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L'album sans texte: 24 nouvelles suggestions d'ouvrages

Après le succès d'une première sélection d'albums sans texte, Ricochet vous propose une nouvelle bibliographie composée de titres récents (publiés depuis 2019). Drôles, ludiques, graphiques ou poétiques, ils laissent une place de choix aux illustrations qui nous content des histoires pour tous les lecteurs, petits ou grands, quelle que soit leur langue. 

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Ricochet
28 février 2025

1. Les images de Lou et Mouf. Le voyage, Jeanne Ashbé, Pastel, 2022
Album, dès 1 an

En fine observatrice de la vie des tout-petits, Jeanne Ashbé nous propose ici un ouvrage sans texte, qui est à la fois un imagier (pages de gauche) et une petite histoire (pages de droite). Ce titre est issu d’une nouvelle série proposée par l’autrice aux éditions Pastel depuis 2021.

Nous découvrons les préparatifs, le départ et enfin les différents trajets de deux petits enfants qui partent en voyage. L’un des personnages est bien connu de l’œuvre de Jeanne Ashbé: il s’agit de Lou, avec son doudou Mouf. Plusieurs moyens de transports apparaissent au cours de cette épopée. En regardant les illustrations si douces et aux couleurs pastel, nous avons presque l’impression de voir des photographies de scènes de notre quotidien familial. C’est d’une telle précision dans les scènes de vie qu’il est facile de s’identifier aux protagonistes. Jeanne Ashbé nous propose ainsi une immersion dans la réalité vécue par les tout-petits. Nous pouvons également apprécier le fait que les deux enfants sont dessinés de manière non genrée et que l’un a un teint mat et l’autre plus clair, ce qui permet ainsi à tout le monde de s’identifier aux protagonistes. Et quel plaisir de découvrir au fil des pages les aventures du doudou Mouf qui vient avec brio ajouter un complément à l’histoire.

L’absence de texte permet soit de nommer les différents objets, soit d’imaginer les dialogues et les ressentis de chaque personnage, et ce dans toutes les langues du monde. C’est d’ailleurs là le but de cette très belle série de cartonnés en petit format. Un livre à mettre dans les mains de tous·tes les petit·e·s sans hésitation. (MV)

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«Les images de Lou et Mouf. Le voyage» (© Pastel)

2. En plein air, Grace Habib, Usborne Publishing LTD, 2022
Album, dès 1 ans

Dès la couverture, le jeu des couleurs attire le regard. Le noir et le blanc décomposent bien la page et les touches colorées captent l’attention. Alors, lorsque l’œil et le doigt se posent sur le trou où se trouve le chat, la lecture commence et l'enfant plonge dans une de ses premières histoires. Il découvre à chaque double-page une scène représentant un environnement différent: de la ville à la campagne, de jour ou bien de nuit, les tableaux se succèdent et les atmosphères diffèrent. Voilà la parfaite occasion pour le parent qui l’accompagne de poursuivre chaque découverte en évoquant l’environnement proche du lecteur. Aussi, sur chaque page cartonnée se trouve un petit trou qui invite à poursuivre la lecture tout en suggérant ce qui se passe à la page suivante. Avec la découverte de cinq situations très différentes, le tout-petit aura ainsi voyagé au sein d’univers très variés et rencontré des personnages animaux qui semblent vivre chacun une aventure. Voilà une parfaite première lecture pour déclencher l’imaginaire et le langage des plus jeunes. (DM)

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«En plein air» (© Usborne Publishing LTD)

3. Séraphine: l’anniversaire, Albertine, La Joie de Lire, 2020
Album dès 2 ans

Dans l’univers de Séraphine, la nouvelle héroïne d’Albertine (à moins que ce ne soit un personnage fortement autobiographique), tout est démultiplié, rien n’est simplifié. L’album s’ouvre sur la chambre de la fillette qui s’éveille et s’étire alors qu’autour d’elle s’agite, s’active, un joyeux et hilarant bestiaire qui se prépare déjà à fêter cette géniale journée d’anniversaire. Déjà, le ciel est bleu et la porte qui s’ouvre est jaune, comme le soleil!

