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Elisa Sartori, reflets dans l’œil du lecteur

Défis et difficultés de communication, transmission et souvenir, liens familiaux et amitiés, monde de l’enfance et monde des adultes: voici quelques thèmes qui traversent l’œuvre d’Elisa Sartori. Dans cet article, Véronique Cavallasca nous offre une jolie promenade commentée à travers la bibliographie d’une jeune autrice-illustratrice bourrée de talent. 

Elisa Sartori
Véronique Cavallasca
18 septembre 2025

On peut certainement dire d’Elisa Sartori qu’elle travaille à l’élaboration d’un langage propre qu’elle entend partager avec ses lecteur·rice·s en tissant chaque titre de motifs et de symboles narratifs ou graphiques qui se retrouvent, rebondissent d’album en album, enrichis d’une pratique plurielle qui s’exerce sur les murs lorsqu’elle travaille pour 10ème Arte avec son amie Almudena Pano, dans la classe d’art où elle enseigne comme dans les ateliers qu’elle anime à destination de publics exilés: pratique plurielle axée sur la transmission, donc la communication. Son œuvre pourra donc fidéliser un lectorat, puisqu’il s’agit bien d’échanger sur la difficulté d’expression et les moyens de la dépasser. 

Le texte, premier avatar de l’artiste
Avec six titres édités en littérature jeunesse, Elisa Sartori expérimente une pratique diversifiée. Elle est autrice-illustratrice de quatre d’entre eux:

Elisa Sartori 2
Quatre livres pour lesquels Elisa Sartori a réalisé les textes et les illustrations (©Editions du Trésor jeunesse, ©CotCotCot éditions)

Elle a illustré avec Almudena Pano le texte de la poétesse Lisette Lombé intitulé À hauteur d’enfant et a écrit le texte d’un autre album, Les polis Topilins, illustré par Nina Neuray. L’approche que nous faisons de son travail est enrichi par sa propre médiation, lors d’entretiens ou de présentations publiques[1]

Elis Sartori
Le travail en trio («À hauteur d'enfant, avec Almudena Pano et Lisette Lombé) ou en duo («Les polis Popilins» avec Nina Neury) réussit également très bien à Elisa Sartori (©CotCotCot éditions, ©Thierry Magnier)

Pour chaque projet, Elisa Sartori commence toujours par le texte. Son travail à ce jour correspond à sa formation à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles où, jeune fille, elle a choisi de s’inscrire en section Illustration. Elle y a appris à travailler l’illustration et l’écriture ensemble, son métier actuel, qu’elle a enrichi de pratiques et d’expériences plastiques et pédagogiques plurielles. Elle s’est installée à Bruxelles en tant qu’autrice, et revendique cette facette belge de son identité, même si elle vient d’Italie. 

Son travail d’écriture passe encore par la traduction de l’italien, et cette étape de la transposition vers le français permet surtout à l’autrice de considérer le reflet de son texte originel en français, pour le préciser, parfois l’enrichir aussi: c’est une «traduction préliminaire» d’après son éditrice Odile Flament (CotCotCot). Ainsi voit-on émerger l’un des motifs du puzzle de l’œuvre d’Elisa Sartori: un texte longuement travaillé, un peu en décalage avec l’original, un premier auto-questionnement.

Elisa Sartori
La dimension autobiographique est importante dans le travail d'Elisa Sartori (©Thierry Dupièreux)

«Dans mes livres, je parle beaucoup de moi…»: le matériau autobiographique
Ce qui ne transparaît pas à la lecture des titres est pourtant un élément essentiel de cet ensemble: les thèmes de tous ses albums sont en lien avec la vie personnelle de leur autrice. Et dans l’ensemble, il s’agit de dépasser une situation de communication problématique, ce qu’elle exprime avec humour et autodérision sans se priver d’un peu d’agacement à l’encontre des obstacles ou des désagréments qui accompagnent cette situation.

