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La poésie belge

Par
Lucie Cauwe
La Belgique, ce ne sont pas que des auteurs de bande dessinée et de littérature de jeunesse  renommés. La Belgique, ce ne sont pas que des Flamands d’un côté, des Wallons de l’autre et les Bruxellois au milieu. La Belgique, ce sont aussi des poètes, dans les deux régimes linguistiques, traduits dans la langue de l’autre. Qui se connaissent, s’apprécient, se fréquentent. Cette « poésie belge » a été le thème de la soirée inaugurale d’un très beau Festival de littérature qui vient de se tenir à Anvers, le Felix Poetry Festival 2012.




L’écrivain hollandais Benno Barnard, traduit en français au Castor Astral, en a écrit le discours d'ouverture. « Existe-t-il une poésie belge ? », se demande ce néerlandophone qui s’intéresse beaucoup à la poésie belge francophone.




Benno Barnard a cosigné en 2005, avec Werner Lambersy et Paul Dirkx, le recueil Ceci n'est pas une poésie (Atlas, 2005, indisponible), une anthologie belge francophone embrassant 150 ans de poésie wallonne.




Voici le texte qu’il a composé à cette occasion, intitulé « Apologie van een Belgische dichtkunst » (Apologie d’un art poétique belge) :


Admirez-vous les uns les autres !

La poésie belge existe-t-elle ?

Cette question est une variante subtile de celle qui remet en cause l’existence même de la Belgique, de la nation belge, du peuple belge… et la réponse négative qu’elle suscite menace ces jours-ci de surgir des colonnes du premier quotidien venu pour vous frapper en plein visage. Convenons-en, le profane a décidément l’impression que les Belges ne veulent pas être. « Nous n’existons pas ! » vous expliqueront-ils. « Nous sommes des fantômes… Nous errons sans but dans la maison de l’Histoire européenne. Nous sommes un vortex fortuit et arbitraire d’atomes, imaginé par Lord Palmerston, et que n’anime aucune divinité nationale ! »

Il n’en a pas toujours été ainsi.

En 1914, la Belgique était la cinquième économie du monde, en chiffres absolus. Le pays jouissait d’un prestige énorme, inversement proportionnel au nombre restreint de ses habitants. Et sa poésie – pour autant qu’elle fût écrite en français – était tout entière auréolée de gloire. Maurice Maeterlinck… nul besoin de vous remettre en mémoire son prix Nobel de 1911. Et on reconnaissait Émile Verhaeren, qui selon moi était plus digne encore de cette couronne de lauriers, jusque dans les rues de Moscou.

C’est un fait – la poésie belge était de la poésie francophone, même si ses artisans les plus importants étaient des Flamands, car ces autres amants des Muses qu’étaient Georges Rodenbach, Charles Van Lerberghe et Max Elskamp, et dont vous vous souvenez peut-être, n’étaient pas des Wallons non plus. Les évocations de béguinages et de beffrois gothiques, de nonnes, de paysans, de charretiers, de huttes, de crucifix et du port d’Anvers, de blés ondulants au milieu desquels des métayers industrieux s’employaient pittoresquement à la moisson – ces images étaient flamandes, même si elles étaient accommodées à la sauce de la décadence et de la « lassitude » parisiennes alors en vogue, comme les servait Maeterlinck. Ou à une autre sauce, celle du socialisme de salon, comme pour Verhaeren et ses « Villes tentaculaires » qui menaçaient de corroder les idylliques campagnes.
La Flandre faisait pour ainsi dire le tour de l’Europe grâce au véhicule de la langue française, et le visiteur cultivé était sans doute dépité que le premier péquenaud flamand venu s’obstinât à s’exprimer dans un dialecte bas francique occidental aux accents rudes, parfaitement incompréhensible.


Mais la vieille Europe courait au devant de sa ruine. La guerre mondiale et un mélange d’émancipation et de nationalisme pousseraient nombre de peuples à constituer leurs propres petits États. La Belgique se changea en un autre pays. Et après la guerre suivante et l’établissement de la frontière linguistique, elle devint la proie de la sottise. La lutte sociale avait jadis été portée d’un commun accord par les ouvriers wallons et flamands, mais l’alliance stérile de l’opiniâtreté nationaliste du Nord et de l’incompréhension bornée du Sud accoucha d’un conflit ethnique sans aucun motif historique. Triste fruit d’un siècle d’émancipation !

Force est donc de conclure qu’en tout cas, une poésie belge « a existé ».
On trouvera naturellement des Flamands pour le nier fougueusement, ne serait-ce que parce que le reflux de leur frustration provoque automatiquement chez eux un haut-le-cœur à l’ouïe des mots « Belgique » et « belge ». Mais tout adepte du flamingantisme culturel, polyglotte, et je dirais presque « vieille France » – une espèce qui, au risque de vous étonner, suscite en moi un mélange d’attendrissement et de déférence – reconnaîtra promptement qu’il existe une poésie belge « historique »… et expliquera aussitôt qu’elle est aussi archaïque que la Belgique elle-même.