Mais dans la vie de Séraphine, pour cette journée très spéciale, tout est prétexte au dépliage d’une série d’actions qui se reproduisent, se décalquent, chacune entreprise par un personnage aux couleurs vives et audacieuses, à l’allure loufoque et tendre. Cette multiplication ajoute à la frénésie qui anime leur réunion, et ce, dès le petit déjeuner, où pendant que certains s’attardent autour de la table, d’autres ont déjà noué leur tablier pour préparer les brioches et les gâteaux qui se dégusteront quelques pages plus loin, après qu’on aura décoré la maison et le jardin. Car le soleil brille chez Séraphine, et après les bougies, tout le monde sort pour jouer. Puis vient le soir, les invités s’éloignent à regret, on agite la main, on se retrouvera bientôt sans doute.

Ce portrait unique d’une journée de fête que beaucoup d’enfants rêvent de vivre, entourés de tous ceux qu’ils aiment, est justement l’occasion pour le petit lecteur ou la petite lectrice de déployer tout son vocabulaire, et d’astiquer son imagination pour raconter toutes les histoires qui se déroulent pendant que Séraphine profite de sa journée. Un moment d’observation fine, de rêverie et d’exaltation tant le rythme est effréné dans cette suite de tableaux pleins de fantaisie et de tendresse. Chaque double page est un tableau dont la couleur dominante affiche l’ambiance du moment. Un régal pour les yeux, bercés dans un arc-en-ciel acidulé dont la seule contemplation déclenche l’envie de sucer des bonbons!

Extraordinaire Albertine qui dépose là tout son amour, toute sa mémoire sans doute aussi de l’enfance.

En 2020, l’artiste a reçu le prestigieux prix Hans Christian Andersen pour l’ensemble de son œuvre pour la jeunesse. (VC)

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«Séraphine: l’anniversaire» (© La Joie de Lire)

4. Le grand départ, Sylvain Lamy, Amaterra, 2020
Album, dès 3 ans

«VROUM! C’est le grand départ! En route!», annonce l’encadré de la quatrième de couverture de cet album pour le moins audacieux et insolite. Peut-être qu’il s’agit de répondre à l’élan que prend le lecteur dès le tremplin de cette couverture ludique et colorée. En tout cas, c’est une sacrée aventure. Justement remarqué pour le Prix Révélation Livre Jeunesse 2020, le travail de Sylvain Lamy nous prend de vitesse. Au détour de la couverture, c’est Vroum! parti pour une course effrénée et sans limitation de vitesse connue…

Les contreplats, sur un fond vert prairie qui met de côté pour un temps l’encrassement atmosphérique, détaillent les diverses possibilités graphiques des caractères d’une seule onomatopée: «VROUM». C’est le leitmotiv, le motif, le prétexte à cette folie débridée comme la vitesse qui aligne page après page les plus hallucinantes versions graphiques du mot «VROUM», donc très facile à «lire» pour un enfant et ludique. Ces variations typographiques servent à représenter tous les véhicules croisés sur la route. Elles sont un vrai jeu de discrimination visuelle et un défi pour les vieux ferrailleurs contre la «lecture globale» (coucou les prescripteurs!). Surtout, elles divertiront les petits lecteurs, justement dans le long ennui des voyages en voiture, incités à produire l’incontournable bande-son. On plaint déjà le conducteur de cette encyclopédique épopée «vroumesque».

Alors bien sûr il y a les accélérations subites, Vraaaoum, les freinages intempestifs et hués à coups de TUUUT, les grands embouteillages des voitures, berlines, SUV et autres familiales avec ou sans caravane, sans compter les tacots qui croisent les camions, les engins, tractopelles et autres manitous, comme disait mon petit cousin de cinq ans. N’oublions pas les grues, les péniches sur le fleuve, les énormes véhicules qui transportent eux-mêmes tout un train de voitures, neuves ou bien cabossées! Tout ça, en général, à un train d’enfer dans des descentes à pente incontrôlable. Motifs orange, verts, rouges ou noirs vrombissent à l’unisson pour produire la plus grande cacophonie connue dans l’univers de la littérature pour enfants! 