Le récit autobiographique s’affiche dans Je connais peu de mots et L’art de ne pas lire, tout en proposant par le biais de l’utilisation du «je» générique, la possibilité d’une identification plus forte pour les lecteur·rice·s. La brièveté du texte sert également cette appropriation: loin d’être neutre, ou impersonnel, le poids des mots force l’attention.

Elisa Sartori
Une image forte et poétique issue de «L'art de ne pas lire» (©CotCotCot éditions)

Elisa Sartori aborde la difficulté de lire ou «dyslexie» dans L’art de ne pas lire, qu’elle affronte chaque jour de sa vie d’autrice, ou la migration et l’isolement son corollaire, dans Déplacements, des sujets qui la concernent directement, mais qui lui permettent aussi d’aborder deux autres de ces thèmes du puzzle personnel même implicitement: la famille et le langage, ou la langue. Dans Je connais peu de mots, la nouvelle langue s’apprivoise en même temps que la relation à l’autre. Dans Mon extraordinaire histoire de famille, qui met en scène un grand-père et son petit-fils, et déroule le récit familial à partir d’un album photographique, la communication entre les générations passe par l’interprétation commentée. La relation à l’enfance, abordée dans L’art de ne pas lire ou Mon extraordinaire histoire de famille est le lien qui relie le travail d’Elisa Sartori à celui de Lisette Lombé dans À hauteur d’enfant, et l’importance de la relation à autrui est le thème de l’album Les polis Topilins, dont le ton se rapproche beaucoup de celui employé dans L’art de ne pas lire.

Dans cet album dont Elisa Sartori a écrit le texte, c’est la frustration engendrée par l’isolement et le manque de communication qui entraîne les Topilins à révéler leur présence. Dans L’art de ne pas lire, ou plus encore dans sa première version À tous les livres non lus[2], Elisa Sartori s’insurge avec humour contre la méconnaissance de sa dyslexie de la part d’un entourage enclin à lui offrir des livres et encore des livres qu’elle ne peut pas lire: double frustration, autant d’amitiés auxquelles renoncer, le renvoi à sa solitude d’enfant différente, comme les Topilins, eux aussi très (trop?) polis, qui ne supporteront l’agression que représente la curiosité insatiable des médias, autre frustration, qu’en retournant à leur anonymat, et donc eux aussi à l’isolement… Dans À hauteur d’enfant, texte de Lisette Lombé, l’écart entre l’enfance et le monde des adultes, se manifeste là aussi par l’incommunicabilité, ou l’incompréhension. 

La solitude est aussi le corollaire de l’exil. Qu’il soit celui de sa mère, rapporté dans Déplacements, ou sa propre expérience de vie, cet écart par rapport au monde autour d’elles est une souffrance: la famille n’est plus là, alors qu’elle est le ciment du voyage, la ligne de vie dans Mon extraordinaire histoire de famille. Il faut recréer du lien par l’apprentissage de la langue, comme dans Je connais peu de mots

Une autre dmension intervient alors dans la reconstitution du puzzle: les motifs qui le composent sont agrégés par une colle composée de plusieurs éléments. L’un d’entre eux est l’amitié, cette relation forte qui unit les êtres. Elisa Sartori en nourrit deux publiquement, celle qui la lie à Almudena Pano, artiste avec laquelle elle a créé le collectif de street art 10ème Arte, et qui co-illustre À hauteur d’enfant, et aussi celle qu’elle a tissé avec Bianca Zueneli, une danseuse qu’elle photographie pour illustrer Je connais peu de mots, L’art de ne pas lire, et même Déplacements. L’amitié et la fidélité: des sentiments qui rompent l’isolement comme dans la deuxième partie de Je connais peu de mots, ou à la fin de Déplacements justement, un substitut de famille, et qui créent cette liaison qui permet de passer de la lecture d’un livre à l’autre en retrouvant les repères laissés par Elisa Sartori comme autant de petits cailloux blancs qui ramènent à la maison, à la sécurité.

