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Des yeux qui lisent le monde d’une manière kinesthésique. Rencontre avec Suzanne Arhex, illustratrice jeunesse

Il y a un mois, jour pour jour, nous rencontrions Suzanne Arhex dans le cadre du Livre sur les quais. Festival littéraire morgien dont la richesse du programme n’est plus à démontrer, Le Livre sur les quais avait, cette année, pour hôte d’honneur l’Islande. Contrée de fjords et de légendes, ce pays occupe une place de choix dans le parcours de Suzanne Arhex.

Monique Kountangni
4 octobre 2022
Suzanna Arhex Ricochet
L'autrice et illustratrice Suzanne Arhex répond à quelques questions pour Ricochet! (© Clémence Delbecq)

Monique Kountangni: Pour débuter, j’ai une question un peu naïve: comment es-tu devenue illustratrice jeunesse?
Suzanne Arhex: Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours voulu faire ce métier. Quand j’étais toute petite, je voulais peindre, je ne connaissais pas d’autres métiers artistiques. À partir du moment où j’ai appris à lire, l’envie est venue tout de suite. Quand j’ai terminé le lycée, j’ai fait des études d’art. J’ai suivi une formation d’illustration à Bruxelles, à l’académie des Beaux-Arts pendant 5 ans. C’est une formation axée sur le livre et sur le rapport texte-image. Et moi ça me convenait vraiment, j’avais envie de faire de l’album. C’est vraiment le format livre qui m’intéresse. C’est comme ça que c’est arrivé.

C’est un choix conscient, tu dirais?
Oui. Je n’ai jamais questionné cette voie. Ça a toujours été logique. Je crois que c’est quand j’ai commencé à lire des J’aime lire, des Tom Tom et Nana que c’est venu.

C’est quand même rare d’avoir une conscience aussi affirmée si jeune de ce qu’on souhaite faire?
Oui. C’est une chance. Je n’ai jamais été trop en errance. Je ne me suis jamais posé trop de questions sur le fait d’exercer ce métier. Par contre, pendant toutes mes études, je me suis demandé comment j’allais faire pour gagner ma vie. C’est tout de même une réalité économique un peu difficile. J’avais évidemment peur de ne pas y arriver. On peut faire cinq ans d’études et ne jamais se faire éditer. J’avais donc ce genre de questionnements mais pas sur le fond du métier.

Là ce que j’entends aussi, c’est qu’au-delà de cette conviction et cette clarté très jeune finalement, il y avait aussi cette conscience de la réalité économique de ce choix? Ça veut dire que pour toi, très tôt, c’était clair que tu serais slasheuse, autrement dit que tu exercerais plusieurs métiers en parallèle?
Oui. La question des revenus, je pense que j’ai commencé à en prendre conscience pendant les études parce qu’on en parlait beaucoup entre nous et parce que notre professeure nous la rappelait très régulièrement. L’angoisse avant c’était vraiment de ne pas réussir à publier de livre. La logique pour moi c’est que j’allais être graphiste – alors que je n’ai absolument pas de formation de graphiste et aucune compétence dans ce domaine – ou alors faire des ateliers avec les enfants. Je ne savais pas comment j’allais faire concrètement. D’ailleurs, parmi les gens avec qui j’ai étudié et qui sont illustrateurs·rices, on a tous·tes inventé nos métiers parallèles, chacun·e à sa manière.

La guerre des bisous, Massime chasseuse de mouches, Suzanne Arhex
Suzanne Arhex fait ses premiers pas dans l'édition jeunesse chez Gallimard avec «La guerre des bisous» (2014) et «Massime: chasseuse de mouches» (2018) (© Gallimard Jeunesse)

