Cheminer, agir, grandir: tracer sa voie parmi les aléas de la vie grâce aux finalistes du Prix suisse du livre jeunesse
Deux albums illustrés, une bande dessinée et deux romans pour ados constituent les finalistes de l'édition 2025 du Prix suisse du livre jeunesse. Nadège Coutaz, membre du jury, nous présente ces ouvrages solidement ancrés dans la réalité des jeunes lecteurs et lectrices.
Deux albums illustrés, une bande dessinée et deux romans pour ados constituent les finalistes de l'édition 2025 du Prix suisse du livre jeunesse. Nadège Coutaz, membre du jury, nous présente ces ouvrages solidement ancrés dans la réalité des jeunes lecteurs et lectrices.

La cuvée 2025: un patchwork riche de la diversité artistique et linguistique suisse
La liste des ouvrages concourant au Prix suisse du livre jeunesse 2025 a de quoi donner le vertige: 114 ouvrages ont été présentés, répartis presque équitablement entre le français et l’allemand, auxquels s’ajoutent un petit nombre de livres en italien et en romanche et plus d’une dizaine d’ouvrages publiés dans plusieurs langues nationales, utilisées parfois simultanément! Quelque 72 maisons d’édition ont participé, proposant des projets variés tant dans le format que dans le style des livres. Pour cette édition, les bandes dessinées et les livres documentaires se sont fait plus rares, tandis que le manga suisse tentait une timide apparition et que l’esthétique fluo amorçait un retour remarqué... Voici les principales tendances des ouvrages proposés pour examen au jury. Ce dernier a accueilli avec plaisir deux nouveaux membres cette année: Camille Luscher et Adriano Montefusco, qui rejoignent Maddalena Müller, Nadège Coutaz et Kathrin Jakob, présidente du jury cette année. Les compétences et les intérêts variés des membres du jury, tout comme leur enthousiasme, ont constitué un indéniable atout pour l’analyse des ouvrages reçus. Le jury a été émerveillé par la cohérence artistique des propositions, portées par une créativité et une inventivité remarquables, tant sur le plan linguistique qu’iconographique. Une attention particulière a été accordée par le jury à la profondeur des messages transmis, à l’originalité narrative et graphique, ainsi qu’à la qualité éditoriale des projets retenus.

Tribulations d’un petit navire et d’une pierre tombale
Avec son parti pris très esthétique et son choix du noir et blanc, À l’eau, premier album retenu par le jury, détone et étonne... Il s’agit d’un projet destiné aux 4-5 ans de l’autrice et illustratrice lausannoise Isaline, publié aux éditions Entreligne. Dans cet album, c’est un bonheur de suivre la jeune Ida qui, «l’hiver, quand l’eau est de plomb, [...] aime se promener au bord du lac». «Demain, je te mettrai à l’eau»: c’est sur ces paroles de la petite fille à son bateau de papier que cet album s’ouvre et... se ferme. Le projet d’Ida sera bientôt déjoué par les aléas de la vie et son navire se trouvera à l’eau par hasard. Ce sont alors les tribulations du bateau sur le Léman que nous suivons, l’album adoptant tour à tour le regard du paquebot qui le bouscule, de la mouette qui le survole ou de l’enfant qui l’a perdu et le retrouve. Vue en plan, vue du dessus…: les perspectives se complètent et la réalité se distord sur la plage. On ne sait plus bien si c’est un phare ou un lampadaire qu’on nous montre, un bateau ou un drapeau? Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent et peu importe, car dans ce livre les limites de la réalité ne dépendent que de l’imagination de celle ou celui qui regarde...
Dans une autre tonalité, le deuxième album sélectionné suit également une voie insoupçonnée. Il s’agit de Das Dorf der Steine [Le village des pierres, NDR], un texte de l’auteur new-yorkais Lawrence Schimel, traduit de l’espagnol par la Zurichoise Eva Roth et illustré par la Bâloise Lena Studer. En raison des couleurs éclatantes, voire chaleureuses, des images, le lecteur peine tout d’abord à croire que le petit chemin de pierre des premières pages va l’emmener directement dans un cimetière. Pourtant, guidé par la main experte de la petite Sonja, qui le conduit sur le chemin de l’invisible, le lecteur comprend vite que l’histoire ne va pas se contenter de parler de perte ni de deuil. Avec douceur et doigté, l’album traite de l’absence des proches par le biais des traces qu’ils laissent gravées dans notre cœur et dont les stèles, «ces pierres qui racontent la vie» (dans l’original: «mit ihren Steinen, die vom Leben erzählen»), deviennent les témoins bien vivants. Avec Sonja et Martin, le jardinier du cimetière, nous faisons la connaissance des habitants de ce lieu à part et nous apprenons à prêter l’oreille à «ce que les pierres racontent sur eux» (dans l’original: «was die Steine über sie erzählen»).

