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S’il te plaît, raconte-moi le cerveau

Les neurosciences ont actuellement la cote dans la littérature jeunesse. Mais comment rendre le sujet accessible, tout en expliquant de manière fiable un neurone, les phobies ou le microbiote? Les réponses de quatre auteur⸱rice⸱s romand⸱e⸱s, qui ont su transformer des concepts abstraits en dessins drôles et colorés et en récits d’aventures.

Vignette article neurosciences
Véronique Kipfer
23 avril 2026

Surgi peu à peu dans la littérature jeunesse, un domaine bien particulier remporte actuellement un franc succès: celui des neurosciences. Est-ce dû au Covid qui, le temps du confinement, a permis aux adultes de porter soudain un regard différent sur les plus jeunes? Ou alors à de nouvelles études sur le développement du cerveau des enfants? Au succès phénoménal des deux films Vice-Versa? Ou encore au regain d’intérêt pour l’éducation positive et des méthodes pédagogiques différenciées? Sans doute toutes ces explications sont-elles plausibles. Toujours est-il que les titres et collections tournant autour des thématiques du cerveau et des émotions, en particulier, se font toujours plus nombreux dans les rayons des librairies - certains étant destinés aux tout-petits déjà, d’autres aux six-neuf ans ou dix ans et plus. 

Mais comment s’y prend-on pour expliquer des éléments aussi abstraits et complexes qu’un neurone ou le microbiote? Quatre spécialistes ont accepté de dévoiler leurs secrets d’écrivain⸱ne⸱s scientifiques: Géraldine et Aurélien Schaller-Conti, dont la collection Les Globifiques ne cesse de s’enrichir, Aurélie Lattion, co-créatrice avec Alexandre Pinault des collections La fabuleuse Maison Cerveau et Les p’tits écoliers du corps, et enfin, Michaël Monney - de son nom d’artiste Michaël La Monnaie -, qui a dévoilé l’univers fascinant des phobies dans sa BD Fenêtre sur frousse.

 

Géraldine Schaller-Conti et Aurélien Schaller: le concret au service de l’abstrait

La collection du couple jurassien est née des étoiles. «J’étais passionnée par le sujet, mais quand nous avons eu notre première fille, j’ai réalisé que tous les livres pour enfants qui en parlaient ressemblaient à des dictionnaires, sans récit ni fil conducteur, raconte Géraldine Schaller-Conti, docteur en physique et spécialiste en intelligence artificielle. On s’est dit que la science pouvait être transmise d’une autre manière, plus magique et poétique.»
C’est ainsi qu’a été créé Noé Neurone en 2023, rejoint ensuite par ses trois amis Irène ADN, Léon Photon et Dido H2O. Par le biais des aventures de leurs Globifiques – contraction de globe-trotteurs et scientifiques -, les deux écrivains ont ainsi déjà pu aborder treize sujets, du feu à la lune, en passant par les émotions, les rêves et le sommeil en ce qui concerne les sujets neuroscientifiques. «On voulait présenter des thèmes modernes et originaux, et permettre aux enfants d’assimiler des notions de science sans s’en rendre compte, note pour sa part Aurélien Schaller, docteur en criminologie et psychologue de formation. Beaucoup de phénomènes scientifiques se cachent dans chaque livre, qui ne sont pas forcément visibles immédiatement.» 

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Des bords du Léman et jusqu'aux quatre coins du monde, les Globifiques de Géraldine et Aurélien Schaller-Conti explorent les domaines de la science jusque dans leurs moindres recoins ! (© DR, © Globifiques)

C’est que le couple a bien réfléchi à la manière de séduire son jeune lectorat. Ainsi, «on essaie toujours de créer les histoires autour de thématiques du quotidien et de situations très proches de nous, en expliquant des éléments très complexes avec des mots simples», dévoile Géraldine Schaller-Conti. Par ailleurs, chaque ouvrage fait voyager les héros dans un lieu connu, en Suisse ou à l’étranger. «Ceux-ci ne sont pas choisis au hasard. On a voyagé à certains endroits, et tous sont liés à des caractéristiques spécifiques, souligne Aurélien Schaller. Par exemple, l’Equateur, de par sa position géographique, permet d’observer presque toutes les constellations des hémisphères Nord et Sud. Quant à l’Australie et sa Grande barrière de corail, c’était normal qu’on y situe nos informations sur les poissons...»