Pour toi, comment est-ce que ton puzzle de slasheuse s’est mis en place?
J’ai eu beaucoup de chance parce que mon métier alimentaire – je fais de la peinture en décor de cinéma et de théâtre –, je l’adore: c’est un luxe énorme. C’est un métier intermittent qui me laisse beaucoup de temps pour faire autre chose. Entre deux chantiers, j’arrive à me créer des plages de travail consacrées au livre. Par exemple, septembre et octobre sont des mois bloqués pour imaginer une nouvelle histoire. J’ai une famille qui vient un peu du cinéma donc c’est un milieu que je connaissais même si le décor est un monde en soi. Quand j’ai terminé mes études, j’ai fait un programme Erasmus en Islande la dernière année, en Master 2. Après l’Islande, je n’avais plus d’appartement à Bruxelles. Je suis rentrée chez ma mère à Paris. Là, c’était un peu l’errance. J’ai été contactée par une copine qui bosse à la déco parce qu’il y avait un poste de troisième assistante en cinéma, une «petite main» sur un film d’époque pour meubler une épicerie des années cinquante. On a desserti des conserves et collé de fausses étiquettes. Trois mois plus tard, j’ai fait un stage en peinture et je me suis dit que c’est la voie que je souhaitais emprunter. Professionnellement, j’ai eu de la chance parce que tout a été très fluide: ça m’a plu, ça a été possible et compatible. J’aurais eu beaucoup de mal à me discipliner dans un travail à mi-temps. Certaines personnes en seraient malheureuses, moi cela me convient mieux d’avoir une vie coupée en deux.

C’est donc un métier peintre en décor de cinéma et théâtre que tu as appris sur le tas?
Oui. Cela dit, dans mes études d’art, j’avais appris la fabrication des couleurs. C’est une grosse part de mon travail de décor de savoir reproduire des teintes-raccord. Je savais manipuler des pinceaux même si ce n’est pas du tout les mêmes échelles parce que je dessine très petit [NDLR comme illustratrice]. Il y a des points communs entre mes deux métiers. Par exemple, il y a une partie de mon travail de peintre en déco qui consiste à vieillir des portes, des murs avec des patines de vie. C’est un travail d’observation et quand on dessine on regarde. Il y a des choses que je ne regardais pas avant et que je regarde pour le décor. Par exemple, les écorces des arbres, les moisissures, la rouille et d’autres matières. Ce sont des éléments que je ramène dans mes dessins alors qu’avant je n’y aurais pas pensé. Et inversement. Il y a un rapport à l’observation des éléments et des détails qui font que quelque chose devient vivant.

On peut dire que tes «slash» se nourrissent?
Oui, je trouve et à bien des égards. J’essaie de faire des livres toute seule, c’est-à-dire d’écrire et de dessiner. Cela m’arrive aussi de dessiner et/ou d’écrire pour d’autres. Le métier d’illustratrice est assez solitaire et je l’exerce dans un espace de travail relativement exigu. Je dessine sur du papier, en petit format, type A3. Par contre, quand je pars sur un décor, c’est du travail d’équipe, sur de grands murs. Ça me permet de me reposer et inversement. Quand j’en ai marre du chantier et du monde, je me retrouve dans mon univers et ça me fait du bien.

Il y a cet équilibre qui se crée grâce aux deux activités. L’une plus solitaire et l’autre plus en lien?
Oui l’autre plus physique, en groupe. C’est un travail d’équipe.