Le travail du reflet dans le choix technique
Dans Déplacements, cet espace sûr et intime s’élabore peu à peu grâce à l’appropriation d’autres liens interpersonnels dont la trace s’inscrit dans les albums de photographies feuilletés au marché aux puces, comme celui que tournent page à page l’enfant et son grand-père dans Mon extraordinaire histoire de famille. Les choix graphiques et techniques d’Elisa Sartori expriment les thèmes de prédilection de ses textes.

Elisa Sartori
Une des images d'un album photo feuilleté au hasard dans «Déplacements» (©CotCotCot éditions)

Le second élément de cette colle sartorienne, c’est en effet la photographie: prégnante dans les quatre titres dont Elisa Sartori est totalement autrice, elle est encore agissante dans les choix d’illustration de À hauteur d’enfant, cadrages ou espaces évidés comme sujets familiaux et instants intimes figés sous cadre. Elisa Sartori l’utilise comme matériau et comme moyen d’expression, et comme pour tout langage, Elisa Sartori le travaille en assemblant plusieurs détails de multiples clichés. Elle recompose l’image qu’elle veut communiquer, par exemple pour les poses du personnage dans L’art de ne pas lire ou, dans Déplacements, lorsqu’elle assemble un décor de quartier pixellisé sur l’aplat noir d’une maison sur lequel se découpe aussi la silhouette blanche d’une salle à manger recomposée de bric et de broc, en vente au marché aux puces, pour créer, dans ce lieu rempli d’évocations, une proposition reconnaissable. Dans Mon extraordinaire histoire de famille, si le grand-père pose un récit sur les photos qui le lie à son petit-fils, l’enfant recompose le message grâce à son imagination: il réinterprète les photos d’un temps qu’il n’a pas connu mais qu’il reconnaîtra puisqu’il en a appris l’histoire. 

Elisa Sartori
L'imagination au centre de «Mon extraordinaire histoire de famille»; ici un détail de la quatrième de couverture (©Editions du Trésor jeunesse)
Elis Sartori
Ainsi pratique aussi l'artiste malicieuse, en semant quelques clichés identiques au fil des albums comme dans un jeu de reconnaissance: l'image de gauche est tirée de «Mon extraordinaire histoire de famille» (©éditions du Trésor jeunesse) et l'image de droite de «Déplacements» (©CotCotCot éditions)

Avec la photographie, Elisa Sartori construit le sens petit à petit comme lorsqu’on apprivoise une langue étrangère et que les mots se bousculent au bord du grand vide de l’incommunicabilité avant de trouver le bon ordre de marche. 

Mais le vide fait sens. Composant essentiel de l’oeuvre, dans le texte comme dans l’image, il est et il crée un espace mental nécessaire à l’appropriation. D’où les découpages, les fenêtres évidées qui ouvrent sur une autre perspective dans À hauteur d’enfant, les visages détourés sur les photos pour laisser chacun·e libre d’y voir ceux de son choix, sa propre composition familiale, ses propres souvenirs, ou l’infini des possibles, variation plus poétique.

Elisa Sartori
Exemple de fenêtre évidées (images tirées de «À hauteur d'enfant, ©CotCotCot éditions)

Le vide souligne aussi une silhouette, empreinte d’une photo, dans Je connais peu de mots, dont le contour bleu se confond avec l’expression de l’eau; ou bien encore, il marque l’ombre des objets fantômes d’un décor au rebut, et qui reprennent des couleurs lorsque leur usage est renouvelé comme dans Déplacements

C’est que la couleur intervient dans cette œuvre comme motif, bien plus que comme mise en valeur: elle est un élément de langage, comme dans Je connais peu de mots où le bleu est associé à la métaphore de l’eau et de la noyade: le risque, la peur de la submersion dans l’inconnu, l’immaîtrisé, comme l’immersion dans un nouveau pays, une nouvelle langue, un nouveau mode de vie où il est facile de perdre pied.