Après avoir pris le temps de comprendre ce qui se passe dans cette fantaisie imaginée par le génial Sylvain Lamy, on suit cette folle équipée en savourant les innombrables détails qui font de cet album un trésor de lecture toujours renouvelé. Chapeau l’artiste! (VC)

5. Là-bas, Cécile Metzger, Obriart, 2020
Leporello, dès 3 ans

Un enfant, garçon ou fille, on ne sait pas, peu importe, prend en main un ruban jaune posé au sol. Il s’en empare et suit le chemin tracé. L’enfant découvre ainsi un renard au sein d’une forêt étrange. Le décor foisonnant, de feuilles, de fougères, d’arbres protecteurs, traité avec des encres transparentes sur un fond blanc, laisse place à un univers de papillons et de félins. La forme du livre en leporello est bien adaptée au propos de l’histoire puisque grandir c’est parcourir le monde et apprendre l’univers de l’air, de l’eau. Après les papillons, poissons, algues et coraux s’ouvrent à notre regard. La légèreté des couleurs, la technique d’illustration qui joue très finement sur les dessins pointillés et les traits de plume créent une atmosphère un peu méditative, poétique et lorsqu’à l’issue du voyage, l’enfant connaît l’origine du fil suivi, on est un peu étonné par ce qui achève le voyage mais l’enfant semble y trouver un repos heureux et une forme de paix.

L’album, sans texte, est encadré par la parole de l’auteure-illustratrice. Au début de l’histoire, Cécile Metzger met en lien l’histoire qu’elle raconte en images et le sentiment de peur qui l’habitait lorsqu’elle était petite, elle délivre ainsi un message d’espoir aux jeunes lecteurs. À la fin de l’histoire, elle donne une clé de création et, après L’ours transparent, on a déjà le sentiment de reconnaître le style de l’auteure-illustratrice. (DB)

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«Le grand départ» (© Amaterra) et «Là-bas» (© Obriart)

6. Au deuxième étage, JonArno Lawson et Qin Leng, D'eux, 2023
Album, dès 3 ans

Dans un univers âpre où solitude et pauvreté menacent, la fillette de cette histoire ne se départit pas de son sourire. Elle trime gaiement aux côtés de son grand-parent à l’épicerie. En douce, elle nourrit aussi une chatte tricoline, squatteuse de cartons. Lorsque son aîné décide de louer l’appartement du dessus, la visite des lieux en retient plus d’un. Un couple semble cependant prêt à relever le défi. La cohabitation, difficile au début, se révèle être une aubaine pour tout le monde. 

Avec un trait délicat à la Sempé, cette histoire raconte les difficultés financières et relationnelles que rencontrent certains humains. Si ces difficultés restent, elles sont ici adoucies par l’arrivée d’un couple aimant et solidaire, prêt à se retrousser les manches pour redonner vie à ce lieu décrépit, géré par un aîné en manque de vitalité. Une lecture originale et sensible sur l’importance de la solidarité, une notion primordiale pour le bien vivre ensemble. (EP)

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«Au deuxième étage» (© D'eux)

7. L'univers de Milton, Haydé Ardalan, La Joie de Lire, 2019
Album, dès 3 ans

Un superbe album, grand format et cartonné, pour découvrir le chat Milton dans les différents espaces de son environnement familier. Chaque double-page présente la pièce de vie, les toits alentours, la lingerie, le jardin ou la salle d’attente de la clinique vétérinaire comme un grand tableau fourmillant incitant à l’observation fine, et à la verbalisation; chaque saynète est prétexte au débobinage d’une histoire qui survient, et s’accroche à une autre grâce au travail du regard alternant plan large, plan rapproché, plan large, etc.

Une véritable expédition d’exploration que la plongée dans ce fantastique album. Le noir et blanc renforce l’impression de foisonnement et le lecteur a le choix entre plusieurs expériences de lecture: il peut suivre Milton que l’on retrouve dans plusieurs situations sur la même double-page, ou bien rebondir sur les aventures parallèles des autres animaux qui peuplent ces univers; certains sont identifiés et nommés sur la quatrième de couverture, ce qui permet de recommencer la lecture! Reste à baptiser tous les autres pour faire durer le plaisir.

