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Quand les enfants attendent…

Par
Joëlle Turin

Qui n’a jamais attendu ? Ni le voyageur son train, ni le chien son maître, ni l’amoureux celle qu’il aime, ni bien sûr l’enfant sa maman, le baiser du soir et aussi d’être grand. Il est des attentes heureuses, celles qu’on remplit des souvenirs du passé et qu’on projette dans le moment à venir, celle d’un bébé à naître, celle du printemps dont on devine l’arrivée prochaine. Il est des attentes interminables qui mettent la patience à bout et suscitent la révolte des êtres séparés. Il est, enfin, des attentes légères parce que partagées et brèves dans une file où chacun fait la queue pour un plaisir commun.

 

 

Quelles qu’en soient les manifestations et l’intensité, l’attente implique un rapport singulier au temps, où chacun, selon son désir, sa façon d’habiter le monde et l’importance qu’il accorde à l’enjeu, codifie son attitude. Attendre est monnaie courante chez l’enfant, lui qui dépend de la disponibilité de ceux qui l’entourent. Que nous disent les personnages des livres sur leur manière de conjurer ou non ce temps en apparence détraqué ? 

 

 

L’intelligence du temps

Certains savent faire de l’attente une aubaine et du temps imposé et vide un moment plein, dévolu aux échanges. L’immobilité requise par les files d’attente peut être transformée en action, selon la composition du rassemblement. La loi du « chacun son tour » trouve alors ses limites dans l’inventivité des membres du groupe. Ainsi les protagonistes de Faites la queue ! (Tomoko Ohmura, L’Ecole des loisirs, 2011) opposent à l’épreuve infligée par la durée de l’attente une activité débordante. Sous le « gouvernement » d’un oiseau, les cinquante animaux rangés par ordre de grandeur acceptent la contrainte, manière de payer le prix de leur plaisir (un tour de baleine dans les vagues géantes), mais ils profitent d’être ensemble pour ajouter aux joies partagées du vertige, les jeux de compétition et de mots, non sans tensions en raison de leurs différences. Leur patience semble confirmer l’importance que revêt pour eux la manifestation. Le désir et l’espoir vont de pair.



Tomoko Ohmura, Faites la queue !, L'Ecole des loisirs, 2011.

 

« Laisser le temps au temps »

Dans nos sociétés où l’accélération du temps est une des marques de modernité, il peut sembler incongru de faire l’éloge de la lenteur. La sagesse du proverbe semble prêcher en vain face à l’impatience des hommes. Dans La graine du petit moine (Wang Zaozao et Huang Li, HongFei Cultures, 2014), les deux artistes chinoises mettent à la portée des enfants une allégorie du temps précieux et de l’harmonie issue de la philosophie bouddhiste, à travers les figures de trois jeunes disciples évoluant dans le décor à la fois réaliste et exotique d’un monastère du VIIe siècle. Au cœur de l’hiver, chacun d’eux reçoit une graine d’un lotus vieux de plus de mille ans qu’il doit faire pousser. Si Ben l’Ardent se lance immédiatement dans la plantation, si Jing le Studieux cherche dans des livres savants la meilleure façon de faire, An le Serein met la graine au chaud sur son cœur et poursuit ses activités quotidiennes… jusqu’au printemps. La précipitation et l’agitation, pas plus que le savoir théorique, n’ont de prise sur le temps et le mouvement de la nature. Suivre le cours des choses sans vouloir le devancer ou le maîtriser tout en observant les saisons, attendre le bon moment, suffisent à faire du temps un précieux allié. 

C’est la même constance superlative attachée au monde paysan qui anime le jardinier en herbe du magnifique album de Julie Fogliano et Erin E. Stead, Et puis c’est le printemps (Kaléidoscope, 2013). Au fil des pages où domine longtemps le brun de l’automne, le jeune garçon reste actif sans céder à l’empressement. Accompagné de trois fidèles compagnons (chien, tortue, lapin) qui vaquent aussi à leurs occupations, il plante des graines de fleurs des champs dans son jardin, les dispose avec grand soin, guette la pousse des semis. Il met le temps de côté pour le faire fructifier et parie sur l’avenir, telle la tortue se hâtant avec lenteur. En regardant, en écoutant la terre, en travaillant, en s’inquiétant parfois, il peuple l’espace-temps de son désir, donnant ainsi aux choses leur valeur. Le lecteur est lui aussi conduit à patienter, distrait par de menus détails à repérer sur les pages, par la contemplation d’illustrations d’une beauté saisissante, par l’écoute de la longue phrase poétique qui constitue le texte. Comme un enfant a besoin d’une vie pour grandir, les graines germent lentement et les choses ne se font pas en un jour. 

