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À plus de 90 ans, Hans Traxler continue à dessiner et écrire pour les enfants

«C’est ce qui me permet de rester en vie», explique l’artiste allemand qui, malgré une œuvre impressionnante, ne se prend toujours pas au sérieux. Entretien avec un grand Monsieur de l’illustration.

Hans Traxler, littérature jeunesse
Dominique Petre
27 janvier 2021
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Le portrait préfére de Hans Traxler le montre au travail. (© Barbara Klemm)

Ses mémoires d’enfance, publiées récemment mais malheureusement non traduites en français, s’intitulent Maman, pourquoi ne suis-je pas une poule?. Lors de sa dernière apparition publique – une rencontre organisée au musée Caricatura de Francfort en septembre 2019, Hans Traxler explique: «Jean-Paul Sartre s’est posé le même genre de question huit ans plus tard que moi». Ce qui a permis à l’auteur-illustrateur allemand d’être précoce, c’est probablement le temps passé enfant dans le poulailler de ses parents. Dans la ferme familiale, il commence très tôt à dessiner… des formes géométriques de différentes couleurs qu’il intitule «fenêtres de wc». Son commentaire près d’un siècle plus tard? «Cela ressemblait à du Mondrian – mais Mondrian a continué à faire la même chose alors que moi j’ai évolué».

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Grande rétrospective pour ses 90 ans de Hans Traxler au musée Caricatura de Francfort en 2019, Hans Traxler lors de la présentation de ses mémoires d’enfance dans le même musée et un piédestal pour monsieur et madame tout le monde intitulé «moi», sur les rives du Main à Francfort. (© Caricatura Museum Frankfurt, © Dominique Petre, © Wikipedia Commons)

L’homme qui se compare ainsi à un célèbre philosophe existentialiste et à un non moins légendaire peintre abstrait aurait-il la grosse tête? Comme le prouve le sourire aux commissures de ses lèvres, c’est tout le contraire: Hans Traxler est la modestie incarnée et la dernière chose qu’il risquerait de faire serait de se prendre au sérieux. À Francfort, son monument à soi-même (un piédestal qui porte l’inscription «moi» et sur lequel tout le monde est invité à monter) en est la meilleure preuve.

Enfance marquée par la Seconde Guerre mondiale
Né en mai 1929 en Bohême (aujourd’hui République tchèque) de parents autrichiens, Hans Traxler a vécu une enfance marquée par la Seconde Guerre mondiale. Il a connu le froid, la faim et une fuite dans des circonstances particulièrement difficiles en 1945. Un moment où, comme il l’apprendra par la suite, son père est en train de mourir dans un camp de prisonniers. Ces circonstances ne réussissent pas à le départir de son laconique sens de l’humour et de son goût prononcé pour le dessin. À douze ans, il sait déjà qu’il veut en faire son métier. Après un passage à Ratisbonne, il déménage en 1951 à Francfort-sur-le-Main pour étudier au «Städel», l’école d’art liée au musée éponyme. Après avoir cofondé Pardon, il devient un des piliers d’un autre magazine satirique, Titanic. C’est lui qui a l’idée de comparer le visage du chancelier Helmut Kohl à une poire, une image qui va perdurer et être reprise dans d’innombrables autres caricatures. Hans Traxler fait partie de ce que l’on appelle «La nouvelle école de Francfort», pas celle des philosophes autour d’Adorno mais celles des humoristes autour de F. K. Waechter.
Le slogan de cette école, «Les plus sévères critiques des élans en étaient eux-mêmes auparavant», est de la plume de F. W. Bernstein, mais le monument en forme d’élan que l’on trouve à l’ombre de la cathédrale de Francfort est des mains de Hans Traxler. Derrière ce charmant monument se trouve le musée Caricatura de Francfort qui a consacré une grande rétrospective à l’œuvre de Hans Traxler de mai à septembre 2019, à l’occasion de ses 90 ans. Une exposition qui permettait de se rendre compte des multiples facettes de l’artiste – à la fois caricaturiste, auteur-illustrateur pour enfants et peintre – mais aussi de sa grande productivité. L’homme qui dit que ses deux occupations préférées sont dessiner et nager a depuis longtemps délaissé la caricature politique pour le comique de situation, autant dans des dessins que dans des livres pour enfants.

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Un élan aussi sympathique que son créateur devant le musée Caricatura, une partie de l'œuvre de Traxler en VO à la boutique du musée lors de la grande rétrospective et une poire devenue célèbre. (© Dominique Petre, © Dominique Petre, © Zweitausendeins)

Humour et simplicité
Hormis Voyage au bout de l'éponge et Cinq chiens gagnent un million publiés au début des années 80 par Gallimard, les livres pour enfants de Hans Traxler ont été pour la plupart traduits en français par La Joie de Lire. L’éditrice Francine Bouchet confirme: «Hans Traxler est un personnage très attachant qui a gardé toute sa simplicité. Notre relation est empreinte d’humour et de convivialité». C’est en achetant une petite collection à un éditeur allemand et en publiant Sombre nuit… de Nelly Singer illustré par Hans Traxler en 1997 que Francine Bouchet découvre l’artiste. «Ce qui m’a tout de suite plu», explique-t-elle, «c’est son humour décalé». La fondatrice de La Joie de Lire avoue avoir une préférence, dans la «Trilogie des Alpes», pour L’histoire du Garçon qui voulait être une marmotte. «On peut très bien s’identifier au personnage, il y a une tension, c’est un très bon album». Ce qui ne l’empêche pas de craquer pour Viens, Émile, on rentre à la maison!: «J’ai un faible pour la poésie de ce livre et son petit côté écolo contre l’élevage intensif des porcs». Le roi des ventes de Hans Traxler en français reste Le chat qui n’arrêtait pas de grandir, qui faisait d’ailleurs partie de la sélection «Les auteurs jeunesse donnent leur langue au chat» publiée par Ricochet en 2019. «Les chats se vendent généralement bien», constate Francine Bouchet, «et cet album-là est plutôt acheté par des adultes». L’imagination de Traxler, sa manière de souligner les faiblesses humaines avec humour et ligne claire font de la plupart des ses albums des livres qui plaisent aux petits et aux grands.

