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Amélie Buri: l’art de mettre les mots en couleurs

L’illustratrice vaudoise se distingue aussi bien par ses nombreux styles de dessins que par la diversité des méthodes artistiques utilisées. Mais son but reste toujours le même: pousser les enfants à réfléchir et à s’ouvrir au monde.

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Véronique Kipfer
9 décembre 2022
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L'illustratrice Amélie Buri en compagnie de quelques-uns de ses livres (© Véronique Kipfer)

En montant le petit escalier taillé dans la pierre, puis en poussant le portail en bois qui grince légèrement, on pourrait croire qu’on entre tout droit dans le monde des contes de fées. Et il faut bien avouer que c’est un peu le cas. Car s’il existe une fée des couleurs, c’est bien elle: l’illustratrice vaudoise Amélie Buri. La voilà qui apparaît justement, dans une robe ornée de feuilles et de fruits qui ne fait que renforcer cette première impression. Et pour parfaire le tout, elle nous fait entrer dans son atelier nimbé d’or… «C’est vrai qu’ici, j’ai toujours une belle lumière!», confirme joyeusement la jeune femme, qui a aménagé chez elle, au rez-de-chaussée de sa grande maison à La Sarraz, une pièce douillette aux murs peints en jaune pâle.

Deux mondes en un
Dans cet espace hors du temps, deux bibliothèques emplies de classeurs, de livres et de cartons jouxtent deux grands bureaux en face à face: «L’un m’accueille pour la partie analogique de ma création, et l’autre pour la partie numérique. Ce sont deux approches complémentaires et qui me plongent dans des états d’esprit différents… Et de toute manière, je n’aurais pas la place de mettre tout mon matériel au même endroit», explique l’artiste, en montrant ses deux grands écrans, ainsi que les bouquets de crayons, stylos et pinceaux, plantés dans des bocaux.

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Deux grands écrans, mais aussi de nombreux stylos, crayons et pinceaux: l'atelier d'Amélie Buri est bien équipé, ce qui lui permet de varier les plaisirs en explorant différentes techniques (© Véronique Kipfer)

C’est qu’Amélie Buri est une dessinatrice hyper polyvalente: encre de Chine, aquarelle, peinture acrylique, collages, elle s’essaie à tout, toujours avec autant d’enthousiasme et de talent. «Je suis très curieuse, et j’adore expérimenter de nouvelles méthodes et des styles différents», confirme-elle en souriant. «Au point que n’ayant pas de formation académique, cela m’a beaucoup complexée d’avoir l’impression de ne pas posséder de “patte” personnelle. Et cela continue à me mettre mal à l’aise, parfois… mais j’ai fini par me dire qu’il existe quand même bel et bien un fil rouge à mes illustrations: moi! Et Denis Kormann, que j’ai rencontré dernièrement et dont j’admire énormément le travail, m’a dit que c’était au contraire une grande chance de pouvoir s’offrir cette liberté d’expérimentation

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Un album en duo et un autre en solo: «Trois p'tits chats & Les bulles de Noël» (© Les histoires de Sabri) et «Partir: le voyage de Rayan et son doudou» (© OPEC, Ouverture, éditions Olivétan)
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À chaque livre son identité visuelle
C’est ainsi qu’on la connaît souvent pour ses dessins colorés et joyeux, qui paraissent régulièrement aussi bien dans la presse écrite que dans différents livres jeunesse, comme par exemple Au fil de la vie: Pierrot découvre les fêtes chrétiennes d’Armin Kressmann (éditions OPEC, 2016), la série Les aventures de Julium de Sissy Lou (éditions Bleu Ciel, 2017-2020) ou encore Trois p'tits chats & Les bulles de Noël, de Sabrina Armuzzi (Les histoires de Sabri, 2019). Mais elle a innové il y a deux ans pour son propre livre Partir: le voyage de Rayan et son doudou (OPEC, Ouverture, éditions Olivétan, 2020), en utilisant la peinture acrylique, la gouache et des collages pour soutenir le récit avec des illustrations fortes, où la matière épaisse, organique, souligne le déchirement et la peur d’une famille kurde qui a dû fuir son pays. Quant à l’ouvrage Hasan venu d’ailleurs, de Mary Wenker, qui vient de paraître aux éditions Loisirs et Pédagogie, l’illustratrice a décidé de le parer de dessins à la craie aquarellable combinée à la peinture numérique, pour apporter, là encore, une intensité visuelle à l’histoire de ce jeune réfugié mineur. «Pour créer un livre, je commence par réunir mes croquis initiaux en un petit carnet, afin de contrôler l’enchaînement sur un tout petit format. Puis je scanne les dessins, et la suite du chemin dépendra de la technique: soit je décalque pour poursuivre à la peinture, à la craie ou au crayon; ou alors j’enchaîne numériquement. Mais le plus souvent, je mélange et j’alterne les deux approches. C’est un constant va-et-vient entre le papier et l’écran

