindres détails de la construction d’un édifice à l’extérieur austère, mais qui respire d’un grand souffle créatif sitôt que l’on y pénètre. Eric y a une salle permanente, et il a su accueillir, à raison de trois ou quatre par an, et depuis 10 ans, une sélection des meilleurs artistes illustrateurs. Les catalogues sont superbes et raffinés, toute l’équipe du musée amicale et professionnelle. Bel accomplissement, Eric et Bobby.
Mais ces yeux rouges?

 
En préparant ces quelques lignes, j’ai découvert combien cet artiste, dans ses livres, avait maîtrisé sa folie des couleurs. Regardez de près ce petit coq sur un fond vert. Il m’a fait penser à un Soutine, le maître des touches tournoyantes et chatoyantes, des formes qui virevoltent comme des apparitions fantômatiques. Et je me suis amusé à associer quelques oeuvres de ces deux hommes. L’allemand et le juif, même délire quand on ausculte de près les matières de Carle.

 
On n’est pas loin de chavirer avec ses canards jaunes.

 

Eric habite maintenant la Floride et la Caroline du Nord, il peint et sculpte. Des oeuvres tranquillement construites, d’une géométrie abstraite.
Et s’il décidait d’enfourcher son cheval bleu (der Blaue Reiter) et de tordre la figure humaine pour enfin montrer la peine et la joie, en pleine couleur, avec la liberté de ses esquisses de singes?


Et s’il peignait des paysages qui ne soient pas seulement les décors de ses histoires, mais courbait les arbres et les collines comme lors d’un énorme tremblement de l’âme, ou en évoquant les premiers jours de la Genèse?
Ce serait beau, l’ami.

 
 
 
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