Mais la poésie a sa propre anarchie. Les poètes flamands francophones sont comme les adeptes du flamingantisme culturel – on rencontre toujours des exemplaires vivants de ces espèces en voie d’extinction. Werner Lambersy est né à Anvers. Daniel De Bruycker est un Bruxellois avec deux parents flamands. En 2007, Jan Baetens a remporté le Prix Triennal de Poésie de la Communauté Française. Jan Baetens ne vient même pas d’un milieu francophone; il écrit ses poèmes en français pour y instiller une certaine distanciation critique, comme il l’explique lui-même.
Les poètes flamands avec une plume française existent donc encore. Mais leur patrie est devenue obscure, et leur art poétique ne sera pas souvent qualifié de « belge », ni en Belgique, ni en France, et encore moins aux Pays-Bas ou à Moscou. Néanmoins leur poésie a indéniablement un caractère belge ; et il a beau être moins apparent qu’il y a cent ans, même une patrie devenue hypothétique, brumeuse et ambiguë influence la manière dont le chanteur lance ses trilles.

La Belgique se perpétue encore d’une autre façon dans la poésie. Il y a aujourd’hui dans ce pays les inévitables poètes qui « thématisent » la Belgique, qui écrivent des vers ironiques ou non sur la Belgique, qu’ils rejettent ou embrassent en tant que patrie. Jean-Pierre Verheggen, par exemple, dont l’un des poèmes commence ainsi :

À Bruxelles, une vraie moule est toujours bien en chair : grosse, grasse, bien blanche et flamande.

Il suffit de l’entendre le déclamer, avec son accent bruxellois gros et gras, pour chasser tous les doutes… c’est du Belge !

Ou que pensez-vous de Leonard Nolens, qui dit dans un vers célèbre qu’il est né en Belgique, mais que la Belgique n’est jamais née en lui ? Et la liste des noms, qu’ils soient flamands ou wallons, est longue…
Un cas récent qui mérite l’attention est celui du recueil que l’organisateur de ce festival, Michaël Vandebril, a publié : « Het vertrek van Maeterlinck ». Ce même recueil s’intitule également « L'exil de Maeterlinck » et contient une traduction intégrale des poèmes originaux. Un tel degré de belgitude parmi les jeunes Flamands postmodernes est pour le moins insolite. En français, et pas en anglais ? Dans cette conjoncture maussade ? C’est un peu comme cuisiner du chou-fleur à la sauce blanche, ou devenir catholique, ou refuser le divorce. Le recueil de Vandebril, cet exemple coruscant de pensée à contre-fil, peut se résumer en un mot ; et c’est un mot du Glossaire des Termes Belges Intraduisibles : « foert » !


Mais ce n’est pas tout.

Je crois qu’il existe aussi une poésie belge « involontaire ». Ou même une poésie belge « inconsciente ». Sa spécificité belge est pour ainsi dire clandestine, sous-jacente – ce qui, en un certain sens, dote cette poésie d’un caractère subversif. Elle va, plus ou moins par accident, à l’encontre des forces dominantes du présent.
Mais qu’y a-t-il précisément de belge, dans ces poèmes belges ? À quoi reconnaît-on immédiatement qu’un poème belge « est » belge ? Le savoir conduirait à pouvoir élaborer une poétique belge. Et à la placer en regard de la poétique flamande régionaliste prêchée dans l’introduction de Hotel New Flandres, la volumineuse anthologie de la poésie flamande d’après-guerre, publiée par Dirk van Bastelaere, Erwin Jans et Patrick Peeters. D’après ces anthologistes, il existe un « système poétique flamand », et pour ce système, « les Pays-Bas sont l’étranger, tout comme la France, l’Amérique ou l’Inde ».

Cette affirmation est loin d’être innocente. Elle épouse l’idéologie sur laquelle est basée VTM, cette chaîne de télévision qui cantonne les Flamands dans le provincialisme, entre autres en sous-titrant les séries télévisées hollandaises. Et elle est encore moins innocente lorsqu’on sait que les poètes hollandais résidant en Flandre n’y sont pas répertoriés. Le livre exprime une rancœur petite-bourgeoise et sert finalement l’agenda séparatiste. « Vlaanderen boven », la Flandre au sommet, n’est-ce pas. Nous n’avons rien à voir avec ces arrogants de Bataves et de Francophones. Dans « Hotel New Flandres », le régionaliste Van Bastelaere est comme un paysan dans un tableau de Permeke, les pieds solidement plantés dans la glaise de son fief et appuyé sur le manche de son croc à fumier, qui voit défiler avec méfiance les hordes de poètes étrangers à son peuple.

Vouloir combattre ce prétendu système, signifie définir les particularités que possède d’après moi la poésie belge contemporaine. La chose ne sera pas facile, puisque nous parlons ici avant tout d’un certain « je-ne-sais-quoi ». Commençons par dresser la liste de ce que le lecteur peut rencontrer dans les poèmes belges.
Expressionnisme, mysticisme, catholicisme, anticatholicisme, post-catholicisme, description de paysages, régionalisme, l’arrière-pays ressenti comme une terre étrangère, le cochon vu comme un humain, l’humain vu comme un cochon, l’anarchie, la méfiance cultivée, l’humour absurde, l’obsession de l’oralité, la langue, le labeur langagier, la bouffe à tire-larigot, le « bédéisme »… autant de caractéristiques, de thèmes, de sujets, de courants et de préoccupations dont on trouve maints alliages dans les poèmes écrits dans cette plaine alluviale et ses collines.

