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Francine Bouchet : « Chaque fois qu'un livre arrive, c'est une joie de le découvrir ».

Par
Damien Tornincasa
Depuis 30 ans, les publications de la maison d'édition genevoise La Joie de lire font le bonheur des petits et des grands. Francine Bouchet, sa fondatrice et directrice, a eu la gentillesse de nous recevoir et de répondre à quelques questions pour les lecteurs de Ricochet.


30 ans d’édition
 

Damien Tornincasa : La Joie de lire, c’est actuellement vingt collections, quelque quarante nouveautés par an et près de 700 titres publiés à ce jour. Mais c’est surtout un très bel anniversaire : 30 ans d’existence cette année. Francine Bouchet, vous dirigez la maison d’édition depuis sa création en 1987. Pouvez-vous nous raconter, en quelques mots, comment l’aventure a débuté ?
Francine Bouchet : L’aventure a débuté très simplement. En 1981, j’ai pris la direction de la librairie La Joie de lire, à Genève. A un certain moment, cependant, faire des livres m’est apparu comme une évidence. J’ai donc laissé la librairie et me suis lancée dans la publication de mon premier album documentaire, Corbu comme Le Corbusier, que nous rééditons cette année pour la troisième fois avec une nouvelle couverture. L’idée était de proposer un concept tout à fait nouveau. Je trouvais qu’il y avait toujours, dans les documentaires de l’époque, ce souci de flatter les parents ou – disons plutôt – de les rassurer. Corbu comme Le Corbusier s’en détache : il développe un sujet très abstrait où tout est présenté dans l’image. Dans la foulée, nous avons lancé la collection Connus, méconnus avec des publications qui, encore une fois, sortaient de l’ordinaire, à l’image du Mozart de Christophe Gallaz et Georges Lemoine. Au départ, nous étions une sorte de laboratoire, et c’est aussi pour cette raison que nous avons été remarqués. Très vite, d’ailleurs, certains confrères se sont mis à nous imiter…


Vous dites que vous étiez, au départ, un « laboratoire ». Dans le milieu de l’édition, on parle souvent de risque éditorial. Est-ce une chose qui vous a effrayée ?
Quand vous faites un livre par an, on ne peut pas vraiment parler de risque éditorial, si ce n’est que vous pouvez perdre votre mise de départ. Le problème se pose surtout par la suite. Sur les quarante titres que nous publions actuellement chaque année, certains sont plus à risque que d’autres. Tout est une question d’équilibre : nous ne chassons pas à priori les livres à risque, mais ils ne constituent pas non plus l’intégralité de notre catalogue. Les livres à risque font partie du travail de l’éditeur, me semble-t-il. Sinon, on n’est pas éditeur, on est imprimeur.
 
Après trois décennies passées à la tête de La Joie de lire, pouvez-vous nous dire ce que cela signifie, au fond, être éditrice ? Êtes-vous une femme d’affaire ? Une cheffe d’entreprise ? Une critique littéraire ? Une historienne de l’art ? Un peu tout cela à la fois ?
On est un peu tout en même temps. Je suis une cheffe d’entreprise, c’est évident. Pour que la maison tienne, il y a des contraintes économiques. Où imprime-ton ? Comment gère-t-on les finances ? A-t-on le bon diffuseur ? C’est tout de même le nerf de la guerre de trouver un diffuseur qui fonctionne et qui soit respectueux de notre travail. Je suis également responsable d’équipe car tout ce travail ne se fait pas tout seul : nous sommes sept en tout, c’est déjà une petite entreprise. Mais ce n’est pas ma casquette première. Je suis avant tout une créatrice de livres et une critique : quand je reçois un projet, il faut bien juger de sa qualité. Je pense aussi qu’un éditeur jeunesse est investi d’une mission envers son public. La question essentielle à se poser est : « Qu’est-ce qu’on propose et à qui ? ». La Joie de lire n’a jamais été pédagogique. Ce qui m’a toujours importé, en revanche, c’est de savoir quels enfants on allait donner à la société de demain. Dans ce contexte, il est important de toujours rester dans une grande liberté. Liberté des créateurs, liberté de l’éditeur de dire oui ou non, liberté des médiateurs de faire passer le livre ou pas, liberté du lecteur de le lire ou de le refermer.
 
Parmi tous les titres que vous avez édités, quelles sont vos meilleures ventes ?
Nos meilleures ventes sont les Livres-promenade, pour lesquels on atteint à peu près 100 000 exemplaires. Pour le reste, on connaît tous les cas de figures : certains titres font de très bons résultats (8000-10 000 exemplaires), d’autres sont plus modestes (entre 2000-3000 exemplaires), d’autres encore plafonnent à 1200 exemplaires. C’est aussi cela l’équilibre que j’évoquais plus tôt.


 
Quant à vous, quel livre avez-vous eu le plus de plaisir à éditer ?
Je ne pourrais pas le dire. Chaque fois qu’un livre arrive, c’est une joie de le découvrir. J’aime à répéter que dans une famille, on ne dit pas qu’on préfère tel ou tel enfant.
 