Avant de plonger dans ton cœur de métier pour lequel nous nous rencontrons aujourd’hui, peux-tu nous dire quel est l’élément déclencheur qui t’a menée de Paris à Bruxelles puis à Reykjavik avant un retour à Paris?
Bruxelles, parce que j’étais déterminée. Je voulais faire des études d’illustration. À Bruxelles, il y a au moins trois écoles publiques qui proposent un cursus d’illustration; ce qui n’était pas le cas en France. À mon époque, en 2005, il y avait peu d’écoles publiques proches et elles étaient hyper sélectives. Les choses ont évolué depuis. Aujourd’hui, aux Beaux-arts de Paris, il y a une section bande dessinée qui n’existait pas alors. À mon époque, l’illustration jeunesse, en France, c’était le parent pauvre, considérée ni comme de l’art ni comme du graphisme, perçue comme un bâtard entre les deux. C’est ce que j’ai ressenti, peut-être que je me trompe. Aujourd’hui, je trouve qu’il y a une évolution et une considération de l’illustration jeunesse qu’il n’y avait pas ou moins autrefois. Les livres jeunesses et les albums sont maintenant considérés comme une catégorie à part entière. L’illustration jeunesse est perçue comme un vrai métier et il y a des adultes avec ou sans enfant qui achètent des albums jeunesse pour leur propre plaisir. Et puis, Bruxelles parce qu’il y a une histoire de l’illustration et de la bande dessinée qui fait que c’était LA maison, la terre de «l’illu.». Ça m’a fait du bien de quitter Paris et de m’ouvrir. À l’académie des Beaux-Arts à Bruxelles, on était une super promo. Mais, petit à petit, tout le monde est parti. Je me suis retrouvée seule en 5e, les autres ont arrêté ou changé d’école. Moi, j’étais un peu lente, j’avais besoin des cinq années pour affronter la vie. En même temps, je commençais à en avoir fait le tour, l’atelier n'était pas des plus modernes. Bref, je voulais partir et faire un Erasmus. À la base, j’étais tentée par la Grèce, je voulais aller à Athènes. Et pourtant, au moment de remplir le formulaire, j’ai pensé que Reykjavik – je ne savais même pas vraiment où situer la ville – c’était bizarre et que ça allait être rigolo. J’ai choisi presque par provocation ou alors comme une blague. Je crois que les Beaux-Arts de Reykjavik ont perdu mon dossier. Je n’avais pas de réponse et là ça a commencé à devenir une vraie envie. Que cette possibilité soit potentiellement mise en péril a suscité mon intérêt. C’est passé de la blague à une réelle envie même si je n’avais que des idées préconçues sur l’Islande en 2011. À l’époque, l’Islande sortait de la crise, c’était moins «sexy» que maintenant. C’était avant les grosses éruptions qui ont mis un sérieux coup de projecteur sur le pays. Ce qui m’a vraiment donné envie c’était de pouvoir vivre au bord de l’eau. C’était une nouvelle expérience pour moi. J’ai finalement reçu une réponse positive à deux semaines de la rentrée. J’ai débarqué là-bas et ai pu trouver un appartement en cinq jours, ce qui est plus compliqué aujourd’hui. Donc ça a été une rencontre inattendue avec ce pays. Je crois qu’il y a très peu de personnes qui passent en Islande sans être un peu bousculées…

Ça s’expliquerait comment d’après toi?
Les paysages, je crois. Sans entrer dans les clichés, les paysages sont exceptionnels et ne ressemblent à rien que je connaisse. Peut-être en Patagonie, il y a des similitudes. En Islande, il existe des couleurs que je n’avais jamais vues auparavant. La lumière et les nuages sont plus beaux. La section beaux-arts de mon école se trouvait dans un ancien abattoir, un bâtiment en préfabriqué, situé à 4km du centre-ville. Pour s’y rendre, il fallait longer la baie, à vélo. C’était incroyable: il m’est arrivé de voir un phoque dans la baie. C’était un quotidien tellement loin de mon monde qu’il m’a profondément bouleversée. En plus, c’est entouré de montagnes et de volcans. En un rien de temps on est dans des espaces hyper sauvages. Tout était nouveau et en même temps très simple et confortable. L’arrivée à l’école était facile. On était pris en charge. C’était un bouleversement doux.

Une histoire que Saga m'a racontée, Suzanne Arhex
Avec «Une histoire que Saga m'a racontée», Suzanne Arhex nous fait voyager en Islande, son pays de cœur (© La Partie) 

