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Jurg Schubiger
Prix Hans Christian Andersen 2008

Par
Denise von Stockar
Un éloge de l'ordinaire et de l'inattendu

Des textes philosophiques qui racontent des histoires universelles dans une perspective enfantine témoignant d'une grande humanité... Ainsi peut se résumer le commentaire du jury international qui a décerné à Jürg Schubiger le prestigieux Prix Hans Christian Andersen 2008, remis en septembre à Copenhague, dans le cadre du congrès international de l'IBBY (International Board on Books for Young People).
Rappelons juste que seuls deux illustrateurs suisses, Alois Carigiet et Jörg Müller, ont à ce jour reçu ce « petit Nobel » pour leurs remarquables œuvres graphiques.

Né en 1936 à Zurich, Jürg Schubiger est psychanalyste et auteur indépendant. Commun à son activité thérapeutique et à son travail d'écrivain, il y a son désir de trouver – chez ses patients aussi bien que chez ses personnages fictifs – ce qu'il appelle le point charnière autour duquel toute vie humaine pivote, ce centre de rotation capable de mettre les choses en mouvement. En tant que thérapeute et en tant qu'écrivain, il espère ainsi apporter de la mobilité là où les idées se figent. À son avis, ce n'est que le regard, si variable, que nous portons sur notre existence qui nous fait décider du chemin à prendre ou du but à atteindre. Dans un petit texte, Unerwartet Grün, il décrit ainsi à 44 reprises la symphonie de verts d'un même paysage qui change pourtant chaque fois qu'il le contemple.

Réinventer le monde

Qu'il s'agisse de petits contes réunis en plusieurs recueils (Quand le monde était jeune… ; D'où vient le nom des animaux ? ; Où est la mer ?), de son roman philosophique Maman, Papa, moi et elle, de ses récits historiques reformulant les aventures de Guillaume Tell ou de Don Quichotte (ce dernier n'est à ce jour pas paru en français) ou de ses poèmes à paraître : dans tous ses textes, de préférence courts, l'auteur suisse alémanique recrée infatigablement le monde, réinvente et reformule l'existence humaine à l'aide d'étonnantes métaphores. Dans un tel univers premier, hommes, animaux et objets n'arrêtent pas de s'étonner, de ce qu'ils voient, de ce qui les entoure et leur arrive. Fort satisfaits de tout ce qui est là, ils regrettent aussi pas mal de choses qui manquent – ou n'existent pas encore...

À l'image de cette recréation répétée de l'univers, chaque début de texte est pour l'auteur une « véritable expédition » dont le départ est très compliqué et difficile. La conviction que « cette fois je ne réussirai pas », seuil douloureux qu'il faut franchir à chaque reprise, fait partie de son outillage comme le stylo, le papier et l'ordinateur. Car ce qui compte pour lui, c'est d'accepter qu'il ne sait rien – ni de ses patients, ni de la direction que prennent ses textes. Pour cette raison, il se considère, selon ses propres mots, comme un « débutant-né devenu un débutant convaincu », qui suit simplement les traces spontanées de son écriture couchée sur le papier. D'où naissent les premières ébauches de ses récits qu'il retravaillera par la suite, d'innombrables fois.

Ces difficultés à démarrer font donc partie de son organisation poétique qui attribue aussi, dans cette même logique narrative très personnelle, une importance cruciale aux phrases initiales de ses textes, comportant déjà l'essence de toute l'histoire qui suit.

« Quand je suis venu au monde, le monde était déjà là. Tout existait... ». Ainsi débute le récit Maman, Papa, moi et elle (p.11), une petite phrase qui décide non seulement de toute la tonalité et des règles narratives de l'ouvrage, mais contient déjà tout son programme, leitmotiv des observations et réflexions du je-narrateur de onze ans. Celui-ci constate d'abord ce qui lui manque et ce qui le dérange dans ce monde qu'il habite (par exemple, sa petite sœur !) pour découvrir, avec une satisfaction grandissante, de plus en plus de choses « bien pensées » qui s'intègrent « pas mal » dans un harmonieux ordre subordonné – auquel appartiendra même la petite sœur, mais seulement dans la toute dernière phrase...

La question du point de vue

L'importance que Jürg Schubiger accorde à tout commencement, à toute initiation, explique aussi sa prédilection pour les histoires parlant des origines du monde et des « débutants » qui s'y installent, nombreux dans son œuvre : d'un regard frais et naïf, ils découvrent l'univers alors qu'il est en train de prendre forme.

