Entretiens graphiques

Martin Jarrie
Patrick Couratin
Lisbeth Zwerger
Gérard Dubois
Yan Nascimbene
Thierry Dedieu
Henri Galeron
Claude Lapointe
Voir la liste complète

Vidéos

Les gravures aussi légères que des plumes de May Angeli
Lorenzo Mattotti : On n'est pas obligé de toujours raconter avec des mots
Joëlle Jolivet, aller à l'essentiel du trait
Blutch et Claude Lapointe
Etienne Delessert au Centre de l’Illustration de Moulins (03)
La rue & le Machino
Thierry Magnier, Solotareff et Benoît Jacques.

Les invités

Laurent Gapaillard
Bertrand Santini
Valéria Vanguelov
Dominique Falda
Germano Zullo
Monique Félix
Rachel Hausfater
Jacques Cassabois
Voir la liste complète

Les entretiens

Arnaud Tiercelin
Christophe Loupy
Etienne Delessert
Rébecca Dautremer
Louis Joos (2)
Louis Joos
Stasys Eidrigevičius
Gilles Bachelet
Emma Kennedy
Jean-Luc Marcastel
Voir la liste complète

Libres propos

Strada Zambila ou la Roumanie au coeur
L'amour, toujours !
Petit bestiaire d'hiver
L’histoire d’un infâme hippopotame
À pas de loups : l’éditeur qui ne passe pas inaperçu
« En littérature jeunesse, on peut parler de tout »
À l'occasion de la Foire du livre de Francfort
Fais-moi peur !
Thomas Scotto : « Continuer de rencontrer, beaucoup, de partager, pareil, trouver les mots, pour dire, longtemps… »
Edouard Manceau : « Quand je lis un livre qui a une âme, le monde s’arrête de tourner »
Voir la liste complète

A voir aussi :

Hervé Tullet : le livre, objet idéal
L'identité féminine et littérature en couleur
Bologna Fiera 2009
Entretien avec Sophie Giraud - Hélium éditions
Instantané d'Amérique
Entretien avec Camille Baladi
Thierry Magnier, Solotareff et Benoît Jacques.
Copains
Les albums d'activités et les albums à colorier
Souvenirs de guerre
Jurg Schubiger
Prix Hans Christian Andersen 2008
Influence et interaction dans l'illustration européenne
Les Pieds Nickelés ont 100 ans
Entretien avec Natali Fortier
En avant la musique !
Les deux petits princes
La collection l’Abécédaire aux éditions de L’Edune
De la jeunesse chez Gallimard
Titeuf à Genève
Entretien avec Robert Delpire
 

Heidi : une passion japonaise – Interview du Docteur Takashi Kawashima

Par
Jean-Michel Wissmer
Le Docteur Takashi Kawashima est germaniste et enseigne à l’Université de Kyoto. Il est un spécialiste de l’œuvre de Kafka et de Johanna Spyri. A l’occasion du Salon du Livre 2014 de Genève, il a été invité à donner une conférence sur la réception de Heidi au Japon. 
Jean-Michel Wissmer, auteur d’un essai récent sur le « mythe » de Heidi, a participé avec lui à cette table ronde et nous propose une interview qui apporte un éclairage nouveau sur le Japon et la littérature de jeunesse dans ce pays. 


 


 
Jean-Michel Wissmer : Dr. Kawashima, comment vous êtes-vous intéressé à Heidi ?
Takashi Kawashima : En tant qu’enfant passionné de lecture, j’ai lu de nombreux classiques de la littérature de jeunesse, et Heidi en faisait partie. Mais plus tard, j’ai été très frappé par le fait que la plupart des gens avaient une image totalement différente de Heidi parce qu’ils n’en connaissaient que le dessin animé de Isao Takahata (1974), contrairement à moi qui avais lu les romans originaux de Johanna Spyri. Voilà pourquoi je me suis intéressé au thème de la diversité des représentations de Heidi.
 
Pouvez-vous nous expliquer en quelques mots les raisons pour lesquelles Heidi est si populaire au Japon?
Il y a plusieurs raisons à cela, mais il s’agit d’abord de distinguer le dessin animé du roman. Après la Deuxième Guerre mondiale, le roman est devenu très populaire au Japon et de nombreuses traductions ont été publiées. Une des explications possibles de cet intérêt est l’apparition, après la guerre, d’une culture démocratique qui s’est accompagnée d’une forte attirance pour l’Occident, et qui a poussé les Japonais à lire plus de livres considérés comme des classiques de la littérature occidentale.
D’un autre côté, le grand succès du dessin animé Heidi, la petite fille des Alpes est dû à la spécificité de la société japonaise autour de 1970. A une époque où la croissance économique d’après-guerre montrait des signes d’essoufflement, les gens commencèrent à être plus conscients des effets négatifs d’un développement économique rapide (comme l’atteinte à l’environnement) et, au moment où le boom écologique a commencé, il y eut une nouvelle aspiration pour des valeurs éloignées de la seule prospérité matérielle. Le monde décrit dans Heidi épousait parfaitement cette nouvelle tendance. Takahata, le créateur du dessin animé, élimina les éléments chrétiens du texte original, les remplaçant par une sorte de religion animiste dans laquelle la nature des Alpes est vénérée.
Par ailleurs, il faut souligner que ce sont en particulier les femmes qui ont contribué au succès de Heidi. Même si, de par son niveau de vie élevé, le Japon avait rejoint le groupe des pays « développés », l’évolution de la condition sociale de la femme restait encore tributaire d’un fort système patriarcal. Heidi a offert un refuge idéal à ces femmes vivant sous un régime répressif.