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Le bleu-noyade de «Je connais peu de mots» (©CotCotCot éditions)

Mais le travail du trait et de la couleur va se cumuler avec le mouvement de lecture circulaire qui est la caractéristique de ce petit leporello vertical, la dernière page du recto s’enchaînant avec la première du verso. La silhouette noyée dans le bleu émerge peu à peu, comme dans un flipbook, et se complète pour se relever et se préparer à rebondir. La couleur marque ainsi l’évolution de l’état émotionnel et la résilience mentale qui permet d’imaginer de nouveaux défis. 

Dans L’art de ne pas lire, c’est le rouge qui signale le danger: la couverture des livres, le dos des ouvrages rangés sur les étagères, un rouge vif et dense signe d’une blessure, mais qui finit par être utilisé, plus ou moins maîtrisé, même si Elisa Sartori recommande d’en user «avec modération», de peur par exemple, comme dans la dernière illustration, de tamponner un réverbère parce que l’on est perdu·e dans la lecture… La texture qu’apporte l’utilisation de la couleur lorsqu’elle est apposée à l’aplat de la photographie donne de la matière à l’image, de la densité, renforcée lorsque le livre est imprimé en risographie, comme dans Déplacements.

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Et le rouge-danger dans «L'art de ne pas lire» (©CotCotCot éditions)

L’environnement anecdotique dans L’art de ne pas lire, métaphorique dans Je connais peu de mots, prend un autre sens dans À hauteur d’enfant et Déplacements: la risographie et la pixellisation, utilisée pour les vues de la cité, altèrent la précision et favorisent ce léger flou qui, en renforçant les contrastes, créent du relief et obligent l’œil à s’adapter sans cesse s’il s’attarde sur la page, comme une autre métaphore de l’appréhension du (nouveau) monde. Lorsque le regard devient fixe, chaque détail en est d’autant plus perceptible, comme s’il palpitait, s’il s’extrayait un instant de l’image. Une observation particulièrement sensible dans les deux titres cités ci-dessus.

Elisa Sartori
La pixellisation invite à mieux regarder l'image (détail d'illustration issu de «Déplacements», ©CotCotCot éditions)

La mise en couleur en camaïeux dans À hauteur d’enfant ou les grandes planches fleuries multicolores renforcent aussi cette impression, comme l’association entre le blanc des visages évidés et les costumes, les chevelures noires ou grisées des personnages, ou encore la discrète marge orangée qui affleure sous les masses noires des maisons ambulantes de Déplacements

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Quatrième de couverture de «Déplacements» où l'on trouve des maisons ambulantes... (©CotCotCot éditions)

Cette infime marge flottante figure l’espace d’hésitation et de trouble, la quête, dans l’œuvre d’Elisa Sartori. Une quête qui naît par déplacements, par l’appréhension du vide, de l’inconnu, qui se fait à tâtons, et un lien qui se crée et se précise petit à petit, entre Elisa Sartori et ses objectifs, entre elle et le monde, entre elle et nous. Une œuvre aux multiples chatoiements comme autant de motifs reconnaissables d’un puzzle commun à l’artiste et au public lecteur.


Bibliographie

Toutes les illustrations sont reproduites avec l’accord des éditeurs.


[1] Écoute ! Il y a un éléphant dans le jardin, entretien avec Véronique Soulé ; « L’art de ne pas lire, une histoire qui a duré 13 ans », témoignage d’Elisa Sartori ; Capsule vidéo de présentation d’Elisa Sartori réalisée lorsqu’elle a reçu Prix de la première œuvre en littérature de jeunesse de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
[2] Texte paru sous le titre À tous les livres non lus dans le cadre du projet de lecture publique La Fureur de Lire, Fédération Wallonie-Bruxelles, 2022.

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Illustration d'auteur

Elisa Sartori

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