Dominique Petre


Entretien avec Hans Traxler

Covid oblige, c’est par écrit qu’Hans Traxler a bien voulu répondre aux questions de Dominique Petre, sans faire preuve de trop de loquacité, car comme le précise sa femme Inge: «Il aime garder ses secrets». Ricochet est d’autant plus fier de pouvoir en dévoiler quelques-uns.

Dominique Petre: Pourquoi ne suis-je pas une poule? et Le garçon qui voulait être une marmotte sont deux de vos livres… La vie animale est-elle si enviable? Quel animal aimeriez-vous être aujourd'hui?
Hans Traxler:
Un écureuil.

Un éléphant qui veut rester petit, un chat qui ne cesse de grandir.... La taille est un thème récurrent dans vos albums. S'agit-il du thème de la recherche d'une place dans le monde?
En effet. J'étais le benjamin de la famille et le plus petit sur les terrains de sport. Même à sept ans, j'avais tendance à me réfugier dans des cabanes que j’avais construites ou dans de grandes caisses. Adulte, j’ai toujours conduit des petites voitures: la Mini de Morris, une petite Austin et puis la Smart. Mon éditeur suisse, Daniel Keel (de Diogenes n.d.l.r.), me trouvait trop modeste et quand plusieurs critiques de journaux m'ont surnommé le «Grand Traxler» il y a quelques années, cela m'a mis mal à l’aise.

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Le chat qui aimerait pouvoir sauter en toute liberté d’une branche à une autre comme un écureuil, c’est celui qui n’arrête pas de grandir. («Le Chat qui n’arrêtait pas de grandir», Hans Traxler, 2016 © La Joie de Lire)

Quel était votre livre d'images préféré quand vous étiez enfant?
Le roi Casse-noisette et le pauvre Reinhold, de Heinrich Hoffmann.

Y a-t-il des albums et des auteur·e·s francophones que vous aimez particulièrement?
Toutes les histoires du Roi Babar, Brétécher, Sempé, également les œuvres complètes, et bien sûr toutes les BD de Tintin.

Comment vous est venue l'idée de parodier le conte de fées Hansel et Gretel?
Dans les années 60, l'archéologie était très à la mode. Dans un livre appelé
Des dieux, des tombeaux, des savants de C. W. Ceram on pouvait lire comment Heinrich Schliemann avait découvert et fouillé Troie L'Iliade à la main. C’est cela que j’ai parodié en me déguisant en archéologue qui aurait retrouvé la maison de la sorcière et même un pain d'épice carbonisé du conte Hansel et Gretel des frères Grimm. Le livre a fait l'objet d'un énorme battage médiatique, de nombreux lecteurs, y compris des professeurs, ont cru à mon histoire. Die Wahreit über Hänsel und Gretel, que l’on pourrait traduire par La vérité sur Hansel et Gretel est toujours réimprimée aujourd'hui. D'ailleurs, ARTE en a récemment fait un beau reportage dans la série «Invitation au voyage» (cette vidéo de quelques minutes est visible en français, n.d.l.r), 58 ans après sa première publication!

Vos livres pour enfants ont-ils été traduits dans d'autres langues que le français?
Il existe des éditions en anglais, néerlandais, italien, catalan, coréen, chinois, japonais, arabe et russe.

Comment un habitant de Francfort en vient-il à écrire une trilogie des Alpes?
J'ai fait beaucoup de randonnées dans les Alpes, surtout en Suisse et en Bavière. J’en ai profité pour faire de nombreux croquis ainsi que des petites peintures à l'huile. J'ai beaucoup d’affection pour les gens qui vivent dans ces régions montagneuses.

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Une trilogie des Alpes et une page qui fait rêver, pas que dans un temps où la distanciation physique est de mise. («Le garçon qui voulait être une marmotte», Hans Traxler, 2009, © La Joie de Lire, «Sophie et le cor des Alpes», Hans Traxler, 2017 © La Joie de Lire et «Viens, Émile, on rentre à la maison!», Hans Traxler, 2018, © La Joie de Lire)

Vous avez illustré de nombreux classiques. Que préférez-vous, écrire un livre en tant qu'auteur et illustrateur ou illustrer une histoire d’un autre auteur?
Je préfère m’occuper moi-même de tout. Mais je fais des exceptions quand il s’agit de: Heinrich Heine, Joseph von Eichendorff, Anton Tchekhov ou Kurt Tucholsky.

Vous avez publié votre dernier album à nonante ans passés, et vous travaillez sur un nouveau projet… ne pensez-vous jamais à arrêter?
Non, le dessin et l'écriture me permettent de rester en vie.

Propos recueillis par Dominique Petre grâce à la complicité de Inge Traxler.

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