Cocasses, surprenantes, improbables ou familières, les tribulations de Milton et de ses petits camarades sont autant de fous rires à partager. Inépuisable et formidable! (VC)

8. Cachée, Jean-Claude Alphen, D'eux, 2022
Album, dès 3 ans

Caché dans des hautes herbes, un visage enfantin observe une girafe, un rhinocéros, un trio de zèbres et un crocodile prêt à se mettre à table… Les heures passent, le jour laisse place à la nuit presque noire, lorsque surgit un chien sorti de nulle part. L'animal vient-il chercher l'enfant? Sortie de sa cachette, la fillette court. Le décor change: l'obscurité de la savane laisse place à la lumière de la ville. Mais qui va gagner cette insolite partie de cache-cache?

Jeu des formes (avec de splendides gros plans d'animaux de la savane africaine), jeu de lumière (avec un changement de décor saisissant), partie de cache-cache (entre deux enfants et un chien), cet album sans texte signé Jean-Claude Alphen interpelle. On émet des hypothèses d'histoires, puis, à la relecture, se dessine un scénario que chacun·e interprétera à sa façon. À la dernière page, un gorille (en référence à King-Kong) apparaît sur le toit d'une maison. L'imposant animal fera-t-il partie de la prochaine partie de cache-cache? (EP)

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«L'univers de Milton» (© La Joie de Lire) et «Cachée» (© D'eux)

9. Objet perdu, Cécile Gariépy, La Pastèque, 2019
Album, dès 3 ans

Sur la couverture, un chien à l’air espiègle tient une brosse à dents dans sa gueule souriante. Que sera donc cet Objet perdu?

Accompagnés du chien qui semble les attendre, deux enfants dorment dans leur lit superposé. A la page suivante, d’autres animaux attendent également: un chat sur une chaise, des souris sur une étagère, un oiseau dehors sur une branche. Comme pour une pièce de théâtre, le décor est mis; les protagonistes se positionnent, prêts à jouer leurs rôles. Le jeu commence! 

Alors que les enfants se préparent pour leur journée, les objets du quotidien se mettent à disparaître: une pantoufle, le savon, le lait. Les animaux s’amusent à faire des farces à leurs compagnons humains, qui se grattent la tête d’incompréhension. Mais les enfants comprendront enfin qui se cache derrière ces disparitions étranges et se décident à répliquer. Tel est pris qui croyait prendre…

Conçu tout en images, Objet perdu est l’œuvre de l’illustratrice Cécile Gariépy, qui joue avec les formes pour composer un visuel aux contours marqués, qu’elle adoucit en puisant dans une palette tendre de tons pastel et de teintes passées. Il en ressort un monde ludique et graphique, qui se marie parfaitement avec la situation humoristique qui se déroule au fil des pages. 

Un très chouette livre que les tout-petits prendront plaisir à découvrir!

Pour les curieux, le site de l’illustratrice mérite le coup d’œil! (NT)

10. Une patte en moins, Irène Frigo, Rue du Monde, 2024
Album, dès 3 ans

Tiens, une chaise manque une patte. Un passant la remplace avec une baguette. Mais le pain se fait grignoter par des souris. Alors quelqu’un remplace le pied manquant par un trombone, qui sera échangé par un ballon de plage, puis un parapluie, puis une pile de livres et ainsi de suite. Les saisons vont et viennent, la chaise garde sa patte en moins. Jusqu’au jour où une petite plante se met à pousser sous la chaise...

Quelle heureuse découverte! Dans ce court album sans paroles à l’illustratif gai et graphique, lrène Frigo nous propose un scénario original et efficace tout en stimulant la réflexion. En effet, l’histoire avec son défilé rigolo de solutions bien intentionnées mais bancales évoque la pose d’un pansement sur une plaie béante: faute de temps, d’idées et/ou de courage, combien de fois mettons-nous en place des solutions qui ne font que prolonger un problème? Voilà une importante et inspirante piqûre de rappel autour de la durabilité qui peut servir à tout âge. (NT)

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«Objet perdu» (© La Pastèque) et «Une patte en moins» (© Rue du Monde)

11. Une année ensemble, Claire Lebourg, L'École des loisirs, 2024
Album, dès 3 ans

Avec Une année ensemble, Claire Lebourg capture une année de la vie d’une communauté de chats anthropomorphes et nous la transmet par l’intermédiaire de petits instants de vie croqués sur le vif. Depuis le café, qui sert de point de départ à chaque changement de saison, nous allons à l’entreprise, mais aussi au cinéma, ou encore au jardin partagé, dans des scènes tenant à la fois des petites aventures du quotidien et des grands bouleversements de la vie. Notons également que, dans cette ville anonyme, personne n’est laissé à l’écart: vieillards et sans-abris semblent pleinement intégrés dans la vie de la communauté féline.

