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Excursion guidée en illustration et édition jeunesse

Un compte-rendu de l’ouvrage Nathalie Parain, de Michèle Cochet, Michel Defourny et Claude-Anne Parmegiani, Nantes: MeMo, 2019.

Nathalie Parain couverture
Margarita Makarova*
27 septembre 2021

Camarade de classe de la grande poétesse russe Marina Tsvetaïeva, amie des peintres de l’avant-garde russe Natan Altman et Alexandra Exter, des «rayonnistes» Natalia Gontcharova et Mikhaïl Larionov, du philosophe Nikolaï Berdiaïev, de la famille Gallimard, entre autres, l’illustratrice Nathalie Parain, née Natalia Tchelpanova à Kiev (1897-1958), est une figure majeure de l’histoire de l’édition pour la jeunesse. L’ouvrage paru en 2019 aux éditions MeMo est, d’une part, consacré à sa vie privée, dévoilée dans l’entretien avec sa fille Tatiana Maillard-Parain par Michèle Cochet. D’autre part, il retrace son parcours artistique et inclut deux articles par Michel Defourny et Claude-Anne Parmegiani présentant respectivement les albums du Père Castor et les illustrations des Contes du chat perché. Une partie considérable du livre comprend des illustrations remarquables de l’artiste, dont certaines sont publiées pour la première fois.

Nathalie Parain 1
L'image de couverture de cette riche monographie consacrée à Nathalie Parain (© MeMo)

Quant aux brefs repères biographiques, Natalia Tchelpanova commence sa formation artistique à l’École des arts appliqués Stroganov et la continue ensuite à l’École Vkhoutemas (acronyme d’ «Ateliers supérieurs d’art et de technique»), à Moscou. En 1926, elle se marie avec Brice Parain, attaché culturel à l’ambassade de France, membre du Parti communiste français, passionné par le socialisme et la langue russe, et quitte l’URSS pour la France peu après. À Paris, elle se met à illustrer des livres pour enfants en commençant par Mon chat d’André Beucler mais aussi à lire (du Tolstoï, du Leskov, de l’Aksakov) et à fréquenter les milieux de l’intelligentsia russe émigrée.

L’œuvre de Nathalie Parain s’inscrit à la fois dans le courant de l’avant-garde russe (aux antipodes du réalisme socialiste) et dans celui du constructivisme. À l’école Vkhoutemas, elle se retrouve dans l’atelier de Piotr Kontchalovski, peintre appartenant au réalisme socialiste, courant artistique «officiel», reconnu par les autorités soviétiques. La jeune artiste emboîte d’abord le pas de son maître et des autres illustrateurs de livres issus du Vkhoutemas Vladimir Lebedev, Vladmimir Konachevitch, Alexeï Pakhomov, dont le style est complètement opposé à l’avant-garde, lorsqu’elle réalise des portraits et des scènes de la vie soviétique[1], mais s’inspire par la suite de l’œuvre de l’avant-garde de ses amis Natan Altman et Alexandra Exter, paraît-il. Elle s’approprie pourtant l’idée soviétique de l’utilité de l’art, présente dans le constructivisme[2]: «Elle a appris […] qu’il fallait travailler et que l’art devrait être utile socialement pour la collectivité et non peindre pour des gens qui accrochent des tableaux dans leur maison à titre privé», témoigne sa fille Tatiana (p. 19). Nathalie Parain n’a par conséquent jamais peint un tableau dans le but de tout simplement réaliser une belle œuvre et son héritage ne compte que des illustrations et des dessins pour ainsi dire «utilitaires». L’artiste a consenti uniquement deux expositions de son œuvre, en 1938 et 1939 à la galerie Pittoresque.

Il est curieux d’apprendre que N. Parain, d’après sa fille, n’était pas très intéressée par les enfants, bien que son travail leur soit avant tout destiné (p. 34). Ses relations avec la petite Tatiana ne sont pas faciles: non seulement sa maman ne lui explique pas l’art, mais elle dessine aussi sa fille contre le gré de celle-ci. À l’âge adulte, Tatiana Maillard-Parain avoue qu’elle regarde ces dessins sans nostalgie. Selon elle, sa maman regrettait quelque peu sa naissance: «[…] à la fin de sa vie, elle regrettait de s’être mariée et d’avoir eu un enfant. “J’aurais fait une œuvre si j’avais été seule”, disait-elle» (p. 86). La complexité des rapports entre pères et fils, en l’occurrence entre mères et filles, se profile sur l’image du livre-jeu Faites votre marché où une mère tient sa fille par la main alors que les deux sont détournées l’une de l’autre (p. 57). Sur une autre illustration du même livre, le béret de la fille prend une forme de cercle; sa silhouette devient alors impersonnelle, ainsi couronnée par une simple figure géométrique (p. 168).

