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« L'important, c'est de bien marquer les plis »

Par
Dominique Petre

Anouck Boisrobert et Louis Rigaud, en tournée à Francfort, ont expliqué les techniques du pop-up à plus de 250 jeunes lecteurs… et à Ricochet.
 

« Woaw! », « Oh, c’est rigolo! ». Davantage encore que les adultes, les enfants semblent sensibles à la magie du livre pop-up. Quand Anouck Boisrobert et Louis Rigaud ouvrent leurs albums, les jeunes lecteurs sont émerveillés par ces illustrations qui se redressent au fur et à mesure qu’ils tournent les pages.


Comme une popville : Anouck et Louis devant la « skyline » de Francfort
© Institut français Francfort


Les deux spécialistes du livre animé, invités à Francfort par l’Institut français pour une tournée dans des écoles(1) et un passage au festival annuel de littérature de jeunesse « LeseEule » en novembre dernier, sont au moins aussi charmants que leurs albums. Tous deux nés en 1985, Anouck Boisrobert à Pau avant de grandir à La Rochelle, Louis Rigaud à Paris, ils se retrouvent en 2007 à Strasbourg à la Haute école des arts du Rhin. Elle a déjà trois ans d’illustration à l’Ecole Estienne de Paris derrière elle, tandis que lui est passé par les Ateliers de Sèvres à Paris avant d’intégrer la HEAR en première année. C’est un atelier pop-up qui les pousse à réaliser la maquette de leur première œuvre commune, Popville (Hélium, 2009). On a du mal à y croire au vu de l’ingéniosité de leurs albums et pourtant c’est la vérité : leur formation aux techniques du livre 3D se résume à une semaine d’atelier donné par Laurent Seys au cours de leurs études. Leurs autres atouts ? Un goût certain pour l’expérimentation et une certaine dose d’imagination.
 

Couverture et double-page de Popville © Hélium

 

Minimaliste : la première version de Popville était trop courte et trop blanche.

En tournée, Anouck et Louis ont l’habitude de mettre dans leurs bagages les maquettes de leurs livres afin de pouvoir les montrer. « C’est grâce à elles que l’on se rend compte que le pop-up fonctionne ou non du point de vue du découpage et du pliage », explique Anouck. À Francfort, les enfants ont ainsi la chance de découvrir la maquette originale de Popville, premier livre du couple Boisrobert-Rigaud. Cette première version a été jugée trop courte et trop blanche par l’éditrice de la maison d’édition Hélium Sophie Giraud. « C’est vrai qu’elle était très minimaliste », admettent Anouck et Louis en souriant. N’empêche : c’est grâce à cette maquette qu’ils convainquent l’éditrice et que démarre leur carrière d’auteurs-illustrateurs en 3D. La version finale de Popville, publiée non seulement en France, mais aussi en Allemagne, en Italie, aux Etats-Unis, en Espagne, au Portugal et en Corée, est plus épaisse et colorée. Page après page, une ville se construit, prenant un volume de plus en plus imposant pour finalement devenir une mégapole. Grâce au pop-up, la narration de l’album s’apparente à un jeu de construction avec des cubes. À Francfort, Anouck Boisrobert attire l’attention du jeune public sur la technique, faisant remarquer que « la fenêtre découpée est de plus en plus grande pour laisser passer de plus en plus de bâtiments ». Lorsque les artistes déplient les rabats de la dernière page de Popville, les enfants s’extasient : « Oh là là, c’est devenu une vraie ville !». 

 

Anouck Boisrobert dans une classe de Francfort © Institut français Francfort

 

Après l’évolution d'une cité, Anouck et Louis se penchent presque logiquement sur un mécanisme contraire, celui de la déforestation avec Dans la forêt du paresseux (Hélium, 2011). L’album montre la splendeur de la forêt amazonienne et sa vulnérabilité face aux intérêts de l’homme. Le « héros », un paresseux qui pendouille à sa branche du début à la fin de l’histoire, est difficile à trouver quand la forêt amazonienne est encore touffue. Il ne semble guère se préoccuper des machines qui détruisent son habitat, et l’album lui donne presque raison : grâce à une tirette actionnée par le lecteur, de petites pousses surgissent sur le terrain dévasté, faisant ainsi renaître l’arbrisseau du paresseux et l’espoir à la fin de l’histoire. À propos d’histoire : alors que Popville se passait de texte, Dans la forêt du paresseux propose un récit écrit à côté des illustrations en 3D. « Nous voulions éviter que le lecteur ne tourne trop rapidement les pages », expliquent Anouck et Louis. « Le texte a été écrit par notre éditrice Sophie Giraud après concertation ». « Il faut lire le livre lentement comme un paresseux, alors ? », demande un jeune écolier. « C’est exactement cela ! », lui confirme Anouck. Un autre élève fait remarquer à Louis : « en fait, ce qui vous intéresse, c’est le temps qui passe ». « Je ne l’avais pas vu comme cela, mais tu as tout à fait raison », répond l’auteur épaté par la pertinence de la remarque. 
 

Pour Océano, Anouck et Louis explorent les fonds marins.

Pour leur troisième album, Anouck et Louis se transforment en océanologues. Océano (Hélium, 2013) offre sur chaque double-page deux parties : ce qui se passe au-dessus et en-dessous de la surface des mers. Histoire de voir la partie immergée de l’iceberg… mais pas seulement. Un bel hommage au monde marin et sous-marin, du port à la banquise et des turbulences d’une tempête à la sérénité d’un lagon. Comme dans la forêt du paresseux, l’élément écologique est présent puisque l’album fait prendre conscience de la beauté mais aussi de la fragilité des océans.