Chaque livre propose trois niveaux de lectures: le récit en tant que tel, un complément scientifique relu par des experts avant publication, et la possibilité d’écouter chaque livre par le biais d’un QR code. Premiers testeurs des ouvrages, le deux enfants du couple, âgés maintenant respectivement de huit et cinq ans. «C’est drôle, parce qu’ils ont des intérêts différents et sont attirés par d’autres personnages, même s’ils les aiment tous», s’amuse la maman. Petit bonus original: chaque livre recèle aussi une recette de cuisine, en lien avec le lieu présenté et testée par l’ensemble de la famille. «Seules celles qu’on aimait tous ont été publiées», assure d’ailleurs le papa.

Au total, le couple, ambitieux, a prévu de proposer une cinquantaine de titres, «parce qu’il y a une magnifique diversité de sujets, et de vraies pépites scientifiques à faire découvrir». Le dernier en date, Léon Photon découvre les planètes à Rome vient de sortir chez i-lirédition Jeunesse. Quant à Noé Neurone, il s’initiera tout bientôt aux différents types d’intelligences…

À découvrir sur: https://globifiques.ch et https://iliredition.com

 

Michaël La Monnaie: la frousse aux trousses

On peut détester les araignées, par exemple. Les espaces clos. Les bruits de mastication. Les aliments rouges. Ou craindre de se faire regarder par un canard, de voir un verre vide ou de rester debout. Ou alors être révulsé par les oignons, comme Michaël Monney, dit La Monnaie. C’est d’ailleurs de sa phobie, ainsi que de nombreuses autres, que l’artiste morgien s’est inspiré pour son travail de diplôme à la HEAD (La Haute école d’art et de design, à Genève). Il en a fait une BD, Fenêtre sur frousse, parue chez Helvetiq en septembre dernier. 
«Je devais traiter d’un sujet personnel et ce sont mes proches qui m’ont conseillé de me pencher sur ma répulsion pour les oignons. Certes, c’est un réflexe qui est marquant dans ma vie, mais je n’avais pas pensé à l’analyser. Je me disais d’ailleurs “oignonphobe”, sans avoir cherché réellement d’informations à ce sujet, car je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui avait le même problème que moi.»

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Que vous soyez arachnobobe, agoraphobe ou «oignonphobe», l’ouvrage «Fenêtre sur frousse» vous décomplexera sans doute de vos petites et grandes angoisses du quotidien. (© DR, © Helvetiq)

C’est ainsi que le jeune illustrateur entame de vraies recherches, et comprend alors qu’il souffre d’une peur authentique, qui porte un nom scientifique: l’alliumphobie. «Du moment que j’ai réalisé que mon aversion était une phobie, un terme officiel reconnu par tout le monde, j’ai eu plus de facilité à l’expliquer et à prouver que je n’étais pas fou.». Désireux de créer un livre fiable sur la thématique générale, Michaël La Monnaie effectue un an et demi de recherches, puis fait ensuite relire sa BD par cinq psychologues et psychiatres. «J’ai appris qu’il existe trois catégories de troubles différents, que je présente tous dans Fenêtre sur frousse, nous explique-t-il ainsi. Il y a la phobie spécifique, liée à une situation ou un élément précis, la phobie sociale, plus compliquée à expliquer car elle est dépendante du regard des autres. Et enfin l’agoraphobie, qui consiste à avoir peur de ne pas disposer d’une sortie de secours et qui peut donc être provoquée par les espaces vides, tout comme les pleins». 

Au final, un ouvrage plein d’humour et de délicatesse, qui présente et explique sans tourner au ridicule. Et qui a permis à son créateur de prendre du recul sur sa propre peur. «Le plus compliqué, ça a été de chercher des images d’oignon, se souvient-il avec amusement. Mais ce travail m’a permis d’avancer, et je peux même manger maintenant de temps en temps des aliments auxquels a été ajoutée de la poudre d’oignon. Avec un petit frisson, mais quand même!». Avec cet ouvrage, il espère ainsi pouvoir épauler d’autres personnes souffrant de phobie et donne d’ailleurs quelques pistes découvertes au fil de ses recherches et discussions: groupes de parole, désensibilisation par le biais de la réalité virtuelle, mais aussi suivi psychologique et médicaments si besoin. «Beaucoup de jeunes m’ont remercié d’avoir parlé des phobies, entre autres de l’alimentaire, qui est un sujet très important et sérieux. L’essentiel, pour moi, c’est de pouvoir ouvrir le dialogue et aider les autres à mon niveau.» 