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Une mère et sa fille à la fois proches et lointaines dans l'album «Faites votre marché» ▲▼ (© MeMo)
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Bien que Nathalie Parain collabore avec de nombreux écrivains, dont André Beucler, Marcel Aymé et Nadejda Teffi, qu’elle soit une habituée des rencontres avec des écrivains et poètes émigrés russes (Sacha Tchiorny, Marina Tsvetaïeva et d’autres) et une proche de Gaston et Jeanne Gallimard, elle ne s’est jamais lancée dans l’écriture littéraire en français. Elle a néanmoins participé à plusieurs reprises à la rédaction de préfaces et de légendes lors de son travail sur les albums de la collection du Père Castor (édités chez Flammarion). En russe, à l’exception de son aide apportée à Teffi dans l’adaptation du conte Baba Yaga, elle n’a rien écrit non plus.

Les albums du Père Castor, mentionnés ci-dessus, résultent de la collaboration entre Nathalie Parain et Paul Faucher, adepte de l’Éducation nouvelle visant à rendre l’enfant plus autonome dans son apprentissage et à lui permettre de bricoler, produire des choses par lui-même. Tel est le but des albums: il faut découper, colorier, plier, coller, somme toute, créer. Les albums se distinguent par les dimensions internationale (masques de différents peuples dans Je fais mes masques), temporelle (vie quotidienne dans Crayons et ciseaux), magique (effets optiques dans Album magique), avant-gardiste (figures géométriques dans Ronds et Carrés). Certains albums de N. Parain renvoient plutôt aux livres d’artiste qu’aux ouvrages éducatifs, d’après Michel Defourny (p. 121), et Les Contes du chat perché de Marcel Aymé illustrés par Natalia Parain soulignent davantage cette ressemblance. Les exemples d’interaction entre le texte et les images enrichissent la lecture et laissent une place à une perception esthétique non-utilitaire adressée aux livres de N. Parain.

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Des livres variés inspirés de l'Éducation nouvelle. L'international «Je fais mes masques» ▲ (© MeMo)
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Le quotidien «Crayons et ciseaux» ▲ et le très géométrique «Ronds et Carrés» ▼ (© MeMo)
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La place de l’illustration d’ouvrages pour enfants et adolescents en URSS est cruciale dans l’histoire de l’édition pour le jeune public soviétique. Dans les années 1950-1960, le métier d’illustrateur sert à donner carte blanche aux artistes s’opposant au pouvoir et représente un moyen non seulement de gagner sa vie, mais aussi d’avoir un métier approuvé par l’État. Ce travail leur permettait de s’inscrire à l’Union des artistes de l’URSS, démarche obligatoire pour ne pas être considéré comme «parasite» de la société communiste, fainéant, et ne pas finir en prison. Telle était la stratégie d’Ilya Kabakov, un grand représentant de l’art contemporain, qui a illustré des livres pour enfants pour se légitimer. Quant aux années 1920-1930, ce sont, au contraire, les artistes du réalisme socialiste qui travaillent dans le domaine de l’édition pour la jeunesse. L’œuvre de Nathalie Parain réconcilie les deux forces militantes de l’époque, réalisme socialiste et avant-garde russe, et prépare le terrain pour les futures générations d’illustrateurs qui n’auraient pas existé sans le travail admirable qu’elle réalise au préalable.


*Après une Maîtrise en Français moderne et Études slaves avec spécialisation en Langues et littératures comparées à l'Université de Lausanne, Margarita Makarova a poursuivi ses études de doctorat au sein de la même Université. Ses recherches se concentrent autour du phénomène de bilinguisme littéraire. Elle s'intéresse, en particulier, à l'étude et la détection de l'interférence (des traces d'une langue dans une autre langue, en quelques mots) chez des auteurs français d'origine russe. Elle est passionnée par l'art et y consacre des articles dans son temps libre qu'elle publie dans la revue L'Agenda.


[1] Enseignante de dessin dans une école secondaire à Moscou, elle reçoit, probablement, dans les années 1920 des commandes d’État à l’instar d’autres peintres d’alors. Cela n’est pourtant pas précisé dans l’ouvrage.
[2] L’œuvre de Nathalie Parain fait écho à celui de Varvara Stepanova et de Lioubov Popova, ses contemporaines, designers du constructivisme et de l’avant-garde russe. Elles créent des tissus pour vêtements de sport et de travail constructivistes à motifs géométriques. Leurs esquisses sont exposées à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925 à Paris. La liste des réminiscences entre les travaux de N. Parain et ceux des autres artistes, que ce soient ses amis ou non, n’est pas exhaustive.

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