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Fascination du cirque : ce que nous disent les sciences cognitives

Par
Gwenaëlle Abolivier



Le prochain numéro de Parole, revue de l’ISJM, partira à la rencontre des forains, saltimbanques et « monstres » de foire, parcourant les chapiteaux et suivant les caravanes. Le dossier s’intéressera à la façon dont les auteurs et illustrateurs jeunesse, d’hier et d’aujourd’hui, mettent en scène le monde circassien, teinté d’ombres et de lumière. 
En attendant sa parution, fin mai 2014, l’occasion est donnée de (re)découvrir la bibliographie proposée par Ricochet et de se demander pourquoi cet univers fascine au point devenir une source d’inspiration intarissable pour les artistes. 
 
Médecin de formation, chercheur et professeur des universités en arts du spectacle à Montpellier III, Philippe Goudard est également artiste de cirque, clown, auteur et producteur de spectacles. Gwenaëlle Abolivier, auteure et journaliste à Radio France, l’a rencontré au cours d’un entretien qui éclaire d’un jour plus qu’intéressant les productions littéraires et artistiques actuelles.

 
 
 


 
Depuis la fin des années 1980, Philippe Goudard s'intéresse aux sciences cognitives. Il en a fait une première approche lors de sa thèse qu'il a menée au sein de l'équipe de l'Inserm à Nancy. A cette période, il travaillait à l'analyse tridimensionnelle du mouvement chez les acrobates et les jongleurs. Il a côtoyé des cogniticiens, comme Philippe Perrin, neurophysiologiste de l'équilibration humaine et Francis Lestienne. Ces rencontres ont éveillé son intérêt pour les sciences cognitives appliquées au cirque.

 
Crédits photographiques : Jo Vitali.


 
Gwenaëlle Abolivier : tout d'abord, que sont les sciences cognitives ? 
Philippe Goudard : c'est un ensemble de sciences qui voient le jour dans les années quarante aux Etats-Unis. Elles vont des sciences de l'intelligence artificielle à la neurophysiologie, la linguistique, la psychologie, la philosophie ou l'anthropologie. Ces sciences abordent la question de : « qu'est-ce que l'esprit humain ? », non pas dans une approche philosophique et conceptuelle, mais dans une approche du processus de la pensée. 
L'idée est bien de se demander : qui sommes-nous ? Comment pensons- nous ? Quel est notre rapport au monde ? Comment nous forgeons-nous nos représentations du monde ou encore qu'est-ce que l'imaginaire ? 
Il faut distinguer plusieurs courants successifs. Tout d'abord, la cybernétique s'intéresse au fonctionnement de notre cerveau, à la machine cérébrale humaine en tant que modèle informatique. Ensuite, le cognitivisme se penche sur les symboles. On se demande si notre esprit  ne compare pas, ne cumule pas, ne « compute » pas des symboles. Enfin, le « connectionnisme » se développe en même temps que l'invention des réseaux (comme Internet). 
Actuellement, en 2014, on en est arrivé au stade des théories plus unifiées ou transversales qui mêlent la cybernétique, le cognitivisme et le « connectionnisme ». La nouveauté est la notion d'énaction, c'est-à-dire que l'on interagit avec l'extérieur et la réalité se crée en même temps que notre action se fait. Cela pose une  question existentielle et philosophique fondamentale : la réalité existe-t-elle ou est-elle le produit de notre esprit ? Ce que je vois est-il indépendant du fait que je le regarde ou est-ce mon regard qui crée ce que je vois ? 
Cette notion offre une nouvelle approche de la vie, de l'esprit et de notre  rapport au monde.
 
 
Concrètement que nous apportent les sciences cognitives appliquées au cirque ?
Tout d'abord, cela nous explique comment un spectateur, installé dans les gradins d'un chapiteau, perçoit le spectacle : « qu'est-ce qui se passe en lui » ? Antonio Damasio, un chercheur portugais installé aux Etats-Unis, a travaillé sur nos perceptions et nos sensations. Il a établi des liens entre les photons, la rétine et les neurones. Autrement dit, comment les stimuli tactiles et auditifs se transforment en sensations, puis en émotions ou comment, en comparant ces sensations avec la base de données de notre imaginaire, se crée une association d'idées qui débouche sur une représentation de ce que l'on voit.
Alain Berthoz, professeur au Collège de France, a, lui, travaillé sur le sens du mouvement. Il a conclu que le mouvement n'est pas seulement quelque chose de mécanique (avec des tendeurs, des poulies), mais un phénomène beaucoup plus subtil. Il explique comment on anticipe les mouvements et comment on les projette. Il a décrit la notion de « l'anticipation du mouvement », c'est-à-dire que l'on aurait une capacité cérébrale, plus vaste, qui nous permettrait de comparer et de ressentir à distance ce que quelqu'un d'autre vit et ressent. 
Tout cela appliqué au cirque est passionnant ! Cela rejoint la notion fondamentale sur laquelle je travaille depuis une trentaine d'années : celle du déséquilibre. La langue du cirque serait donc une langue perçue grâce à notre système cognitif qui nous permettrait de déceler un certain nombre de choses connues, d'invariants ou de choses méconnues. Par exemple, quand arrive en piste une très belle contorsionniste qui propose un numéro hors du commun, extraordinaire, notre imaginaire est stimulé pour venir à la rescousse de ce que l'on ne connaît pas. Ainsi, naît notre fascination pour le cirque.
Prenons le cas d'un jongleur : celui-ci va tenter un exploit, c'est-à-dire une performance ou un geste artistique. Tout d'abord, il annonce la couleur : il entre en piste et montre au spectateur le nombre de balles, quatre par exemple. On sait qu'il va les lancer en l'air, se crée alors le « suspens ». On le voit qui se défie lui- même. Dans le même-temps, il nous met également au défi car, en tant que spectateur, nous n'avons pas les capacités de jongler avec quatre balles. On vit alors, en direct, la tension qui se produit, le suspens, pire le drame imminent si le jongleur rate. Pour un jongleur, il s'agit d'un drame métaphorique, une petite mort narcissique ; pour la trapéziste, il y a un danger de mort réel. C'est grâce à nos systèmes cognitifs que nous échangeons, lors du numéro, avec les artistes. Et c'est grâce à son système cognitif que l'artiste réalise sa performance.