Justement, l’Islande étant l’hôte d’honneur du Livre sur les quais 2022, ce «bouleversement doux» que tu évoques dans ce pays, quelle place est-ce que cela occupe, aujourd’hui, dans ton travail artistique et littéraire?
L’Islande a pris une place énorme pendant une dizaine d’années. Là, je pense que j’ai fermé quelque chose avec le livre Une histoire que Saga m'a racontée. Quand j’ai quitté l’Islande à la fin des études, j’étais très mélancolique. J’avais l’impression de ne pas avoir terminé de chercher ce qui m’intéressait. Pour le travail de fin d’études, on devait réaliser deux maquettes de livres publiables. J’ai fait la première maquette à Bruxelles puis la deuxième en Erasmus à Reykjavik. C’était une fable muette: un bouquin impubliable qui racontait la vie d’une femme de pêcheur restée à terre. Son mari est parti en mer et y meurt dans une tempête. Il revient sous la forme d’une vague et recouvre la maison qui prend l’eau. Au début, il y a le monde sec de la femme qui travaille les filets de pêche et fait sécher les poissons sur de grands étendoirs. Puis l’arrivée du monde liquide, celui de l’homme, dans la maison et dans le corps de la femme. À la fin, elle part dans l’eau, son mari entre dans son sexe et elle le ramène à la maison ainsi. Mon séjour de huit mois en Islande, c’était donc trop court. J’ai eu la chance de pouvoir revenir plusieurs fois en Islande après, invitée par l’une de mes anciennes professeures des beaux-arts qui savait que j’avais encore envie de traîner sur des ports et d’y dessiner. J’ai pu participer à des performances dessinées dans un festival de design ou d’autres événements et ateliers dans la commune où elle habitait. Cela me laissait par exemple un mois pour loger et travailler. En Islande, c’est la place de l’eau sous ses différentes formes qui m’a questionnée. J’ai fait plusieurs résidences à l’est du pays grâce à cette professeure qui m’y invitait pour des interventions pour le conseil culturel. J’ai notamment habité dans un village qui possède un énorme lac. Il y a une légende selon laquelle le cousin du Loch Ness y habiterait. J’ai eu une commande pour un livre. J’ai fait une fable sur un petit garçon qui va jouer près du lac et un phénomène mystérieux se produit. La dernière fois où j’y suis allée, c’était en 2019, j’ai voyagé en ferry du Danemark en passant par les îles Féroé. J’avais envie de faire un livre. Je savais qu’il y aurait une fille qui confondrait un iceberg avec une baleine. Je ne savais rien de plus. En traînant, le texte est arrivé et, avec le décor, les choses se sont mises en place.

Si tu devais illustrer («imager») ton propre parcours d’illustratrice, quelle image utiliserais-tu spontanément?
Je sèche un peu sur cette question. Il y a quelque chose de l’ordre du déplacement et de l’accident heureux. Mon travail tel que je le conçois aujourd’hui, je veux que la nature et le décor y occupent une place importante. Ça a un rapport avec ce déplacement en Islande. Je n’aurais jamais pu l’anticiper à 20 ans. Je pensais être intéressée essentiellement par les personnages. Il y a un texte d’Alice Zeniter qui s’intitule Je suis une fille sans histoire où elle parle de la narration et de la place qu’on laisse aux personnages secondaires que sont les femmes et les enfants, les gens statiques; alors que les personnes sur lesquelles on écrit sont des hommes en action et le décor est un outil dont on se sert pour agir. Elle dénonce cette situation et cela m’a vraiment interrogée. Ça a été insufflé par l’Islande. Maintenant, je ne veux plus faire de livres qui n’ont pas de rapport avec le monde autour. Il y a aussi une autrice que j’ai découvert après avoir fini Saga mais dont le travail me touche énormément parce que c’est vers cela que je tends dans l’album jeunesse. Il s’agit de Berengère Cournut qui a écrit plusieurs livres. Son dernier, que je n’ai pas encore lu, met en scène une personne qui, suite à un décès, revient dans la maison familiale sous forme liquide... Je ressens chez elle une considération de la nature qui est, en ce moment, pour moi, la plus importante des choses à raconter. Je lis aussi beaucoup Jean Giono qui offre des descriptions de nature avec des mots incroyables et un vocabulaire qui permet des capacités de ressentis immenses. Si je reviens à l’élément déclencheur, pour moi qui suis une fille de la ville, en Islande, il y a une considération des éléments qui est obligatoire. La météo est la patronne: s’il y une tempête on ne bouge pas, les éruptions volcaniques influent sur la vie des gens, etc. C’est bateau mais moi je ne connaissais pas cette vie-là. Si je n’étais pas partie en Islande, mon rapport à la narration serait clairement différent.