 
Heidi, la petite fille des Alpes par Isao Takahata, studio Zuiyo Eizo.


 
En Romandie, dans les années 30, Charles Tritten fit de nouvelles traductions de Heidi et inventa deux suites : Heidi jeune fille et Heidi et ses enfants. Les Japonais connaissent-ils ces versions et ces suites (inconnues dans le monde germanique) ? 
Oui et non… Deux suites de Charles Tritten ont été traduites en japonais en 2003, mais il s’agit de traductions à partir de l’anglais de Heidi Grows Up (1938) et Heidi’s Children (1939) qui sont très éloignées de la version française(1).

 

 
 



Pensez-vous que beaucoup de Japonais voient la Suisse comme une sorte de « Heidiland » ?
Oui, je le pense. Beaucoup – en particulier les femmes – associent la Suisse aux belles montagnes, aux alpages et au fromage, une image influencée en grande partie par le dessin animé. Bien sûr, il y a d’autres images qui se greffent à l’arrière-plan comme celle d’un pays toujours « neutre » (ce qui a une connotation très positive au Japon), d’un pays très riche, etc.
 
En avez-vous appris davantage en venant en Suisse pour la première fois, en tant qu’invité du Salon du livre de Genève, et votre image de ce pays a-t-elle changé à cette occasion ?
Oui, bien sûr ! Mon image de la Suisse était celle d’une société relativement « fermée ». Mais ici, à Genève, j’ai vu beaucoup d’immigrés venus de nombreux pays. J’ai eu le sentiment que la société suisse était en train de changer rapidement.
 
Quelle est l’importance de la littérature de jeunesse au Japon ? Il doit y avoir quelque chose en dehors de Heidi
Comme je l’ai dit auparavant, les textes classiques de la littérature occidentale pour enfants ont joué un rôle crucial dans la société japonaise d’après-guerre. Même si les jeunes Japonais d’aujourd’hui ont tendance à lire de moins en moins (comme partout dans le monde), on trouve encore de très bonnes traductions de ces livres dans les librairies et les bibliothèques. L’un des romans les plus populaires est Anne of Green Gables (Anne… La maison aux pignons verts) dont le dessin animé, également de Takahata (1979), a été un immense succès.
 
En Occident, on considère le Japon comme une société encore très traditionnelle. Est-ce vraiment le cas ?
Je ne crois pas. Un changement très important a eu lieu depuis la fin de la guerre ou plus exactement depuis la révolution Meiji de 1868(2). Dans le processus de modernisation et d’occidentalisation, le mode de vie traditionnel a presque entièrement disparu. Aujourd’hui, les temples bouddhistes et les sanctuaires shintoïstes appartiennent plus à l’industrie touristique qu’à notre vie quotidienne. Alors que l’ancienne génération (née avant la guerre) est encore fidèle aux traditions religieuses, ce n’est plus le cas des jeunes. C’est à mon avis une des principales raisons pour laquelle Heidi - avec son message spirituel(3) - a connu une telle popularité au Japon.
 
 
Traduction de l’anglais : Jean-Michel Wissmer, auteur de Heidi. Enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde (Genève, Metropolis, 2012).
La version anglaise de cette interview a été postée sur le site de « International Diplomat ». Elle sera publiée prochainement par ce magazine.
 
Notes du traducteur :
(1) Tritten avait en effet encore ajouté une partie inédite au deuxième tome de Heidi : Encore Heidi, rebaptisé Heidi grandit.
(2) Cette période – appelée également « restauration de Meiji » (retour au pouvoir de l’Empereur) - a suivi l’ouverture forcée du Japon au monde par la flotte américaine de l’amiral Perry entre 1853 et 1854, et correspond au début de sa modernisation à travers de profondes réformes politiques, économiques, sociales et culturelles.
(3) Takashi Kawashima se réfère à la forte connotation animiste (culte de la nature) perceptible dans le dessin animé. Heidi devient en quelque sorte une « nouvelle religion » !


02.07.14
 
new