Oh oui, il existe une poésie belge, que dis-je, « un système poétique belge ». Et à ce système appartient aussi indéniablement cette névrose : la comparaison permanente avec – ou l’assujettissement à, ou la rébellion contre – la poésie d’un pays voisin plus grand, qui publie vos œuvres, et un jour peut-être, qui sait, vous plante une couronne de lauriers sur le crâne…


J’ai lu récemment Wijvenheide de Luuk Gruwez. J’y ai trouvé tous les thèmes déclinés plus haut.Un bon exemple de poème avec des traits dominants belges est celui-ci, intitulé « De snor van Flaubert », soit « La Moustache de Flaubert » :

Waarom toch droeg Flaubert een snor? Wist hij het zelf?
Toch niet om zich de mond te snoeren? Te verbergen wat hij
te vertellen had? Uit heimwee naar zijn coq-au-vin, zijn tripes
à la mode de Caen, de allereerste moedermelk?
De snor van Flaubert placht ouder gewoonte
een heel eigen leven te leiden. Straalde dedain of
bewondering uit, overeenkomstig zijn krulling.
Een even grote afkeer van het mensdom was hem
eigen als zijn drager, voltijds bezig met hekel.
En dan het kokhalzen. Die misselijke cocktail
van gestolde etensresten. De talloze mislukte liefdes.
En die belachelijke papegaai die keer op keer
om nabootsing vroeg van wie zichzelf altijd al had geïmiteerd.
Gustave Flaubert verbleef in Croisset, in Rouen,
in Parijs. Maar verreweg het meest in zijn snor.
Gustave Flaubert was heel zijn snor.


Traduction en français par Daniel Cunin:

Pourquoi donc Flaubert portait-il la moustache ? Le savait-il lui-même ? Pour se clouer le bec ? Dissimuler ce qu’il avait à dire ? Par nostalgie du coq au vin, des tripes à la mode de Caen, du tout premier lait maternel ?   La moustache de Flaubert avait la vieille habitude de revendiquer son quant-à-soi. Dégageait admiration ou dédain suivant le tour que prenaient ses pointes.Elle cultivait la même misanthropie que son propriétaire, rebroussant tout dans le sens de la détestation. Et avec ça les haut-le-cœur. Répugnants cocktails de rogatons tout durs. Les innombrables échecs en amour.Tandis que sans relâche le grotesque perroquet demandait à imiter celui qui s’était toujours imité.Gustave Flaubert a vécu à Croisset, à Rouen, à Paris. Mais bien plus encore à même sa moustache. Cette moustache, c’était tout Flaubert.

Peu de Hollandais apprécieront à quel point ce poème est humoristique. Et moins d’entre eux encore reconnaîtront la blague absurde dans le dernier vers ; la moustache du plus grand styliste de la langue française se voit dotée de la même fonction que celle de la langue dans le célèbre cri de guerre de l’émancipation flamande : « De taal is gans het volk », la langue est tout le peuple…
Ce sont des éléments de ce genre qui, sans être particulièrement visés, émaillent – en quantité variable, bien entendu – les œuvres de presque tous les poètes flamands et wallons.
Même Dirk van Bastelaere n’y échappe pas. Dans « De wind uit het elders 2 » (le poème se trouve dans son anthologie nouvelle-flamande), il met en scène un Français (le philosophe Baudrillard), qu’il cite en français ; quant à la Belgique, il en dit : « Les trottoirs sont étroits dans ce pays, les maisons laides, la nourriture riche, mais douteuse. »

Non seulement le plaisir d’ironiser sur la Belgique est éminemment belge – tous les clichés sont présents – mais l’indifférence grammaticale du poète l’est aussi. À moins évidemment que l’on considère que le pantagruélisme belge mérite un emploi du verbe au pluriel : « la nourriture sont riche ».

En résumé, cher auditeur, la poésie belge n’est jamais innocente. Elle est, et par définition, « politique » – même lorsqu’elle n’y prétend pas. Du moins à condition qu’elle existe, ce que je ne peux pas prouver, et ceci est en soi une donnée éminemment belge aussi. En tout cas, je suis d’avis qu’un poème belge est un acte implicite de résistance. Contre quoi, je vous en laisse seuls juges.

C’est pourquoi je veux crier en conclusion aux poètes belges et à leurs lecteurs ce que qu’Émile Verhaeren criait aux peuples européens : « Admirez-vous les uns les autres ! »



Cet article a été publié sur le blog de Lucie Cauwe et est reproduit sur ricochet-jeunes.org dans le cadre d'une collaboration régulière. Lucie Cauwe est journaliste au Soir de Bruxelles et spécialiste de l'édition pour la jeunesse. Nous sommes très heureux de pouvoir proposer ses articles aux lecteurs de Ricochet.

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