À découvrir sur: https://michaellamonnaie.com et https://helvetiq.com

 

Aurélie Lattion et Alexandre Pinault: les émotions en trois dimensions

L’aventure littéraire de ces deux docteurs en neurosciences, elle valaisanne et lui français, commence en 2023, avec une simple envie: celle de parler du stress aux enfants. «On s’était lancé sans filets, car on connaît bien le sujet, qui fait partie de notre domaine de recherche, explique Aurélie Lattion, coordinatrice du réseau stressnetwork.ch. Pour s’amuser, on a présenté notre idée à un concours de médiation scientifique de la Fédération des sociétés européennes des neurosciences (FENS), et à notre grande surprise, on a gagné le premier prix dans la catégorie enfants!». Tous deux complètent alors leur association Neuracademia avec une maison d’édition et publient La fabuleuse Maison Cerveau: alerte générale, un livre destiné aux six ans et plus qui raconte comment Louisa, ayant perdu son doudou, va devoir explorer la Maison Cerveau en état d’alerte. Heureusement pour elle, les habitant⸱e⸱s vont l’aider à ramener le calme et à retrouver sa peluche préférée. 

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Parler du cerveau de façon ludique et accessible aux enfants : un défi relevé haut la main par Alexandre Pinault et Aurélie Lattion ! (© DR, © Neuracademia)

Désireux de proposer «un livre visuellement beau» dont ils soient vraiment fiers, les auteur⸱rice⸱s ont co-construit l’ouvrage avec l’illustrateur Swan Keller, spécialiste dans le domaine des jeux vidéo et de l’animation, et ont complété le texte avec un deuxième niveau de lecture fournissant des explications en réalité augmentée. Le site de Neuracademia propose également de nombreuses ressources pédagogiques destinées aux adultes et, pour les enfants, une liste de contre-mesures possibles au stress, comme le dessin, l’organisation des tâches ou encore la relaxation ou l’activité physique.
L’ouvrage remporte un vif succès, et les deux expert⸱e⸱s décident alors de proposer différents ateliers sur le sujet et de continuer la collection. Ils publient le second tome, La fabuleuse Maison Cerveau: l’île des Intestins en juin 2024. «Le but était vraiment de rester dans le domaine des neurosciences. Les recherches sur le lien entre l’intestin et le cerveau, ainsi que la santé mentale, sont en plein essor. Et comme c’est un sujet qui nous passionne aussi, on s’est dit: pourquoi ne pas l’expliquer aux enfants, dans un but de prévention?», commente la scientifique valaisanne, qui remarque qu’il leur «faut parfois faire le deuil de certaines explications, pour être au plus juste, tout en vulgarisant». Mais l’application permet d’aller plus loin dans les informations et de toucher également des lecteurs et lectrices plus grand⸱e⸱s, tout en s’enrichissant au gré des nouvelles recherches dans le domaine.

Le duo est actuellement en train de finaliser le troisième tome et le publiera dans deux mois environ. La thématique traitée? Le système de récompense et l’utilisation excessive des écrans. «Étant donné qu’on utilise la partie écran et réalité augmentée dans nos ouvrages, on trouvait intéressant de pouvoir proposer ce paradoxe: parler des écrans avec un livre qui fait appel à eux. Le but n’est pas de les diaboliser, mais d’expliquer ce qui se passe quand on les utilise et de montrer aussi leurs avantages en fonction de l’usage qu’on en fait», détaille Aurélie Lattion.

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Grâce à la participation de Swan Keller, l’apport de la réalité augmentée offre aux ouvrages une dimension visuelle et explicative supplémentaire. (© Fabuleuse Maison Cerveau)

En parallèle, deux autres ouvrages sont sortis au mois de décembre, sans réalité augmentée et destinés aux trois à six ans: Amanda veut devenir comédienne et Angus apprend à se contrôler.  «La collection s’appelle Les p’tits écoliers du corps. Ce sont de petites histoires à la Antoon Krings ou comme les Monsieur-Madame, qui reprennent des personnages de notre univers pour initier les plus jeunes au fonctionnement du cerveau, et comprennent à la fin un petit paragraphe destinés aux parents.»

À découvrir sur: https://fabuleusemaisoncerveau.ch et https://neuracademia.ch

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