Le sexe, le foot et la fin du monde: trois manières infaillibles d’intéresser les adolescents à la lecture?
Pour l’édition 2025 du Prix, les livres pour les jeunes ont été presque aussi nombreux que ceux pour les petits. Parmi les finalistes, trois ouvrages sélectionnés abordent des thématiques souvent présentes dans les textes destinés au public adolescent: le sexe, le football et la fin du monde. Toutefois c’est la manière totalement novatrice dont les auteurs se saisissent de ces sujets qui a marqué le jury. Parmi eux, on trouve Fucking, fucking schön [Foutrement bien, NDR], une sorte de roman choral construit autour de dix histoires ponctuées d’intermèdes. Il est l’œuvre d’Eva Rottmann, autrice allemande vivant à Zurich, dont le roman, Kurz vor dem Rand [Tout au bord, NDR], figurait parmi les finalistes du Prix 2024. Dans Fucking, fucking schön, la structure complexe et la combinaison de différents moyens d’écriture et de points de vue permettent à l’autrice d’aborder un sujet important et sérieux: la découverte du sexe par les adolescents ainsi que toutes les premières fois dans un sens beaucoup plus large que celui entendu habituellement. Tant de mots différents pour décrire une même réalité, s’étonne même l’un des narrateurs. Le point de vue affuté des adolescents qui se racontent et s’interrogent met à jour les paradoxes de la société actuelle face à la sexualité. Cette épopée émotionnelle adolescente interroge constamment l’idée de norme et dénonce la distance entre ce que le jeune perçoit, ce que les parents veulent bien expliquer et ce que la société montre.
La pression du groupe et la nocivité de certains stéréotypes sur les jeunes se trouvent également au cœur de la bande dessinée Arrêt de jeu, premier ouvrage de l’auteur et illustrateur vaudois Maxime Schertenleib. Dans ce livre qui allie témoignage et analyse sociologique, Maxime, le héros de cette fiction en partie autobiographique, a un rapport particulier avec le football, ce sport, qui, dans sa famille, nourrit les rêves et les espoirs de père en fils. Ce jeune garçon, «fier d’avoir le football pour [se] définir» (p.19) raconte comment le foot, qui était d’abord un plaisir, voire un «moyen d’expression» (p. 49), vire au véritable cauchemar. Il dénonce: «Le foot tel qu’on me le faisait vivre ici m’était étranger» (p. 50). À travers une subtile monochromie de verts, l’histoire dénonce le racisme, l’homophobie, le sexisme, la violence psychologique et physique, rencontrés sur le terrain et dans les vestiaires. Le témoignage de Maxime nous fait vivre l’agressivité de certains entraineurs qui utilisent l’humiliation et la compétitivité à outrance pour dresser les jeunes joueurs les uns contre les autres. Il condamne ainsi l’injonction à la performance et à la victoire dès le plus petit niveau. L’histoire raconte aussi la prise de distance du héros, déclenchée par la découverte du dessin puis par la lecture de textes féministes. Celle-ci permet au jeune héros de ne pas renoncer à son sport préféré et de parvenir à lui «trouver un ailleurs dénué de violences» (p.110). Le héros en est convaincu, les garçons doivent dénoncer ces injonctions qui les font souffrir, car c’est à ce titre que le football pourra continuer de briller dans le cœur des jeunes.

À l’instar du chemin coloré qui, dans Das Dorf der Steine, nous invitait à changer notre regard sur la mort, le récit de fin du monde de Iuna Allioux, Demain n’aura pas lieu, donne au lecteur une furieuse envie de vivre. Le roman de cette Française résidant en Suisse et publié chez Sarbacane a vu le jour suite à une question lancée entre amis: «Que feriez-vous s’il vous restait trois jours à vivre?» Pour y répondre, l’autrice choisit une voie tout à fait singulière empreinte d’une grande sensibilité littéraire. Bien qu’il remplisse les attentes du récit pour adolescents en traitant de thèmes comme l’identité, la famille, l’amour, Demain n’aura pas lieu semble loin d’être pour autant calibré à l’avance. Mêlant différents genres et niveaux de lecture, le roman, par la voix de sa narratrice Asumi, interroge aussi l’incohérence du monde des adultes face à ces réalités et à son urgence. Par sa double culture et son amour de la littérature, Asumi, sorte de jeune fille poisson, trouve dans la littérature et dans des amitiés singulières une manière acceptable d’habiter une terre menacée par le dérèglement climatique. Le dénouement est surprenant mais reste cohérent avec le reste de l’ouvrage. On se surprend à avoir envie de vivre une fin du monde en si belle compagnie... Et de finir sur un poème:
«Ma belle lumière du soleil
On ne s’oubliera jamais» (p. 190)
Avec cette cuvée 2025, la littérature jeunesse suisse confirme sa richesse et sa capacité à renouveler les regards, interpellant autant les jeunes lecteurs que les adultes qui les accompagnent. Nous vous donnons donc rendez-vous le 31 mai aux Journées littéraires de Soleure pour savoir lequel, parmi ces passionnants ouvrages, sera désigné vainqueur.
Bibliographie
- À l’eau, d'Isaline. Romanens: Entreligne, 2024.
- Das Dorf der Steine, de Lawrence Schimel (texte), Lena Studer (illustrations) et Eva Roth (traduction de l'espagnol). Zurich: Atlantis, 2024.
- Fucking, fucking schön, d'Eva Rottmann. Berlin: Jacoby&Stuart, 2024.
- Arrêt de jeu: journal d’un footballeur mal dans ses pompes, de Maxime Schertenleib. Saint Avertin: La Boîte à Bulles, 2024.
- Demain n’aura pas lieu, de Iuna Allioux. Paris: Sarbacane, 2024.