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Que d'étapes entre les petits croquis originaux et les planches finales dans un plus grand format! (© Véronique Kipfer)

Des sujets porteurs
Très sensible aux sujets de différence et de migration – «À l’âge de 12 ans, je rêvais de sauver le monde. Avant d’être illustratrice, j’ai ainsi passé un diplôme d’infirmière, j’ai voyagé en Asie et en Amérique latine, et ai travaillé un certain temps dans une ONG au Mexique. Là-bas, c’était moi qui étais l’étrangère, et j’ai eu ­besoin d’aide pour m’intégrer.» – Amélie Buri aime illustrer des livres qui véhiculent un message et peuvent être lus à l'école ou en famille, de manière à ce que l’adulte soutienne l’enfant dans sa réflexion et son apprentissage. Elle a ainsi aussi orné de couleurs pleines de joie et d’espoir Camille aux papillons, de Mary Wenker, paru en 2021 aux éditions Loisirs et Pédagogie et qui aborde le sujet de l’identité de genre chez les plus jeunes.

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«Camille aux papillons» et «Hasan venu d'ailleurs»: deux albums en faveur de la diversité (© LEP,  © LEP, © Véronique Kipfer)

En parlant d’enfant, justement: on entend soudain une porte s’ouvrir au-dessus de nos têtes, puis une galopade à travers la pièce. «C’est Briac, mon fils de 2 ans, qui vient de rentrer avec ma belle-maman», explique l’artiste, les yeux brillants. «Quand je travaille, je préfère rester dans ma grotte et ne pas monter l’embrasser, sinon il a de la peine à me laisser repartir…»

J’en profite pour jeter un regard curieux à la fameuse “grotte”, et surtout à un grand panneau métallique accroché contre le mur à droite, couvert de feuilles et de dessins: annonce d’un marché de Noël, portrait noir-blanc du Che, vieilles photos, esquisses de nu, faire-part de naissance de Briac et aquarelles, mais aussi bons de rabais, horaires de la Poste et timbres… «Au départ, c’était un Mood Board, que j’ai utilisé durant mes dix ans de gestion de la communication visuelle de l’Institution de Lavigny. Mais je réalise qu’il comporte maintenant beaucoup de mes créations et est devenu davantage un Wall of Fame depuis que je l’ai installé ici... Je redécouvre d’ailleurs de tas de choses que je n’avais plus jamais regardées, voire complètement oubliées, ça fait plaisir! Mais il faudra que je trie un peu tout ça et que je rajoute d’autres sources d’inspiration…»

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Le foisonnant «Mood Board/Wall of Fame» d'Amélie Buri (© Véronique Kipfer)

Idées à foison
Car comme toute artiste digne de ce nom, Amélie Buri déniche des idées de dessins absolument partout. Et tout élément, même le plus anodin, peut soudain enflammer sa créativité: «Une simple feuille d’arbre sur un trottoir suffit», confirme cette dernière. «Mais ça peut être aussi un article dans un magazine, une scène de rue, un rêve que je fais durant la nuit… Je suis dans un état de veille permanent. Il existe un guide de créativité d’Austin Kleon, intitulé Steal Like an Artist. Je trouve que c’est un bon résumé de notre métier: on grappille des idées partout, on les transforme et on les ressort à notre sauce. Depuis les peintures rupestres de Lascaux, je pense que l’homme ne fait que ça: tirer des idées de son environnement et les réinterpréter avec son propre regard

