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Promenade en images à Bologne

Par
Barbara Bonardi Valentinotti
Depuis 1964, la foire du livre jeunesse de Bologne s’impose comme le rendez-vous incontournable pour tout professionnel souhaitant profiter d’un panorama sur la production internationale. Les nombreux drapeaux flottant dans le vent au-dessus de l’accès principal nous souhaitent la bienvenue et reflètent l’ambiance multiculturelle qui règne à l’intérieur ! Par ailleurs, les nombreuses expositions, organisées sur la foire et en ville, font de cette manifestation un observatoire privilégié pour étudier les tendances de ce fascinant domaine qu’est l’illustration jeunesse. Petit aperçu teinté de saveurs d’ici et d’ailleurs…
 


Photographie : Barbara Bonardi Valentinotti


 
Illustrer à l’époque de la mondialisation
Avant de pénétrer dans les différents pavillons, le visiteur découvre dans le hall principal l’Exposition des illustrateurs, présentant les œuvres choisies par un jury international, dont faisait partie cette année l’illustrateur français Benjamin Chaud. Pour l’édition 2015, le jury avait sélectionné – parmi les 15 000 travaux initialement proposés par environ 3 000 artistes de 62 nationalités – les projets de 76 gagnants, provenant de 22 pays et de 4 continents ! Des chiffres qui en disent long sur la richesse et la variété de l’échantillon ici offert.



L’exposition des illustrateurs © Bologna Fiere

 
Dans le catalogue d’exposition (Illustrators annual, 2015), les organisateurs jettent un regard rétrospectif sur les illustrations sélectionnées et montrées depuis bientôt 50 ans. Ils remarquent qu’au fil du temps les spécificités stylistiques liées à la culture et au pays d’origine des illustrateurs sont devenues moins évidentes, conséquence inévitable des nouveaux moyens de communication, des voyages et multiples opportunités d’échange. Ces dernières années seraient donc caractérisées par l’émergence de choix artistiques dont l’influence dépasse toutes les frontières. Le jury 2015 signale, en effet, un regrettable manque d’originalité dans beaucoup d’œuvres participant au concours, tout en évoquant la difficulté de parvenir à une décision unanime (ibid, p. 19). Difficulté tout à fait compréhensible si l’on considère les sensibilités personnelles et culturelles de chacun, ainsi que les différents métiers des jurés – deux illustrateurs, deux éditeurs et une professeure universitaire en littérature.
Le résultat de cette sélection reste néanmoins remarquable et stimulant : un foisonnement de couleurs et de formes !

Parmi les artistes français et suisses retenus, il est intéressant de constater que seule Géraldine Alibeu a derrière elle un parcours professionnel international avec des livres publiés en France, en Suisse et en Espagne. Quant aux nouveaux talents, ils créent des univers aux styles très hétérogènes, des images oniriques de Gladys Baccala (unique Suissesse) aux linogravures de Paul Laroche, en passant par les dessins caricaturaux retouchés sur photoshop de Jeoffrey Magellan et les aquarelles de Mathilde Leprisé, jusqu’aux intéressants tableaux crayonnés en couleurs de Marie Yaé Suematsu ou acryliques et gouaches de Laurine Charpentier.
 
 
Quelques livres de Géraldine Alibeu.

Arrêt sur quelques images
Parmi les magnifiques originaux exposés, certains ont attiré mon attention car traitant des sujets particuliers. En effet, tandis que la majorité des images proposaient des mondes imaginaires, surréalistes, poétiques ou inspirés d’un quotidien enfantin universel, le travail de l’Iranienne Narges Mohammadi évoquait la guerre et celui de Myeong Ae Lee (République coréenne) touchait à l’écologie.  
Narges Mohammadi s’apprête à signer son dernier ouvrage : l’illustration de Bonne nuit commandant, écrit en perse par  Ahmad Akbarpour, écrivain iranien reconnu. Ce texte, mis en images par l’artiste iranienne Morteza Zahedi, avait été publié une première fois en 2005 grâce au soutien de l’UNICEF, puis traduit en anglais chez Groundwood en 2010. Prochainement, la maison d’édition Ofogh de Téhéran en proposera une nouvelle édition en perse avec les illustrations de Narges Mohammadi.
Les cinq images exposées à Bologne montrent de manière explicite les effets néfastes de la guerre sur les enfants. Un garçon habillé en soldat reproduit dans sa chambre le conflit : des jouets militaires – des petit soldats en plastique prêts à attaquer, des chars armés, des hélicoptères – s’entremêlent avec d’autres qui semblent être des souvenirs douloureux : des camions en feu, des bombes larguées par un avion… L’enfant regarde avec détermination la photo d’une femme accrochée au mur ; on comprend qu’il s’agit de sa mère, morte tragiquement, qu’il promet de venger… Sur ce champ de bataille, il se confronte à un autre enfant de son âge : au fil des illustrations, l’un et l’autre apparaissent tour à tour amputés d’une jambe. Qui est le deuxième garçon ? Un ennemi ? A-t-il été blessé par la même guerre ? Dans la cuisine, la vie continue : le père, la grand-mère, les enfants et une femme s’apprêtent à manger, pendant qu’une plante se fane sous la photo de la mère décédée. L’aspect troublant des images réside dans le contraste entre le trait enfantin et très rassurant du dessin, les couleurs chaudes, la naïveté d’un jeu souvent très anodin s’opposant aux indices d’une mise en scène de la triste réalité. Sur le blog de l’auteure, on peut découvrir d’autres de ses travaux, qui révèlent davantage de son background culturel.



