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L'édition africaine pour la jeunesse
1.La situation en Afrique

Par
Jean-Paul Gourévitch

Un constat alarmant 
En 1996, le secteur interculturel de la Joie par les livres avait réalisé une brochure sur L'édition africaine (en français) pour la jeunesse. Elle répertoriait 39 éditeurs installés en Afrique plus 33 dans les différents pays de la francophonie. 34 auteurs et illustrateurs africains y étaient recensés ainsi que 8 périodiques édités en Afrique. Le secteur de la diffusion avec 21 librairies et plus de 450 bibliothèques, dont 106 dans le seul Mali, semblait assurer une promotion considérable du livre à laquelle participaient également 6 salons et une quinzaine d'organismes de soutien. Un témoignage volontariste de la vitalité de la création africaine en matière de littérature de jeunesse, de la solidité de ses structures et du dynamisme de son lectorat. 
 
Sept ans plus tard, Elsa Schifano (L'édition africaine en France: portraits, L'Harmattan, 2003), pour expliquer pourquoi les auteurs et illustrateurs africains se tournent vers l'Occident, stigmatisait les faiblesses de l'édition africaine : pressions politiques, censure, faiblesse du lectorat africain lié à la "déscolarisation des lecteurs" et à la fragilité des structures de diffusion. 
Pourtant des réseaux, comme African Publishers Network pour la littérature anglophone, ont une visibilité internationale. Celui des éditeurs d'Afrique du Sud compte, par exemple, près de 200 affiliés. Y aurait-il un « mal francophone » ?
 


Brochure de Takam Tikou sur L'édition africaine pour la jeunesse, 
réalisée en 1996 avec le concours du Ministère de la Coopération.
Illustration de couverture de Marie Seka-Seka, extrait de Poué-Poué (NEA, Abidjan, 1981).


 
Le catalogue d'Afrilivres, association d'éditeurs d'Afrique francophone subsaharienne, de Madagascar et de l'Ile Maurice, basée à Cotonou, comporte 350 pages, 1300 ouvrages dont 400 destinés à la jeunesse (BD incluse) provenant de près de 50 maisons d'édition et d'une quinzaine de pays. La vitrine est attrayante mais la boutique moins achalandée qu'il n'y paraît.
 


Couverture du catalogue Afrilivres 2004.
Conception graphique Anne Mbaye, Africultures.
 

 
Afrique en créations
Ce n'est pas un manque de créateurs. L'Afrique compte dans ce domaine une solide tradition depuis le camerounais Ibrahima Njoya (1890 ?-1960), frère et cousin du sultan du même nom qui a crée l'alphabet Bamun. Après avoir collaboré à des ouvrages officiels et dessiné des scènes de chasse, il mit en scène des histoires illustrées (Mofuka et le lion, 1932) et sans doute la première BD (La rate et les quatre ratons). 
Plusieurs auteurs, illustrateurs ou bédéistes cités dans la brochure de 1996 ont acquis depuis une célébrité internationale : Barly Baruti et Dominique Mwankumi de la RDC, la béninoise Béatrice Lalinon Gbado, l'ivoirienne Véronique Tadjo... Ils ont été rejoints par une centaine de créateurs contemporains qui rêvent de dépasser leurs aînés et qui ont souvent bénéficié de formations dans le cadre d'ateliers d'écriture ou d'illustration. La littérature de jeunesse africaine a renouvelé les "écritures noires". Le secteur de la BD qui permet de conjuguer satire politique et sociale, humour, facilité et plaisir de la lecture, est particulièrement prisé. On célèbre en images l'histoire de l'Afrique et de ses figures charismatiques. 
 


Album africain de Béatrice Lalinon Gbado (texte) et Daniel Séverin Ngassu (illustration).
Le jardin des rues, coédition BLD (Dakar) et Ruisseaux d'Afrique (Cotonou), 2005.
 


Encadré de l'illustration de couverture de Véronique Tadjo
pour Takam Tikou, n°4, février 1994.


 
Encadré de l'illustration de 4e de couverture de Dominique Mwankumi
pour Takam Tikou, n°4, février 1994.


 
Ce n'est pas non plus une absence de structures. Si nombre de maisons africaines, comme Soimanga, spécialisée en BD à Madagascar, ont disparu, d'autres comme les Nouvelles Editions Africaines du Sénégal et Bibliothèque Lecture Développement (BLD) au Sénégal, les Nouvelles Editions Ivoiriennes (NEI) qui ont fusionné avec le CEDA en Côte d'Ivoire et ont été déclarées meilleur éditeur d'Afrique à la foire de Dakar en 2013, Mediaspaul en RDC, Ruisseaux d'Afrique au Bénin ou encore Gandall en Guinée, appuyées sur des structures solides et soutenues par des coopérations bilatérales ou des participations d'éditeurs étrangers, ont des catalogues très fournis. 