Une double-page de cet album a déjà été agrandie et exposée dans le Musée des arts appliqués de Francfort. En 2015, l’exposition « Kindheitsräume, Kindheitsträume » montrait comment des illustrateurs d’albums jeunesse utilisent la troisième dimension. Les visiteurs pouvaient entrer dans l’album, ou du moins dans une double-page particulièrement spectaculaire sur la banquise. Trop occupés, Anouck et Louis n’ont malheureusement pas eu l’occasion d’admirer leur iceberg exposé aux bords du Main. Ce n’était pas la première fois que des illustrations du couple étaient ainsi agrandies : « Nous avons déjà fait des agrandissements de Popville pour la Fête du livre jeunesse de Villeurbanne », se souvient Louis Rigaud.


Thomas Linden, commissaire de l’exposition « Kindheiträume, Kindheitsträume », sous la banquise agrandie d’Océano
© Dominique Petre

 

Les poissons sont suivis par d’autres animaux : Une hirondelle, Deux crevettes et Trois fourmis (Hélium, 2015) sont trois « pop-coloriages » en format leporello au très beau graphisme. Avant ces trois projets sort Oh ! Mon chapeau (Hélium, 2014), un « cha-pop-up » coloré et amusant, légèrement vintage, où l’on suit les péripéties d’un couvre-chef emporté par le vent.

Anouck et Louis ont également réalisé Tip tap (Hélium, 2011, réédité en 2015) qui allie livre et application (un CD-rom est inclus dans l’album) pour offrir aux enfants un jeu d’initiation aux mots. L’enfant lance le jeu sur l’ordinateur puis tape sur son clavier les lettres du mot qu’il a choisi dans l’imagier : l’image associée apparaît instantanément à l’écran. Le produit hybride, très graphique, offre d’énormes possibilités et les utilisateurs peuvent enregistrer ou imprimer les scènes qu’ils ont eux-mêmes créées.


Leur atelier ? Leur table de salon dans un appartement parisien.

Le duo Boisrobert-Rigaud est l’auteur de neuf livres. « Entre le moment où on a l’idée et le moment où on est prêt à imprimer l’album, il s’écoule généralement un an », explique Louis Rigaud. Le couple est domicilié dans la banlieue de Paris et travaille dans son petit appartement. « Un journaliste venu nous interviewer pour un magazine japonais se réjouissait de voir notre "atelier parisien". Nous lui avons montré notre table de salon », expliquent Anouck et Louis le sourire aux lèvres.

La fabrication de leurs livres est complexe : tout est imprimé à plat et découpé par une machine, mais les pièces doivent ensuite être collées à la main. La production de pop-ups est coûteuse, ce qui implique que l’éditeur réunisse plusieurs collaborateurs étrangers avant de réimprimer… et que certains livres comme Popville ne soient plus disponibles pendant plusieurs mois, voire plusieurs années.

Louis Rigaud pense qu’il y a une « école française » du pop-up, davantage intéressée à raconter une histoire qu’à réaliser des prouesses techniques. Caractéristique de leurs albums : le côté ludique est toujours là, comme dans Oh ! Mon chapeau, où certains détails se cachent derrière les illustrations en pop-up. La manipulation est au centre de leurs préoccupations. La tirette du paresseux offre à l’album une page émouvante… mais fragile. « On sait que dans les pop-ups, c’est un des mécanismes qui résistent le moins bien », se désole Anouck.

Hormis un poème de Paul Eluard qu’ils ont illustré dans un leporello de papier découpé chez Flammarion (Liberté, 2012), tous leurs livres sont parus chez Hélium. « On forme une très bonne équipe avec Sophie Giraud », expliquent-ils. C’est elle qui a cru en eux dès Popville, c’est elle qui a écrit le texte pour le paresseux. 

Quand ils ne font pas des livres ensemble, Anouck est illustratrice tandis que Louis conçoit des jeux vidéo, des films d’animation, des sites internet (celui de l’éditeur Hélium par exemple), des affiches et des illustrations. 


Louis et une élève concentrés sur une carte 3D © Institut français Francfort

Atelier dans une bibliothèque municipale © Institut français Francfort

S’ils n’étaient pas devenus auteurs, Anouck et Louis auraient fait d’excellents professeurs. C’est avec un respect pour les enfants et une patience infinie qu’ils animent leurs rencontres. À Francfort, ils ne se lassent pas d’expliquer – lors d’ateliers de cartes pop-up qui auront touché plus de 250 enfants en trois jours – que « l’important, c’est de bien marquer les plis ». Plus les enfants sont âgés, plus ils sont précis ; leurs cartes deviennent du vrai travail de dentelle. « Trop cool, on est des designers d’intérieur !» s’exclame une jeune fille dont le travail en volume ressemble à s’y méprendre à un fauteuil de style Bauhaus. Pendant toute la durée de la visite des experts, malgré les explications techniques et la visite guidée dans les coulisses du 3D, la magie du pop-up restera intacte.


Deux élèves fières de leurs réalisations – avec raison ! © Institut français Francfort



(1) Lycée français Victor Hugo et Schola Europaea de Francfort.


31.03.2017
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