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Les albums d'activités et les albums à colorier

Par
Michel Defourny
L'édition pour la jeunesse est riche de contes, de récits, d'albums, de documentaires, et de romans, mais, par-delà, des éditeurs et des plasticiens ont imaginé d'autres types de livres. Des albums, supports d'activités ou de jeux, des albums à découpage ou à coloriage qui sollicitent la main de l'enfant et sa créativité. Certains d'entre eux racontent des histoires, d'autres pas, certains offrent de la documentation, d'autres, encore, initient à une technique ou à un art. On se propose ici de passer en revue quelques titres représentatifs de cette orientation... Quelques titres seulement ! On commencera par l'actualité, avec Petit Carreau de Tosca, un album sorti, cet automne, chez Michel Chandeigne, dont la maison est vouée principalement aux cultures lusophones.

Petit Carreau

Les azulejos, ces petits carreaux de faïence émaillée, tantôt bleu cobalt sur fond de glaçure blanche, tantôt polychromes ont fait rêver Tosca, une artiste plasticienne formée au dessin et à la gravure, à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, qui développe depuis dix ans une recherche architectonique et sculpturale appliquée au carton, son matériau de prédilection.

Au Portugal, motifs géométriques ou motifs figuratifs brillent aux façades des édifices religieux et des palais, ornementent des jardins ou illuminent des intérieurs. Sans doute, Tosca a-t-elle été fascinée par la représentation des animaux, des grotesques et des monstres qui ornent les murs de la Quinta du Marquis de Fronteira, aux portes de Lisbonne ?

Son livre, Petit Carreau, donne la parole à un « carreau de faïence » qui raconte le voyage qu'il a fait autour du monde à l'époque des Grandes Découvertes. Son carnet est peuplé des
« bêtes » qu'il a vues ou entraperçues aux quatre coins du monde, en Europe, en Asie, en Afrique, et en Amérique. Non seulement, il les a dessinées et coloriées, mais il a recueilli à leur sujet des anecdotes et des récits légendaires, imprimés dans cet album sur un papier qui a pris la couleur du carton, si cher à Tosca.
Non contente de proposer un bestiaire visuel et narratif, et d'offrir des informations contextuelles, en fournissant une carte illustrée inspirée des portulans, un tableau chronologique et un « vocabulaire », Tosca a voulu que son lecteur découvre les techniques de l'assemblage, la richesse des coloris et des motifs des azulejos. Elle a voulu, en outre, que son lecteur voyage, à son tour, le long de la route des épices, faisant étape aux endroits où « Petit Carreau » a rencontré des merveilles ou a couru des risques. En d'autres termes, en même temps que livre à lire, cet album est un livre à jouer (jeu de l'oie, jeu des sept familles, devinettes) et un livre d'activités. Car, en découpant les rabats de la couverture et en assemblant des « morceaux de céramique », les joueurs constitueront un dragon géométrique ou décoreront une maison à construire dans laquelle les pièces des jeux seront rangées.



Kô et Kô

Ce n'est pas la première fois que les éditions Chandeigne sollicitent la main de l'enfant. En 2005, Anne Lima qui dirige la « série illustrée » avait réédité Kô et Kô, un album mythique, paru en 1933, à la Galerie Jeanne Bucher. Celui-ci associait un texte du poète Pierre Guéguen, transcrit à la main et mis en images par l'artiste portugaise Maria Helena Vieira da Silva ; il était accompagné de deux planches à découper. Kô et Kô raconte les aventures périlleuses et merveilleuses de deux petits Esquimaux qui s'aventurent sur la plaine de neige à la recherche du soleil. En dernière page, on pouvait lire : « Cet ouvrage sera accompagné de deux planches sur lesquelles sont représentés les êtres et les objets qui figureront dans l'histoire de Kô et Kô. On devra les découper et les plier pour les faire figurer à chaque page, comme le texte l'indique, une fois le livre mis debout comme un décor. » Jeu de découpage, de pliage et jeu d'associations transforment le livre en un petit théâtre imaginé par une des grandes artistes du 20e siècle.

Les années trente et le Père Castor

Dans les années 30, les premiers albums du Père Castor font la part belle aux découpages, pliages et coloriages. « C'est parce que ces livres apportaient des jeux constructifs que ces albums furent placés sous le signe d'un animal voué d'instinct à la construction » expliquait Paul Faucher, à Girenbad, en 1957. Dans la perspective des courants éducatifs novateurs d'alors, l'éditeur voulait offrir aux enfants des albums outils. Grâce à eux, ceux-ci se construiraient dans l'autonomie en développant des compétences qui passent d'abord par le corps et par le perfectionnement de la dextérité manuelle. Après un apprentissage progressif de techniques diverses, l'enfant réaliserait, dans un second temps, des productions personnelles. Pour mener à bien son projet, Paul Faucher recrute des créateurs héritiers des avant-gardes des premières décennies du 20e siècle, des artistes venus de Russie, des pays de l'Est et d'Allemagne.