L’album ne contient que peu de texte, celui-ci ne servant qu’à nous situer dans quelques lieux emblématiques de la ville des chats. Les douces illustrations prennent alors toute la place; la narration prend toute l’ampleur du temps qui passe. Il y a quelque chose de réconfortant à voir la vie des chats – un reflet de nos vies – illustrée de façon si sereine. Malgré la douce lenteur qui s’en dégage, les images débordent d’énergie. On s’amuse à repérer les protagonistes, à les retrouver d’une scène à l’autre et à épier leurs activités. On imagine aussi toutes les histoires possibles, celles qui prennent place à l’extérieur de l’ouvrage, redécouvrant avec plaisir de nouveaux indices à chaque lecture. Et puis, on prend de la hauteur: le point de vue privilégié par l’autrice nous invite à prendre une posture critique, à se questionner, ouvrant ainsi à de profondes conversations. Derrière son apparente légèreté, l’album dévoile alors un questionnement plus large: et si nous étions ici face à un monde possible? Un monde plus équitable, plus solidaire – un futur que ce petit album nous invite à construire. (LV)

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«Une année ensemble» (© L'École des loisirs)

12. Zouzou au zoo, Hao Shuo, Editions 2024, 2024
Bande dessinée, dès 3 ans

Boule de poils toute blanche d’où émerge une langue rouge, Zouzou est un gros chien du genre pataud. Et gourmand aussi. Il tire et casse la laisse qui le relie à sa maîtresse pour suivre un cornet de glace que tient un petit garçon. Ce que ne sait pas le canidé, c’est qu’il vient de pénétrer dans le périmètre d’un zoo. Le gentil toutou devient alors le héros malgré lui d’une aventure à rebondissements (au propre comme au figuré) durant laquelle il croisera le chemin d’un dindon irascible, de singes facétieux, d’une otarie joueuse ou encore d’un lion cajoleur.

À peine libéré de sa laisse, Zouzou fourre sa truffe dans un zoo, là où vivent des animaux en cage ou en enclos. Son irruption (comme un chien dans un jeu de quilles) brise un instant la monotonie de leur existence. Certains se jouent un peu de ce drôle d’étranger. D’autres le rejettent sans ménagement. Il n’a pas sa place dans ce parc zoologique. Mais là n’est peut-être pas le propos de Hao Shuo – autrice-illustratrice chinoise installée en France – qui, dans sa bande dessinée dynamique et sans parole, entraîne les enfants dans une épopée décoiffante, rocambolesque et humoristique d’où le sympathique Zouzou sortira ébouriffé mais indemne. (EP)

13. Quel zoo! Geert Vervaeke, Esperluète, 2020
Album, dès 3 ans

Dans cet album grand format se cache une multitude d’animaux. Mais attention, ce bestiaire ne se laisse pas appréhender si facilement: les animaux jouent à cache-cache et échappent au regard en se dissimulant les uns dans les autres. Jouant avec les pleins et les vides, le noir et le blanc, ainsi qu’avec les perspectives et la composition, Geert Vervaeke fait surgir un pingouin d’entre les pattes d’une girafe, la silhouette d’un requin du corps d’un paresseux, un groupe de dauphins de la queue d’un écureuil. La complexité de ces trompe-l’œil exige des lecteurs·rices qu’ils·elles ralentissent et prennent le temps d’observer minutieusement chaque page pour y déceler les animaux qui s’y cachent. Chaque relecture est ainsi propice à de nouvelles découvertes.