« Autrefois, quand le monde était encore jeune, tout était encore jeune. Jeunes, les étoiles, jeunes les pierres, jeunes les fleuves, jeunes les gens, jeunes les oiseaux, jeunes les arbres… Des maisons jeunes ?... Aussi. Et les vaches ? Les poules ?... »

Voilà une des quatre versions que l'auteur nous propose dans cette « histoire qui n'a pas de fin, mais... plein de commencements » de Quand le monde était jeune... (pp.8-9).
Inlassablement, l'auteur joue avec ses motifs, les varie pour en construire des tissus étrangement magiques. Pour y arriver, il applique les règles élémentaires du langage littéraire, les énumérations et répétitions comme les affectionnent la poésie et la littérature populaires.
Et dans ces histoires fraîches et laconiques, écrites dans un style épuré, il confronte volontiers le lecteur avec l'inattendu pour le réveiller, le titiller sans trop le brusquer. Véritable maître des tournures surprenantes, il n'a même pas besoin de changer le contenu ou la direction d'une narration. Il lui suffit d'en modifier subtilement le point de vue ou l'éclairage. Ce n'est, par exemple, que le modus qui change lorsque le voyageur dans  l'étranger part plein d'attentes à la découverte de l'étranger, qu'il trouve... là d'où il vient. En effet, les protagonistes de Schubiger sont toujours à la recherche de quelque chose de prometteur, puisque différent, pour découvrir en fin de compte le quotidien, l'ordinaire (que l'auteur préfère d'ailleurs mille fois à l'exotique).

Leurs périples et quêtes ne sont jamais racontés d'une manière dramatique, voire épique, mais se limitent vraiment à l'essentiel de ce qui est – ou pas, laissant le lecteur souvent perplexe. C'est alors qu'un moment de réflexion, de silence s'installe, entre texte et lecteur, dans lequel il y a de la place pour un sourire amusé ou irrité, mais aussi pour un sentiment de confusion face, par exemple, à la solitude et au désespoir de la mère dans Maman, Papa, moi et elle ou à la détresse sans paroles d'Hedwige, la femme de Guillaume Tell.

Une nappe phréatique à la source de l'écriture...

Lorsqu'il s'adresse à un public d'enfants et d'adultes, Jürg Schubiger puise avant tout dans sa propre enfance, mais depuis quelques années également dans ses expériences de grand-père. Si on lui demande quels auteurs l'ont marqué, il répond avec une image fascinante : toutes ces lectures, très variées, se sont infiltrées inconsciemment dans ce qu'il appelle sa « nappe phréatique » personnelle d'où elles influencent, métabolisées, sa propre écriture. Plus particulièrement, il a toujours été fasciné par les formes littéraires courtes, le genre du conte – de Grimm, d'Italo Calvino, de la tradition zen, soufi et hassidique. Ainsi ses histoires ne visent pas vraiment la psychologie individuelle des personnages (qui ne portent d'ailleurs que rarement des noms), mais plutôt leur typologie existentielle qui, elle, est universelle.

Son œuvre, unique dans la littérature de jeunesse, est traduite en espagnol, en italien et en plusieurs langues asiatiques (alors qu'il attend toujours une traduction anglaise...). Et elle est magnifiquement rendue en français grâce à l'engagement des éditions La Joie de lire qui ont su faire appel à de très bons traducteurs comme Gilbert Musy et Ursula Gaillard. Dans le tout récent ouvrage Aux commencements..., c'est Marion Graf qui signe la traduction de ces contes remarquables que Jürg Schubiger a créés dans une sorte de va-et-vient ludique avec son ami l'écrivain Franz Hohler : une lecture magique, qui interpelle, à l'image de tout ce que Jürg Schubiger écrit. Souvent jugée difficile, sa prose est au fond juste inhabituelle, puisqu'elle n'évolue jamais d'une manière conventionnelle ou familière.

Tous les titres de Jürg Schubiger publiés en français ont paru aux éditions La Joie de lire à Genève.


Ce texte a paru dans Parole, la revue de l'Institut suisse Jeunesse et Médias
Denise von Stockar est l'auteur de nombreux articles et ouvrages consacrés à la littérature pour la jeunesse.
Crédit illustrations :
Photo : Renate SCHUBIGER
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