 
Album africain de Malick Mayabé Fall (texte) et Pape Thiérno Yang (illustration).
Bonaventure le petit aventurier, coédition BLD (Dakar) et Ruisseaux d'Afrique (Cotonou), 2005.


 
 
 
Album africain de Mariame Kanté (texte) et Pape Thierno Yang (illustration).
Moi Sirou, chat sénégalais, BLD, 2007.


 
On observe ici deux phénomènes différents.
Le premier est une montée en puissance de maisons qui cherchent, dans une dimension internationale, une nouvelle force de frappe. BLD et Ruisseaux d'Afrique font des coéditions. L'Etat ivoirien, Edicef (filiale d'Hachette) et le groupe ivoirien Edipresse ont tous trois investi dans les NEI.
Le second est la création de petites maisons, souvent en langues nationales, avec des structures éditoriales fragiles, parfois bénévoles, et qui ne peuvent pas assurer simultanément la totalité des tâches dévolues à la chaîne éditoriale. La plupart ont une existence éphémère, mais certaines arrivent à survivre en conjuguant manuels scolaires et littérature de jeunesse. 

 
Un marché restreint
Le problème-clé est celui de l'étroitesse d'un marché dominé par les manuels scolaires, les ouvrages universitaires, les livres d'histoire ou d'actualité où la littérature de jeunesse a du mal à trouver sa place. Selon Kadidjatou Keita Diaby, directrice de la librairie Carrefour à Conakry, très peu de clients, à part des expatriés, viennent acheter des ouvrages pour la jeunesse et quand ils le font, ce ne sont en général pas des ouvrages d'auteurs africains. Un point de vue partagé par la librairie Clairafrique à Dakar qui vit principalement de la vente de manuels scolaires. Et par Selami Ahmed El Meki, directeur de la librairie 15/21 à Nouakchott, qui impute la responsabilité de cet état de fait à l'absence de transmission d'une culture du livre, et qui a créé un espace jeunesse où les ouvrages en arabe et en français sont vendus pour une somme équivalente à 1 euro. Une librairie africaine qui se spécialiserait en littérature jeunesse ferait faillite. 
L'exemple du Burundi est révélateur. Dans ce pays de 8 millions d'habitants peu alphabétisés, déchiré par une série de guerres civiles, et dont le Revenu National Brut mensuel par habitant (20$) est le plus faible au monde, il règne encore une forme de censure et de peur qui fait que la caricature et le dessin de presse, soutiens habituels de l'illustration, sont très contrôlés. Il n'existe aucune maison d'édition et seulement trois librairies, toutes évangéliques. Les artistes nationaux comme Maurice Nkundimana, venu du Rwanda, et Joseph Désiré Nduwimana ne peuvent compter que sur des commandes ou sur l'aide d'ONG comme Solidarité et Développement qui produit des ouvrages didactiques illustrés sur l'environnement, le paludisme, le Sida, l'alcool, la démocratie, la violence familiale... En dehors des deux pages de planches en couleurs de Club infos, bimestriel de prestige de l'hôtel-club du lac Tanganyika, le circuit de la BD et du livre illustré n'est soutenu par aucun media.
 
En Afrique francophone, la distribution interne du livre africain est souvent limitée aux grandes villes, à quelques "tournées" et aux librairies par terre qui "récupèrent" et vendent à bas prix les ouvrages abandonnés par les expatriés, ceux envoyés par les ONG et la coopération décentralisée, et les manuels scolaires donnés gratuitement aux élèves qui les déclarent ensuite "perdus". La distribution externe est quasi inexistante malgré la promotion d'organismes comme Africultures ou de radios comme Africa n°1. Les dons et les importations d'ouvrages, la circulation des manuels scolaires et d'ouvrages religieux donnent l'illusion d'un marché alors que le livre ne remplit pas sa fonction de transmetteur de messages et d'épanouissement des jeunes lecteurs. 
L'opération internationale « 700 000 livres », pour le développement du parascolaire et de la littérature de jeunesse, développée à partir du Sénégal par le Fonds Nordique s'est enlisée dans la corruption. Elle a enrichi les fonctionnaires mais n'a jamais permis aux élèves des classes primaires de recevoir gratuitement les ouvrages conçus pour eux. Ceux publiés avec le reliquat des subventions sont rentrés dans le circuit commercial sans générer l'effet de seuil que ses promoteurs attendaient.