Quand tu abordes un projet, comment cela se passe pour toi? Quand tu écris et illustres en même temps, quand tu illustres pour autrui, etc.
Illustrer pour autrui, je l’ai fait au début. Je ne sais pas si je le referai même si c’est chouette comme exercice. J’ai un album, en binôme, qui sort chez Hélium, la semaine prochaine [NDLR Un Vent de paix est entre-temps disponible]. J’ai écrit pour un ami illustrateur qui s’appelle Jonathan Blezard. Il avait déjà fait des images. C’est un passionné d’histoire et il voulait parler de batailles historiques. Je crois qu’il n’avait pas envie d’écrire donc je lui ai écrit un texte pour cet album. On a fait tout à l’envers. Pour répondre à la question, en gros, je pars d’une envie. Là, pour mon prochain livre, je ne sais pas ce qu’il va raconter. Par contre, je sais qui est le personnage principal, je sais à peu près où cela va se passer, je sais qu’il va y avoir une rivière, un garçon, trois chiens loups blancs avec des yeux vairons (je dis ça parce que je me promenais à la campagne pour avoir des idées et je suis tombée sur une fille qui est sortie de nulle part, elle avait trois chiens loups blancs avec des yeux vairons, elle a commencé à me parler exactement comme Saga, avec le même ton. Ça s’est imposé.) J’ai le titre à priori mais je n’ai pas l’histoire. Il va falloir que j’aille sur place. Je travaille un peu en Dordogne parce que mes grands-parents viennent de cette région. Là, j’ai de l’espace pour travailler et il y a une rivière et une forêt. Je vais attendre que l’histoire m’arrive, en marchant et en espérant être frappée comme si je recevais un marron sur la tête.

Un vent de paix, Suzanne Arhex
Lorsque Suzanne Arhex prête sa plume à Jonathan Blezard, cela donne le magnifique album «Un vent de paix» (© Hélium)

Ça demande une sacrée dose d’abnégation et d’humilité pour laisser l’espace à ce qui doit arriver? C’est à contre-courant de ce que l’on peut vendre aujourd’hui?
Je pense que c’est de la confiance. Je suis lucide: je ne fais pas de fiction folle. Je n’ai pas un univers fou dans ma tête. Les décors de Saga, ils existent tous, par exemple. Je n’ai quasiment rien inventé. J’ai aménagé les choses comme cela me convenait. Il a des gens qui pourraient travailler dans leur atelier toute leur vie et qui ont assez de matière pour faire cela. Moi, j’ai besoin que ça m’arrive. Et cela m’arrive en marchant, en lisant beaucoup, en écoutant de la musique.

C’est une création un peu kinesthésique, qui rejoint cette idée de déplacement qui tu évoquais plus haut?
Oui c’est vrai, je suis tout le temps en train de guetter des trucs. Par exemple, il y a un mois et demi, j’étais avec mon copain qui vient de l’Aube. Il y a une rivière près de chez lui et il aime pêcher. Il est parti avec un bout de pain qu’il a commencé à manger. J’ai trouvé ça drôle. Je pense qu’il va y avoir de la pêche dans mon livre et que mon personnage mangera la nourriture qu’il va donner aux poissons. Ce détail m’a touchée et je crois que c’est ce qui donne du corps à un personnage, une particularité.

Tu vas animer un atelier «J’ai vu la baleine». D’où vient cette idée et en quoi fait-elle sens avec ton métier d’illustratrice jeunesse?
Animer un atelier, c’est une demande du salon. C’est quelque chose qui me fait un peu violence parce que je suis plutôt timide; me retrouver devant un groupe d’enfants me fait un peu peur même si, en général, ça se passe bien. On va fabriquer des jumelles en papier avec des petites lentilles pour voir ce qu’on veut. Je me suis fait un prototype. Honnêtement, je pense que ce n’est pas mon point fort et puis l’aisance à l’oral et la capacité à animer un atelier n’ont rien avoir avec le métier d’illustratrice ou d’autrice. Je vais faire de mon mieux pour que les enfants passent un bon moment même si ce n’est pas quelque chose dans lequel je me sens à l’aise et compétente. Je vais lire Saga au début donc ce sera intéressant de voir comment réagissent des enfants qui ne me connaissent pas et n’ont pas besoin d’être polis avec moi. J’écris en espérant que cela plaira aux enfants, je vais donc voir ça de près.