En URSS, l'édition jeunesse s'était hissée à un réel niveau artistique. Poètes, écrivains et plasticiens avaient révolutionné le secteur. Par-delà la lecture, il s'agissait de promouvoir l'activité de l'enfant. Dans l'Histoire de deux carrés, El Lissitzky exhortait son lecteur à passer à l'acte: « Prends du papier, des cubes, plie, colorie, construis… » Dans les poèmes qu'il avait composés pour Samozveri ou Animaux à faire soi-même, Serguei Tretiakov donnait des filons pratiques pour se déguiser en éléphant, tortue ou autruche. Et pour
illustrer ce recueil, Varvara Stepanova avait réalisé des sculptures en papier que photographia Alexandre Rodtchenko. Les formes et les volumes de ses animaux et de ses figurines humaines, conformément aux principes du constructivisme, tendaient vers l'abstraction géométrique. Ceux-ci pouvaient facilement être imités par les enfants.

L'apport des artistes étrangers en France

Nathalie Parain, née Natacha Tchelpanova, formée aux Vhutemas (les Ateliers supérieurs d'art et de technique, créés en 1920 à Moscou), est la première des artistes russes qui travaillèrent avec le Père Castor. Les deux premiers livres qu'elle publie chez lui paraissent en 1931 : Je fais mes masques et Je découpe, dont la démarche est approfondie, l'année suivante, dans Crayons et Ciseaux qui combine découpage et coloriage. Ribambelles, également paru en 1932, s'apparente aux découpages traditionnels, tandis que Ronds et carrés constitue presque un manifeste du constructivisme. Toute réalité paraît réductible à une figuration géométrique à travers la combinaison de formes simples. C'est un langage nouveau qui est présenté aux enfants. Et pour permettre à chacun de maîtriser ce nouveau langage, des planches à découper sont proposées en fin d'album ; elles ressemblent à un jeu de construction en deux dimensions, bien rangé dans sa boîte. D'autres titres de Nathalie Parain paraîtront ultérieurement, aussi bien des albums de jeux d'associations, de découpages que des histoires illustrées, un genre dans lequel la future illustratrice des Contes du chat perché de Marcel Aymé excella également.

Autre artiste russe, Hélène Guertik enrichit le catalogue du Père Castor d'une dizaine de titres parmi lesquels cinq albums à colorier : Des fruits (1935), Des légumes (1935), Des oiseaux (1935), Des poissons (1935), Des reptiles (1938). Paul Faucher, dans sa correspondance, commente cette série en ces termes: « L'image à colorier, apparaissant en négatif sur un fond de couleur a pour but d'empêcher l'enfant de suivre servilement un contour donné, de l'inciter à procéder par touches de couleur, de garnir le fond de manière à ce que ces touches de couleur – même rapides – s'organisent dans l'ensemble que doit être une page, un dessin ou un tableau : de l'inviter à découvrir une certaine vérité artistique qui n'est ni la copie ni l'interprétation. »

Comment passer sous silence, parmi les titres emblématiques créés par des artistes russes installés en France, Mon jardin, proposé, en 1936, par Alexandra Exter, auteur par ailleurs des fameux Panoramas ? Découpage, collage, montage permettent à l'enfant de structurer trois espaces, un potager, un verger, une roseraie. Faut-il rappeler qu'Alexandra Exter fut peintre et créatrice d'extraordinaires marionnettes, d'étonnants costumes et de décors fantastiques, à la pointe des recherches théâtrales et cinématographiques menées en Russie, avant, pendant et après la révolution ?

Fuyant l'installation du régime nazi, Albert Mentzel avait émigré en France. Au Bauhaus, il avait participé aux ateliers de Josef Albers, Paul Klee, Wassily Kandinsky et Oskar Schlemmer. Chez le Père Castor, il publie plusieurs maquettes de villages régionaux, mais son ouvrage le plus important est Le cirque animé, qui paraît en 1938. Sans doute peut-on y percevoir l'influence d'Oskar Schlemmer, dans le traitement des personnages et du mouvement.

Dans les années 40 et 50, Paul Faucher, parallèlement à l'édition de récits, de contes, de jeux à caractère pédagogique et d'imagiers destinés aux plus petits, poursuivra avec Pierre Belvès ses publications d'albums de coloriage et de découpages. Il faudra revenir un jour sur l'important travail mené par Pierre Belvès à l'Ecole du Père Castor, ainsi qu'à « L'Atelier des moins de treize ans » du Musée des Arts décoratifs de Paris.