Quand l’incertitude de trouver ce que l’on espère devient trop grande, la frustration prend le pas sur l’espoir, le temps se fait obstacle et la hâte mauvaise conseillère. C’est au moment où Monsieur Louis perd courage que l’oiseau cueille à sa place la fleur sortie de terre dont il avait pourtant soigneusement semé la graine et attendu l’éclosion (Toujours rien ?, Christian Voltz, Le Rouergue, 1997). Le décor toujours identique renforce l’idée du temps arrêté tel que peut l’éprouver Monsieur Louis tandis que le lecteur peut mesurer l’évolution de la graine dans la terre apparaissant en coupe transversale. 



 



L’attente joyeuse

Au temps objectif des horloges s’oppose le temps, subjectif, de la conscience. Sa mesure dépend des émotions ressenties, de l’intensité et de la signification des événements qui surviennent. Longues sont les soirées où l’on guette l’arrivée de celui qui fait attendre et se fait attendre. A l’image des enfants, les personnages-jouets de Kitty Crowther dans Alors ? (Pastel, 2005) doivent composer avec les usages différents qu’adultes et enfants font du temps, et qui soulignent une inégalité de pouvoir : temps plein et souvent trop court des uns, temps long des autres, semblant parfois arrêté. Tandis que le jour décline, sept personnages entrent à tour de rôle dans la chambre, échangent jeux, dialogues laconiques et réponses elliptiques, manières de connivences qui tendent à apaiser l’impatience par la solidarité dans l’épreuve. L’assurance et l’espoir de voir arriver celui qu’ils attendent chassent lassitude et découragement, défient les désagréments de la situation. Tout s’éclaire quand l’enfant est là, traduisant le soulagement, le débordement d’une émotion longtemps contenue. 

Dans le soir long et froid de Séoul, le tout petit garçon du bouleversant album de Tae-jun Lee et Dong-sung Kim, En attendant maman (Didier jeunesse, 2007), endure l’attente sans se laisser abattre. Au fil des trams qui passent et se vident sans la voyageuse désirée, le gamin souvent seul dans l’immensité des pages remplace la terrible réalité des faits par celle, formidable, de l’imaginaire. Il s’invente des scènes de fiction, dont un train volant dans des paysages de campagne, qui disqualifient le présent où règne l’absence et suggèrent l’existence objective de ce qui occupe son esprit. Les Bébés chouettes (Martin Waddell et Patrick Benson, Kaléidoscope, 1993) élaborent eux aussi des constructions fantasmées dont ils ont la maîtrise en attendant le retour de leur mère. Ils maintiennent ainsi un lien psychique avec elle et comblent le vide de son absence.

Le bébé qu’une mère attend suspend le vol du temps coutumier. Le beau personnage d’Emilie Vast (En t’attendant…, Memo, 2014) le montre avec une infinie tendresse. Dans sa bulle de bonheur et de désir, la future maman n’a d’yeux que pour les beautés de la nature et ses métamorphoses, elle les engrange et savoure comme autant de joyaux à offrir à son nouveau-né, de promesses d’un avenir heureux. De la chenille au papillon, de l’œuf à l’oisillon, des fleurs aux fruits, elle égrène en une litanie à deux temps l’avant et l’après en écho à sa propre vie, le tout accompagné d’images saisissantes.




Emilie Vast, En t'attendant..., Memo, 2014.
 



La patience a des limites

L’attente éternise le temps et quand on aime, la patience a ses limites. La petite chouette ayant rendez-vous avec son ami incarne cette vérité tant le sentiment d’urgence qui l’anime est difficile à maîtriser (Tandem, Séverine Vidal et Irène Bonacina, La Joie de lire, 2015). Elle oscille entre agitation, colère, inquiétude, ennui, doute et chagrin, en énumérant toutes les choses qu’ils auraient pu faire ensemble, celles qu’ils ont déjà faites ou se sont promis de faire. Contredit par celui de l’horloge, le temps du manque lui s’étire, un éprouvé que les dessins au trait rendent avec une expressivité sans pareille. Ils soulignent encore, bien au-delà des mots, la force de la tendresse, la belle complicité qui composent et complètent ce magnifique « tandem » d’amitié.

Enfin, certains lieux spécifiques d’attente renforcent et dramatisent l’intensité de la durée vécue par la conscience. Dans Le cinquième (Norman Junge et Ernst Jandl, L’Ecole des loisirs, 1998), le tout dernier jouet en passe d’être réparé perçoit avec angoisse l’antichambre du docteur comme un cachot sombre aux murs clos qui provoque ses pleurs.

« Si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain », dit le poète (Frédéric Mistral), exprimant ainsi une intelligence du temps que nul ne peut ni annuler, ni comprimer, toute existence étant inscrite dans une irréductible durée. 



Séverine Vidal et Irène Bonacina, Tandem, La Joie de lire, 2015.


 

* Joëlle Turin est l’auteure de Ces livres qui font grandir les enfants (Didier jeunesse ; Los grandes libros para los mas pequenos, Fondo de Cultura Ecomica). Formatrice, elle intervient aussi dans l’enseignement culturel.


Article paru initialement dans Parole 1/15.
Découvrez ici le dernier numéro de Parole.

 
juin 2016
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