 
Catalogue et ligne éditoriale
 
Vos publications s’adressent principalement aux enfants et aux adolescents. Avez-vous déjà pensé élargir votre catalogue à un public adulte ?
Bien sûr. La collection Rétroviseur s’adressait d’ailleurs plutôt aux adultes. Quant à la collection Hors norme, elle est très frontière. Nous avions pour projet de faire une collection sur l’Afrique pour adultes uniquement. Puis je me suis rendu compte que c’était trop dangereux : il aurait fallu créer une autre maison d’édition à côté, à mon nom par exemple. La Joie de lire est trop connotée enfance (même si ce nom renvoie aussi à la libraire pour adultes fondée par François Maspero, éditeur parisien très militant). C’est pour cela que je me suis en quelque sorte « limitée » à la littérature jeunesse. Je me console en me disant que cette littérature est infinie et qu’elle permet de développer énormément de choses différentes.
 
 
On s’imagine souvent qu’un livre naît à partir d’un manuscrit génial que l’éditeur découvre un beau matin dans sa boîte aux lettres. Dans la réalité, est-ce que les choses se passent souvent ainsi ?
Est-ce arrivé une seule fois en trente ans ? Il faudrait que je réfléchisse, mais rien ne me vient à l’esprit. Bien sûr, nous recevons beaucoup de projets par la poste et par e-mail, mais ce n’est pas comme cela que les choses fonctionnent. C’est surtout une affaire de contacts. Il arrive que les auteurs discutent entre eux et que l’un dise à l’autre : « Tu devrais proposer ton projet à cet éditeur ». Ou alors, c’est notre propre initiative : on cherche des illustrateurs dont le style pourrait convenir à un de nos projets ; on connaît tel écrivain qui nous paraît avoir une bonne plume et on le sollicite. C’est ce qui s’est passé pour le roman de Romain Puértolas que nous allons bientôt sortir. Je l’ai rencontré dans une foire, nous avons parlé, et je lui ai suggéré d’écrire un livre pour la jeunesse. Quelque temps après, il revenait vers moi avec un très beau texte, que nous avons retravaillé ensemble. Le plaisir du métier, c’est non seulement d’accueillir de nouveaux auteurs et illustrateurs, mais également d’accompagner leur œuvre. C’est très important à nos yeux.
 
La collection Encrage, destinée principalement aux adolescents, porte un sous-titre amusant : « une auberge espagnole littéraire quatre étoiles ». Pouvez-vous nous l’expliquer ?
L’auberge espagnole évoque la diversité. Mais en même temps, elle est quatre étoiles : il y a un certain niveau de qualité des textes. Certains sont très faciles, d’autres beaucoup plus littéraires. Je pense à la littérature brésilienne, par exemple, qu’on ne peut appréhender qu’à condition d’avoir déjà un bon niveau de lecture. Les collections très ciblées, ce n’est pas ce que je préfère. Je ne me dis jamais : « ceci a marché, alors on va répéter l’exercice à l’infini ». Ce que j’aime dans la littérature, c’est qu’elle est vaste. Et si je suis venue à la littérature jeunesse, c’est parce que j’aime la littérature tout court. La première n’est d’ailleurs pas très différente de la seconde, si ce n’est que le langage doit être accessible et qu’on ne peut pas forcément aborder certains thèmes.


 
Vous venez d’évoquer la diversité de votre catalogue. Est-ce pour cette raison que vous vous êtes tournée vers la traduction ?
Non, je ne me suis pas tournée vers la traduction pour diversifier mon catalogue. Je pense simplement que si l’on aime la littérature, on aime la littérature du monde. D’autant qu’en ce moment, il y a souvent davantage de perles dans la littérature étrangère qu’en français, me semble-t-il. Pour moi, ouvrir était d’une logique absolue, et cela signifie ouvrir aux autres langues. Je vis dans un pays où l’on parle quatre langues et ce mélange interpelle. Dans mon équipe, nous sommes plusieurs à maîtriser différentes langues, nous pouvons donc nous tenir au courant de ce qui se fait à l’étranger. Nous sommes également aidés par des traducteurs et des éditeurs qui nous signalent les titres intéressants à leur catalogue.
 
Ces dernières années, la question du numérique a fait – si j’ose dire – couler beaucoup d’encre chez les professionnels du livre. Comment La Joie de lire se positionne-t-elle face au numérique ?
La Joie de lire a décidé de s’y mettre : nous avons numérisé des titres pour adolescents, par exemple. Mais il faut être lucide : cela ne marche absolument pas. Les ados n’utilisent pas les tablettes pour lire, mais pour jouer ! S’ils sont lecteurs, ils lisent sur papier. Nous nous étions lancés dans un projet ambitieux d’application avec un de nos ouvrages. Seulement, il faut des montants considérables (qui peuvent facilement grimper au-dessus de 100 000 francs) et, par ailleurs, il n’existe pas encore de modèle économique. Je me suis donc dit que, pour l’instant, le numérique ce n’est pas notre affaire. Les livres imprimés, notamment les livres tout-carton pour les petits, ont encore de beaux jours devant eux. Nous allons donc continuer à faire ce que nous maîtrisons.