 
 
Deux planches de l’illustratrice iranienne Narges Mohammadi.
Photographie : Barbara Bonardi Valentinotti
 


Dans le catalogue de l’exposition, le juré Charles Kim – éditeur au MoMA de New York – déplore la carence de propositions s’attachant aux thèmes de l’environnement et de la pollution (ibid, p. 100). Les illustrations du premier livre de la Coréenne Myeong Ae Lee, Plastic Island édité en 2014 par Sangbooks (Séoul), font en effet figure d’exception. Des oiseaux semblent discuter entre eux sur une montagne de déchets, des camions chargés de poubelles envahissent la rue, des pêcheurs naviguent au milieu du plastique, les animaux ont de drôles d’accessoires… La beauté des minuscules fragments de couleur se détachant de la grisaille des tâches d’encre, ainsi que les légers clins d’œil humoristiques, permettent à ces images de s’imposer au regard grâce à leur pouvoir esthétique. Ce qui ne les empêche pas de délivrer au spectateur un message poignant sur le futur de la planète. On retrouve ces intéressants contrastes chromatiques et l’intérêt pour la nature dans le deuxième livre de Myeong Ae Lee, Ten Seconds (BanDal Publishing, 2015).



Extrait de Plastic Island de Myeong Ae Lee. Source : Illustrators annual, 2015.
 
 
Le monde en couleurs de Roger Mello et Catarina Sobral
De séduisantes expositions monographiques présentaient également les travaux de deux lauréats de l’an dernier : le Brésilien Roger Mello – artiste et écrivain reconnu dans son pays comme à l’étranger, Prix international Hans Christian Andersen 2014, – et la jeune portugaise Catarina Sobral, qui avec son La sirena y los gigantes enamorados avait remporté le Prix international d’illustration de la Fondation SM. Ces deux plasticiens, aux styles complètement différents, ont pourtant en commun une remarquable utilisation de la couleur.
Dans les illustrations de Mello (voir, par exemple, Meninos do mangue, Maria Teresa ou Nau Catarineta), la couleur fait ressortir les textures des collages et des peintures, elle est palpable et douée d’une bouleversante force expressive. Ses images aux teintes vives, saturées de détails et pourtant très harmonieuses, reflètent un imaginaire ancré dans la culture brésilienne, ainsi qu’une savante capacité à mélanger éléments narratifs et décoratifs afin d’obtenir un effet d’ensemble percutant. Les éditions Memo ont publié en 2009 son Jean fil à fil, un album poétique et élégant, plus sombre – les couleurs se réduisant au rouge, au noir et au blanc –, où l’on retrouve le récit et les ornements entremêlés, et dont on admire la surprenante maîtrise graphique.


Illustrations de Roger Mello pour Meninos do mangue.


 
Dans le pétillant livre de Catarina Sobral, publié en Espagne par les éditions SM, les aplats de couleurs éclatantes transmettent une sensation de bonheur, renforcée par le charmant côté naïf du dessin aux formes stylisées. Cet album frais et attrayant relate une légende portugaise qui explique l’origine de la plage La Rocha, en Algarve, connue pour ses étonnantes falaises.


 Exposition consacrée à Catarina Sobral © Bologna Fiera 


L’humour dans l’illustration croate
La Croatie, à l’honneur cette année, présentait ses illustrateurs phares. Lors d’une rencontre proposée au public, trois artistes expliquèrent, dans un mélange de croate, d’italien et de traduction en anglais, leur façon de concevoir l’humour.