Robert Delpire, Actibom et Multibom

Le secteur jeunesse connaît en France de grands bouleversements dans les années 50 et 60 avec la création de nouvelles maisons, avec de nouvelles tendances artistiques et littéraires, et avec d'autres conceptions de l'enfance et de l'éducation. Parmi les artisans de ce changement de cap, Robert Delpire brille par son indépendance et ses audaces. Dans la collection « Dix sur dix », il publie, de 1955 à 1967, Hans Fischer, André François, Reiner Zimnik, Alain Le Foll, Jacqueline Duhême, Claude Roy et plus discrètement Bernard Noël.
En 1967, il lance la collection « Actibom », identifiable par son très grand format. « Acti comme actif, Bom comme album » explique la première page de Robinson Crusoé, titre n°1 de la série. L'enfant y est directement interpellé sur un ton familier. « Actibom est un livre dont il ne suffit pas de tourner les pages. Regarde-le bien : il peut faire ce que tu veux. Une histoire ? Voilà, il raconte. Une image ? A toutes les pages, il en a plein les pages.
Des images très belles en noir, mais que tu peux aussi colorier, enluminer, détacher, accrocher, offrir. Ainsi, chaque image, tu la refais à ta façon et quand elle te satisfait, tu la détaches, tu l'encadres, et c'est un tableau à toi. Maintenant, à toi de jouer. »

Tout est dit dans ces quelques lignes. Robinson Crusoé, Les larmes de crocodile, Les Explorateurs, Cow Boy, Tarzan... racontent des histoires passionnantes, tandis que les illustrations en pleine page, parfois en double page, s'offrent au coloriage. Bernard Noël qui a écrit, dans une langue superbe, l'ensemble des textes, à l'exception de l'album d'André François, s'est laissé emporter par les images de Grandville, de F.A.L. Dumoulin ou Burne Hogarth, dont les agrandissements spectaculaires ont décuplé la puissance, la théâtralité et le mouvement. Au
récit, il a joint, en guise de légendes des illustrations, de subtiles indications qui aident à interpréter l'image par la couleur : tout un art de la suggestion.
La seconde collection « Multibom », éditée parallèlement, se veut délibérément inclassable ! Ceci n'est plus un livre, précise l'avertissement : « Je suis multiple ». Découpage, montage, jeux, infos à lire, documents à décoder : des créations
collectives réalisées par l'ensemble des collaborateurs de Robert Delpire, qui s'amusaient comme des enfants ou des petits fous.

Albums à colorier de la fin du 20e siècle

Alors qu'il était parfois contesté, l'album à colorier a continué à faire carrière pendant les dernières décennies du 20e siècle. Particulièrement représentative à cet égard : la collection initiée par le CAPC (Musée d'Art contemporain de Bordeaux), qui a publié des albums à colorier de Gilbert & Georges, Jean-Pierre Raynaud, Claude Viallat, Robert Combas. A noter que dans cette même série, Gérard Garouste a proposé une interprétation scénique du Chant XIV de la Divine Comédie de Dante. Et ce n'est pas tout, d'autres plasticiens ont fait paraître çà et là des feuillets, des albums ou des frises narratives, en insistant sur l'appropriation personnelle de l'enfant qui doit se sentir libre dans son barbouillage et ses griffonnages. Quelques noms, peut-être ? Andy Warhol, Keith Haring, Ianna Andréadis, Anne Leloup, Taro Gomi.

Et déjà, d'autres artistes du 21e siècle ont pris le relais. Comme Corinne Sentou, auteur en 2007 d'un herbier et un bestiaire qui ont vu le jour à la Fondation Cartier pour l'art contemporain.
Comme les illustrateurs, graphistes, graveurs, dessinateurs, auteurs de bandes dessinées qui se sont donné rendez-vous, dans Color Star, en 2004, à l'enseigne de « Un sourire de toi et j'quitte ma mère ». Et comme tant d'autres encore, qu'accueillent des maisons comme Panama, Le Seuil, Autrement...

Les nombreuses rééditions d'anciens albums d'activités ou d'albums à colorier, chez les Amis du Père Castor, chez Michel Chandeigne, chez Palette, de même que les créations contemporaines dispersées
chez de petits éditeurs témoignent de l'étonnante créativité d'un secteur trop souvent ignoré par la critique et dont l'histoire reste à écrire.


Cet article a paru dans PAROLE, une publication de l'Institut suisse Jeunesse et Médias
(www.JM-AROLE.CH)
Michel Defourny est Maître de conférences à l'Université de Liège. Spécialiste du livre d'images et du documentaire, auteur de nombreux articles et ouvrages, il est également chargé de mission au Ministère de la Culture de la Communauté française de Belgique.
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