 
Le marché du livre
 
Hachette livre, Editis, le groupe Madrigall (Gallimard) : une très nette majorité du marché du livre est concentré entre les mains de quelques grands groupes éditoriaux. Dans ce contexte difficile pour les maisons d’éditions indépendantes, comment avez-vous fait pour tirer votre épingle du jeu ?
Nous ne jouons pas dans la même cour. A La Joie de lire, on ne cherche pas à séduire, encore moins à racoler : on mise plutôt sur la régularité de la qualité de notre production. Il faut aussi dire que, ces dernières années, de très bons éditeurs sont nés. Nous avons donc de très bons concurrents et c’est plutôt stimulant. Et puis, nous avons pris notre temps. Dans l’édition, il y a deux façons de faire tout à fait différentes : soit, comme moi, on commence petit à petit et on construit un catalogue lentement mais sûrement ; soit on fait une étude de marché pour cibler ce qui manque et on fonce dans cette direction. Certes, celui qui prend la deuxième voie ira commercialement plus vite que nous, mais dans la durée il me semble que c’est un peu le lièvre et la tortue. 
 
Dans un entretien télévisé accordé à la TSR (ancêtre de la RTS) en 1966, Paul Robert, fondateur de la librairie La Joie de lire, déclarait à propos du livre pour enfants : « Ça doit plaire avant de rapporter ». Est-ce un principe qui, selon vous, peut toujours s’appliquer dans le marché du livre actuel ? Comment faites-vous pour conjuguer préoccupations financières et choix éditoriaux ?
Comme je vous le disais plus tôt, c’est uniquement une question d’équilibre. Nous savons que tel livre devrait nous emmener à un certain point financièrement parlant, pour tel autre on l’ignore. L’un dans l’autre, cela devrait à peu près fonctionner… Cela dit, il est tout à fait évident que nous ne tiendrions pas sans subventions. On ne peut que remercier la ville de Genève, le canton de Genève et la Confédération pour leur soutien. Même si ce ne sont pas toujours des montants mirobolants, ils sont néanmoins indispensables. Il est primordial de le rappeler.


A vos souhaits...
 
Les enfants le savent bien : une fois qu’ils ont soufflé toutes les bougies de leur gâteau d’anniversaire, ils doivent formuler un vœu. Quel est le vôtre pour l’avenir de La Joie de lire ?
Je souhaite que La Joie de lire demeure au-delà de moi-même et qu’elle soit pérenne. Je ne fais pas partie de ces gens qui cassent leur jouet avant de s’en aller.

 
 
Pour son 30e anniversaire, La Joie de lire vous propose...
 
Côté évènements :
  • Dans le cadre du Salon du livre et de la presse de Genève, qui aura lieu à Palexpo du 26 au 30 avril, les éditions La Joie de lire prendront part comme chaque année à plusieurs débats et animations. Sur fond de cor des alpes, elles y présenteront notamment une nouveauté 100% helvétique : La Poya, un magnifique leporello de l’illustratrice fribourgeoise Fanny Dreyer. A ne manquer sous aucun prétexte !

  • A l'occasion de la 8e édition du Livre sur les quais, qui se déroulera à Morges du 1er au 3 septembre, la parole sera donnée aux auteurs-phares de La Joie de lire : au cours d’un débat, ils seront invités à parler du catalogue de la maison d’édition et de leurs différents « coups de cœur ».
  • En septembre, la Bibliothèque de Genève proposera une petite exposition d’affiches de La Joie de lire, ainsi que des conférences données par Peter Stamm, Germano Zullo ou encore Sylvie Neeman.
  • Enfin, au début du mois d’octobre, le théâtre Am Stram Gram mettra La Joie de lire à l’honneur en organisant un bal littéraire. A cette occasion, l’exposition La Joie de lire, la joie d’éditer, qui s’est tenue du 24 février au 14 avril à la médiathèque Françoise Sagan à Paris, sera reproposée au public suisse. Mettant l’image à l’honneur, cette exposition est également l’occasion de (re)découvrir les collections mythiques qui ont fait le succès de la maison d’édition genevoise.
 
 
Côté publications :
 
La Joie de lire sortira, au mois de mai, La graine et son fruit, un album écrit par Alexis Jenni – lauréat du prix Goncourt 2011 pour son roman L’art français de la guerre – et joliment illustré par Tom Tirabosco. Sera aussi publié un roman inédit signé Romain Puértolas, l’auteur de L'extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea.
 
La Joie de lire poursuit également son travail de valorisation du patrimoine. En plus de la publication de La Poya et de la réédition de Corbu comme Le Corbusier, la maison d’édition réimprime le Robinson suisse de Johann David Wyss, adapté par Peter Stamm, qui fut un succès énorme au XIXe siècle, en pleine mode des robinsonnades.  
 
Enfin, La Joie de lire lancera La Joie d’agir, une toute nouvelle collection sur le théâtre. 


21.04.2017
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