L’une de ses grandes sources d’inspiration? Les livres pour la jeunesse. «Je me fournis beaucoup en Suède, le pays de ma maman où, depuis cinquante ans, les livres pour enfants sont d’une qualité incroyable et d’une très grande diversité, mais je suis aussi les créations d’artistes d’autres pays. Dernièrement, j’ai par exemple découvert le travail de Rebecca Green qui me souffle littéralement: je trouve ses dessins magnifiques, et je suis jalouse de son talent. Quand je vois ce genre de livres, je suis déchirée entre deux sensations contradictoires: d’un côté, je suis immédiatement saisie d’une envie folle de dessiner, et de l’autre, je crains de ne pas arriver à faire aussi bien. Je suis tiraillée entre inspiration et humilité, voire même une forme de découragement.»

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La littérature jeunesse suédoise et Rebecca Green sont des sources d'inspiration pour Amélie Buri (© Véronique Kipfer)

Dessinatrice dès l’enfance
Et pourtant, l’artiste vaudoise possède une expérience hors pair dans le domaine, ainsi qu’un savoir-faire développé depuis son enfance. Preuve en est ce classeur, dans lequel sa maman a réuni tous ses croquis. Ici, un lutin «qui fait pipi dans un pot», dessiné à 3 ans. Là, une sainte Lucie couronnée de ses bougies, esquissée à 5 ans. Plus loin, Jésus qui tend les bras, la maison familiale, des princesses, et encore des lutins qui se parent de davantage de détails au fil des années… «Mes parents ont toujours été bricoleurs, et ma maman dessine très bien. Je me souviens que mon grand-papa de Suède m’envoyait des caricatures par la Poste, et mon autre grand-papa dessinait aussi. Depuis toute petite, j’ai toujours adoré dessiner et mes parents m’ont beaucoup encouragée, ils m’avaient même permis de suivre des cours de dessin quand j’avais de 8 à 10 ans, à Yverdon. Je pense que l’enseignement était en partie un peu trop académique pour une enfant, mais j’ai ainsi appris des masses de choses dont je me sers aujourd’hui encore: la perspective, les mélanges de couleurs… Je me rappelle aussi que le prof m’avait conseillé d’utiliser de l’aquarelle violette pour faire les ombres.» Précieux souvenirs de ses premières années artistiques, ces dessins représentent aussi pour elle “une jolie matière”, source supplémentaire potentielle de création.

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Un classeur rempli de souvenirs d'enfance et un carnet dédié aux projets en cours et futurs (© Véronique Kipfer)

Ces idées, ainsi que la quantité d’autres qui fusent quotidiennement, Amélie Buri les note dans son précieux petit carnet noir, son «disque dur externe»: «Si je le perds, c’est mort, souligne-t-elle avec une grimace. J’y note les comptes-rendus de tous mes projets à la suite, le résumé de mes rendez-vous avec mes clients, et il m'arrive d’y ajouter des croquis, des esquisses de logos, ou juste des petits gribouillages que je fais comme tout le monde quand je suis au téléphone. J’ai toujours entre vingt et trente projets ouverts en même temps pour des institutions, des villes, des associations, des PME ou des privés: ce serait impossible de m’y retrouver si je ne notais pas tout!».