 
 
Maquette de l'album conçu pour l'opération "700 000 livres".
NGaari Mawndi dans la grande forêt du Saloum,
texte de Mame Daour Wade, illustrations d'Abdou Simbandy Diatta pour BLD éditions (2007).



 
 
Plus de textes cités, moins de livres achetés
Depuis plusieurs années, les manuels scolaires africains font une place dans leurs textes aux auteurs originaires du continent,  qu'ils soient modernes (Léopold Sédar Senghor, Mongo Beti, Ahmadou Kourouma, Sembène Ousmane...) ou actuels (Aminata Sow Fall, Cheikh Hamidou Kane, Florent Couao-Zotti, Léonora Miano, Nafissatou Dia Diouf...), ainsi qu'à la BD historique, éducative, sportive ou distractive. L'objectif est d'inciter la jeunesse à la lecture d'ouvrages en donnant par des morceaux choisis une valeur apéritive aux textes. C'est le contraire qui se produit. Le pouvoir d'achat limité des Africains ne leur permet pas de consacrer une grande partie de leurs ressources à l'achat de livres, et les utilisateurs de ces manuels qui apprécient que la littérature africaine ait un droit de cité reconnu se contentent volontiers des textes présentés.

 
Produire en français ou en langue nationale ? 
Le paysage du livre de jeunesse africain se divise en huit secteurs : livres d'images, histoires illustrées, bandes dessinées, romans et nouvelles, contes, poésie, documentaires, ouvrages parascolaires. Même si certains se chevauchent comme les livres d'images et les histoires illustrées, ce sont les contes et les albums qui constituent la part la plus importante de la production. Celle-ci n'est pas seulement francophone. On peut y découvrir les Contes bété en bilingue du CEDA, Masadennin (le Petit Prince) traduit en bambara par Boubacar Diarra et publié par les éditions Jamana au Mali, Laafi Nooma ou la santé - pièce de théâtre de Lamoussa Théodore Kafando (Togo éditions CTCE-Haho), Humura shenge -  roman de Perpétue Mukahigiro, publié par les éditions Bakamé dans la langue nationale du Rwanda, le kinyarwanda, ou Angano Kanto d'Esther Randriamamonjy écrit en malgache et publié par TPFLM (Trano Printy Fiangonana Loterana Malagasy). 

 
Vivre de sa plume en Afrique ?
On trouve donc en Afrique francophone de nombreux jeunes auteurs de talent mais peu habitués à travailler en commun ou sous l'égide d'un directeur éditorial. Chacun écrit comme il l'entend et cherche sa voie dans des évènements qui pourraient le faire connaître lui, plus que son écriture.
Plus une pléiade d'illustrateurs d'album ou de BD qui pensent que la littérature jeunesse est un des rares marchés porteurs, mais constatent que l'absence de pouvoir d'achat pèse sur les ventes. Ils se réfugient dans la mise en images de valeurs sûres comme les contes africains, la dénonciation de la colonisation, de la corruption, du racisme ou de la mondialisation, ou l'illustration de textes célèbres comme les béninois Alphonse et Julien Yémadjé l'ont fait pour les fables de La Fontaine. 
 
L'auteur africain ne vit pas de sa plume. Celui qui s'adonne à la littérature de jeunesse doit faire vivre sa famille nucléaire mais aussi sa famille élargie, parfois rapace, comme le montre l'ivoirien Benjamin Kouadio dans Les envahisseurs (L'Harmattan-BD 2013). Il exerce un autre métier, enseignant ou fonctionnaire, qui lui laisse le temps d'écrire. Par ailleurs, les maisons d'édition locales rémunèrent peu les jeunes auteurs auxquels elles font appel. Les commandes d'illustration proprement dites sont insignifiantes. La promotion locale n'existe pratiquement pas à la radio, dans les journaux ou à la télévision. La plupart des revues pour la jeunesse comme Ngouvou, Kouakou ou Calao ont disparu.

 
 
Vignette extraite de la bande dessinée Les envahisseurs par Benjamin Kouadio (L'Harmattan-BD, 2013).

 
 
Pour l'écrivain ou l'illustrateur africain francophone, le dilemme reste entier : publier dans son pays au risque d'être connu mais mal distribué, ou se faire éditer à l'étranger ce qui donne du prestige mais coûte cher et ne garantit pas le retour sur investissement. Aussi la plupart se tournent-ils aujourd'hui vers les marchés occidentaux.
 

28.04.2014
 
 
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