 



 

En tant que spectateur, nous souhaitons que l'artiste réussisse sa prestation. Notre fascination naît du fait que nous sommes incapables de réussir nous-même leurs numéros de jonglage, de voltige, d'acrobatie, de funambule ou encore de fil-de-fériste. Curieusement, en ce qui concerne le personnage du clown, nous l'aimons précisément parce qu'il rate. Comment expliquez vous cela ? 
Le cirque est merveilleusement bien organisé car il y en a pour tous les goûts et toutes les représentations. Il y a des êtres aux corps merveilleusement travaillés qui voltigent de droite à gauche. Ils réalisent des choses surnaturelles nous reliant aussi à des représentations archétypales et mythologiques. Et puis, tout à coup, surgit un homme ou une femme (il y a de plus en plus de clownesses) qui traverse le public, et est propulsé au milieu de ces super-héros où il/elle est sensé(e) réaliser les mêmes prouesses. Et évidemment, il va tout rater car là, se situe la virtuosité du clown : dans le ratage ! Et le fait qu'il rate tout, non seulement nous amuse beaucoup, mais nous rassure ! 
Notons qu'il arrive aussi que les enfants ne soient pas du tout amusés par le clown. D'ailleurs, dans le film de Fellini Les clowns, pendant le premier quart d'heure, Fellini raconte sa peur du cirque et des clowns. En effet, il y a quelque chose d'effrayant et de monstrueux dans ce personnage : son maquillage est terrible, son costume toujours mal ajusté, trop grand ou trop petit. Il se comporte comme un abruti ou un fou ! On peut comprendre qu'il fasse peur mais, la plupart du temps, il fait rire. D'ailleurs, les enfants rient souvent en disant : « il fait des bêtises ». En fait, le clown est celui qui est hors de la norme sociale. On pense à Chaplin et le SDF ; Coluche et le prolo. Le clown est surtout un homme resté enfant dans son rapport au monde. Il est naïf, candide, cruel aussi, comme on peut l'être quand on est enfant. Le clown est un adulte qui se comporte comme un petit enfant ou bien c'est un enfant qui a l'apparence d’un adulte. Il y a donc cette difformité monstrueuse qui amuse beaucoup ou qui effraye.



 


Est-ce que cette transgression rassure les enfants ?
Oui, si on relie le clown à la tradition carnavalesque, c'est-à-dire à la question de la transgression autorisée. Tout à coup, on peut dire des gros mots, montrer ses fesses, se tenir mal, un homme peut se travestir en femme et inversement. La transgression rassure comme l'acrobate qui fait le triple saut périlleux et qui est d'une grande beauté. Dans ce cas, on se dit que l'humain peut parvenir à cette beauté-là.

 
A vous écouter, on a le sentiment que le chapiteau, le cirque est l'endroit qui console de tout, de la vie et de ses difficultés ?
Je pense que oui et c'est pour cela que j'ai choisi de m'y exprimer. La découverte du cirque a été pour moi un choc au point de me dire : « c'est là que tu dois être ». C'est bien ainsi que je vois la fonction du cirque : nous rassurer sur le fait que l'on peut prendre des risques et s'en sortir. 





 
Est-ce lié au phénomène de catharsis ? 
En effet, il existe une fonction cathartique du cirque, dans le sens où le cirque va nous purger, nous laver en nous permettant de nous confronter à la peur, la mort, la monstruosité. A l'impermanence également puisque le cirque véhicule l'idée du voyage. Un cirque arrive sur une place de village par exemple et repart ailleurs. 
Le cirque nous montre le sublime, le grotesque voire l'immonde, mais aussi le merveilleux. En sollicitant tous nos sens (sous un chapiteau, il y a aussi l'odeur des chevaux et de la sciure, le parfum des friandises), il va nous soigner des petites et des grandes misères existentielles. La magie et la force du cirque tiennent à cet instant, où l'on va avoir l'impression que l'on est capable de surmonter toutes les difficultés : on peut être aussi bête qu'un clown et ce n'est pas si grave que ça ! On a l'impression que l'on peut être aussi doué(e) que la funambule, ou que l'on va retourner en enfance… Bref, aller au cirque nous fait du bien !


Pour aller plus loin, consultez cette vidéo : Philippe Goudard - Le clown est un mystère (entretien - 2012)




12.05.2014
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