Un bouquet de projets
Au programme de ces prochaines semaines? La démarrage d’un nouveau livre avec Marie Wenker, des illustrations pour un ouvrage des éditions Jobé-Truffer au titre (encore provisoire) Le chat de Lausanne: l’aventure suisse du roi Arthur Mais aussi un spectacle pour une crèche avec la compagnie La Petite Bougie, dont elle avait créé des décors pour son spectacle de marionnettes La Princesse aux petits pets: «On a imaginé un petit concept: Giliane Bussy, la comédienne, crée des contes improvisés avec les mots que les enfants lui donnent. Et je les illustre en direct. Ce n’est pas simple, car on n’imagine pas les mots inattendus que les enfants peuvent proposer, et il faut ensuite dessiner vite et juste! La dernière fois, j’ai dû illustrer un phénix, puis un putois. Ce qui est intéressant, c’est que tous ces projets m’apprennent à aller au contact des gens. Et je réalise que j’y prends beaucoup de plaisir…»

Il est déjà treize heures, et temps de prendre congé. Amélie Buri nous laisse, pour aller chercher le bircher qu’elle s’est préparé, «avec plein de fruits dedans»: une façon, là encore, de jouer avec les couleurs et les textures…

Valoriser la langue et la culture des familles migrantes

Le projet «1001 histoires dans les langues du monde» a été lancé officiellement en 2011 à Lausanne et fait écho avec les livres Partir: le voyage de Rayan et son doudou et Hasan venu d'ailleurs présentés ci-dessus. «1001 histoires» est soutenu par le Canton de Vaud et les villes de Lausanne, Bussigny, Crissier, Ecublens, Morges, Renens et Vevey. Son objectif? Que les familles migrantes allophones puissent consolider leur identité culturelle, tout en s’intégrant plus facilement dans leur pays d’accueil. Et ce, par le biais d’activités tournant autour d’histoires et de comptines rédigées et présentées dans leur langue d’origine.

C’est ainsi qu’en 2022, près de 240 animations ont été proposées dans plusieurs villes vaudoises, dans treize langues différentes. «L’idée est de reconnaître et valoriser les langues de la migration, de manière à permettre aux parents de renouer avec leur culture personnelle et de la transmettre à leurs enfants», explique Bianca Zanini, coordinatrice du projet. «On remarque qu’une relation très positive se construit ainsi dans les familles ayant le livre et les récits comme vecteurs de cette dernière, ce qui représente le premier but essentiel de ce projet. Le second est que cette base relationnelle favorise ensuite le bon développement linguistique des enfants, à la fois dans leur langue d’origine et dans celle du pays d’accueil. Nous avons en effet constaté que, par souci d’intégration, les enfants issus des populations migrantes sont souvent très vite initiés au français, et que les parents ne leur apprennent pas forcément la langue dont ils sont experts. Cela provoque un processus d’acculturation et, en parallèle, de nombreux enfants développent des troubles du langage et de la lecture.»

Les langues dans lesquelles se déroulent les animations ont été choisies en fonction du besoin de reconnaissance qui y est lié, ainsi qu’à leur représentation de la réalité migratoire dans une région donnée. Ainsi, après l’albanais, le portugais, l’arabe, le somali ou encore le turc et le lingala, par exemple, le kurde a été intégré il y a une année, et l’ukrainien en septembre dernier. Des rencontres en mandarin seront également proposées dès 2023.

Afin de favoriser encore davantage l’intégration des familles, les diverses activités se déroulent dans des structures officielles – généralement des bibliothèques ou des maisons de quartier –, où les parents peuvent ainsi avoir facilement accès aux informations liées aux formations professionnelles et au contexte d’accueil préscolaire et scolaire. Les animateurs ont également pour mission de donner des informations et conseils sur les différentes démarches administratives à effectuer. «Cet espace-temps offert par l’intermède du projet est un vrai cadeau, qui permet aux familles de ne pas rester dans l’isolement, mais de trouver rapidement des repères dans leur pays d’accueil», souligne Bianca Zanini.

Bonne nouvelle: depuis février 2022, le canton de Genève propose, lui aussi, de nombreuses activités «1001 histoires dans les langues du monde» aux familles migrantes allophones. Et comme dans le canton de Vaud, toutes les rencontres sont gratuites.


Pour aller plus loin
Visitez le site Internet d'Amélie Buri.
Consultez la page du site ISJM consacrée à «1001 histoires dans les langues du monde».

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