La Croatie expose ses talents artistiques © Bologna Fiere
 

Membre du jury 2015, le peintre, dessinateur graphique et sculpteur Svjetlan Junaković, auquel était consacrée une exposition à la Galleria Forni, soulignait qu’il est impossible d’enseigner l’humour – inné chez certaines personnes –, mais que l’on peut par contre apprendre à le transposer dans une image par la composition, la couleur et, surtout, en donnant de l’importance à des choses qui passent normalement inaperçues. L’humour résiderait donc dans une certaine façon ironique de regarder le monde… et l’art, si l’on considère les belles planches exposées du pluri primé Le grand livre des portraits d'animaux (OQO, 2007), où l’on appréciait, entre autres, l’audacieuse version satirique de La mort de Marat !


Vernissage de l'exposition consacrée à Svjetlan Junaković
© Bologna Fiere
 
 
Maja Celija, d’origine slovène, connue en Italie pour avoir illustré plusieurs livres – parus, entre autres, chez Donzelli, Topipittori, Carthusia et Orecchio Acerbo –, avouait ne pas saisir tout de suite l’humour de ses images, alors qu’il est, en général, immédiatement perçu par ses lecteurs. Elle expliqua comment son travail reflète sa Yougoslavie, celle qu’elle a connue en jouant dans la rue étant enfant. Les personnages quelque peu folkloriques de son quartier seraient la source inépuisable de son art : un gitan qui, quand quelqu’un le dérangeait, répondait par des coups de feu tirés en l’air, une petite fille qui ne sortait jamais de chez elle et dont tout le monde disait qu’elle ressemblait à un singe…  Ces anecdotes expliquent certainement en partie son goût pour l’absurde, le surréel et l’inattendu, traits caractéristiques de son oeuvre.



Les personnages de Maja Celija (Salto, Orecchio acerbo).

 

Autre artiste exposé, Stanislav Marijanovic parlait de l’origine de ses livres illustrés sur les monstres, par lesquels il désire introduire auprès des enfants les thèmes difficiles de la vie... tout en souriant. Ses images aux détails curieux et grotesques montrent un monde parallèle et proposent en filigrane une réflexion sur la philosophie, la morale, le racisme, l’écologie…


 
Illustrations de Stanislav Marijanovic pour le livre Enciklopedija Covjeka,
consulté avec l'auteur sur le stand de Croatie.

 
 
Ouvertures et replis
Dans ce monde où les distances se réduisent et où les échanges nourrissent les esprits, l’exposition des superbes planches du livre Abris signé par l’illustratrice suisse Emmanuelle Houdart (Fourmis rouges, 2014), à la Galleria ZOO de Bologne, m’a amenée à réfléchir aux endroits où l’on se sent en sécurité, à la tension constante entre l’enrichissante ouverture à l’inconnu et le nécessaire besoin de repli sur ce qui nous est familier. En écoutant parler les illustrateurs croates, je me suis demandée jusqu’à quel point l’humour est universel, et si les images utilisent un langage dépassant les frontières encore plus facilement que les textes. Ulla Rhedin, enseignante suédoise et membre du jury, explique à ce propos que les livres illustrés ne voyagent pas toujours avec aisance, prenant pour exemple des petits protagonistes suédois rebelles qui seraient devenus, dans de nombreuses traductions, mois sûrs d’eux, plus timides et moins libres (ibid, p. 107).
Vivant au Mexique, mais gardant un pied dans ma Suisse natale et l’Italie de mes origines, je trouve toujours fascinant de constater comment les enfants de pays très différents « reçoivent » les mêmes produits culturels par le biais de la télévision et des livres. Ainsi, Logos, la petite maison d’édition italienne qui traduit les albums d’Emmanuelle Houdart, publie aussi des auteurs-illustrateurs qui sont pratiquement devenus des classiques au Mexique, tels l’Américain Chris Van Allsburg, ou l’Argentine Isol, lauréate du prix Astrid Lindgren 2013, tous deux publiés par le Fondo de Cultura Economica, éditions gérées par l’Etat. La même Emmanuelle Houdart est connue au Mexique grâce à cette maison et à Océano Travesía…
S’il est certain que beaucoup d’illustrateurs circulent d’un continent à l’autre, il suffit néanmoins de se promener dans les pavillons de la foire de Bologne pour se rendre compte de la persistance de certaines traditions éditoriales : quand des cultures restent axées sur les livres illustrés, d’autres privilégient l’album ou le roman graphique.
Indépendamment de cela, la multiplication des expositions et des prix d’illustration valorisent un domaine de plus en plus passionnant… et il est sans doute réjouissant de voir tant d’imaginaires visuels différents dans une même ville, le temps d’une petite semaine !
 
28.04.15

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