Est-ce qu’il y a une question que tu aimerais qu’on te pose plus souvent sur ton métier d’illustratrice?
Pas vraiment. Par contre, je dois toujours préciser que j’écris aussi parce que c’est toujours oublié. D’ailleurs, on me demande souvent si je suis «juste» illustratrice. Il y a cet aspect – peut-être typiquement français – de hiérarchie. Le texte, les Lettres, le livre sont plus nobles que le dessin. Je ne sais pas si c’est parce que je suis une femme mais j’ai l’impression qu’on s’imagine que je ne fais que décorer des textes. Quand je dis à mes collègues de chantier [NDLR décoration cinéma et théâtre] que j’écris, ils sont très surpris. Que je dessine des livres, ça oui, mais que j’écrive paraît hors de portée.

Est-ce que, dans ton cas, ce ne serait pas plus juste de dire que tu es illustratrice et autrice, contrairement à certaines personnes qui illustrent uniquement parce que le texte ce n’est pas leur truc?
Moi, je dis que je fais des livres pour enfant. Je suis une machine à fabriquer des livres. Il y a un aspect d’artisanat qui me plaît, comme si on faisait du pain, je trouve ça chouette.

«Artisane du livre»?
Je n’irais pas jusque-là. Parce qu’il y a de vrais artisans du livre comme les relieurs et relieuses, par exemple. Et moi, je n’ai aucune compétence dans ces domaines de l’artisanat du livre.

C’est peut-être parce que ce sont des métiers méconnus?
La chaîne du livre est tellement morcelée que nous [NDLR autrices et auteurs] avons un rapport avec la maison d’édition, éventuellement avec le ou la graphiste qui fait la mise en pages et c’est tout. Les fabricant·e·s de papier, les imprimeur·se·s, etc. sont loin des autrices et auteurs alors qu’on bosse ensemble sur le livre. On ne se connaît pas, et c’est dommage. J’aimerais bien voir les calages dans une imprimerie, par exemple.

Je hais carnaval
«Je hais carnaval!» (© Aden Belgique)

C’est vrai que ça peut être instructif de pouvoir rencontrer d’autres pans de la chaîne du livre, d’entendre leurs réalités et les coulisses de l’objet fini qu’est le livre que nous, lecteur·rice·s, tenons en mains sans nous imaginer toute cette chaîne du livre en amont…
… Et qui a aussi ses limites. Moi je dessine avec les couleurs que je veux mais les techniques d’impression font qu’elles ne peuvent pas être retranscrites telles quelles. Par exemple, j’ai deux couleurs qui ont subi des altérations et qui sont pourtant des couleurs très importantes. C’est l’orange et le turquoise, les habits de Saga. Même si je sais que l’orange est une couleur qui sort mal à l’impression, je ne sais pas si je dois en tenir compte quand je dessine. Je ne sais pas si je dois faire des images qui vont mieux sortir à l’impression ou si je dois faire des images comme je les entends.

J’entends bien ce questionnement: l’artiste doit-il s’adapter à la réalité ou poser ce qui impulse, ce qui sort de lui…?
Oui… en acceptant qu’il y a des limites. Moi je ne suis pas une grosse fétichiste de l’objet (livre). Pour cet aspect, je laisse totalement mon éditrice gérer parce que c’est son métier et qu’elle maîtrise ce qui concerne le choix de papier, de typo, etc. Je ne suis pas compétente. J’ai le luxe d’avoir une super éditrice en qui j’ai hyper confiance donc je me suis totalement reposée sur elle et sur la graphiste qui a fait la maquette de Saga. C’est là où il faut lâcher aussi le livre. Par exemple, sur le livre précédent, il y a eu un problème avec un vernis un peu gonflant qui est mal sorti, ça ne m’a pas bouleversée plus que ça. Je sais que certaines personnes seraient malheureuses à cause d’une couleur, ce n’est pas mon cas.

Merci, chère Suzanne, pour tes réponses très lumineuses et ce regard plein d’énergie posé sur ton parcours!

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