En plus de s’imbriquer les uns dans les autres, les corps débordent d’une page à l’autre, formant un long fil animal continu, comme pour rappeler que toutes les formes de vie animale sont liées. Et, captivé·e·s par ces images, les lecteurs·rices s’immergent à leur tour dans ce mélange de corps, devenant ainsi partie prenante de ces écosystèmes animaliers. La fin devient plus difficilement lisible: aux larges formes noires du début succèdent des pages blanches sur lesquelles les animaux ne sont identifiés plus que par d’infimes détails noirs. Ce minimalisme interpelle et inquiète: où sont les animaux? Un album percutant à tous points de vue. (LV)

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«Zouzou au zoo» (© Editions 2024) et «Quel zoo!» (© Esperluète)

14. La marche de l’éléphant, Ronald Tolman et Marije Tolman, La Joie de Lire, 2020
Album, dès 3 ans

Ravi d'avoir attrapé un livre tombé du ciel, un éléphant plonge dans sa lecture avec assiduité. Les portes s'ouvrent sur un imaginaire sans limitation. Ici tout est permis! Une page se tourne et le paysage se métamorphose, passant de la terre ferme à l'eau pour finir par l'Antarctique. Les animaux apparaissent, se multipliant ou disparaissant comme par magie. Une chose est sûre, cet éléphant accro à la lecture a contaminé toutes les espèces approchées, qu'elles soient à plumes, à poils ou à écailles. Désormais, toutes lisent!

A travers cette balade imaginaire se dessine un formidable hymne à la lecture. 100 % dépaysant! (EP)

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«La marche de l'éléphant» (© La Joie de Lire)

15. Le voisin, Walid Serageldine, La Joie de Lire, 2021
Album, dès 3 ans

Ah, la mitoyenneté! Lorsqu’un rhinocéros et un éléphant vivent côte à côte, il arrive que les relations soient… complexes. Ainsi, une pomme tombe du mauvais côté et le rhinocéros s’empresse de la rejeter dans le jardin du voisin. Si un cerf-volant a l’audace de survoler le ciel au-delà de la limite, les ciseaux viennent mettre un terme à cette promenade céleste. Et puis parfois, le ton monte! Il suffit d’un bruit ou d’un sursaut et c’est la bataille... avec un jet d’eau. Car avoir le calme, cela se mérite! Mais quand c’est enfin paisible et que l’on se retrouve seul, n’est-ce pas… trop tranquille?

Cet album sans texte est très sonore! Le lecteur a réellement l’impression d’entendre les explosions, les rires et les colères! Et la vie déborde des pages. Quel habitant n’a pas eu un voisin qui l’énervait ou qui, à l’inverse, le critiquait sans cesse? Ces relations difficiles sont bien mises à l’honneur au sein de cet album au format à l’italienne. Au dénouement, le message est clair: mieux vaut apprendre à vivre ensemble que préférer vivre chacun dans son coin. (DM)

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«Le voisin» (© La Joie de Lire)

16. Groun Grount, Alice Bossut, L'atelier du poisson soluble, 2023
Album, dès 3 ans

Comment était la vie au Paléolithique? Comment se déroulait une journée? Et la préparation des repas? Et qui partait chasser? Dans cet album sans texte, aux chaudes couleurs rupestres, Alice Bossut présente la vie d’une famille, et surtout d’une femme, dont les journées se succèdent et ne se ressemblent pas. Le travail est intense: il faut fabriquer des tissus, porter du bois, s’occuper des enfants et fuir les dangers. Et puis, quand le calme revient et que les enfants dorment, la femme artiste peut enfin s’exprimer sur les murs de sa caverne et laisser une trace de son histoire.

Sans un mot, mais non sans émotion, l’autrice livre ici une très belle histoire riche en rebondissements, qui fait découvrir au jeune lecteur une vie passée pleine d’aventures. La succession des pages à l’italienne fait aussi naître le suspense et la peur: le lecteur a vite envie de tourner les pages pour découvrir le fin mot d’un épisode et connaître la suite du récit de la protagoniste en danger. Aussi, loin des clichés, les scènes narrées mettent pareillement en scène les hommes et les femmes, tantôt à la chasse ou à la couture. Instructif et divertissant, cet album met ainsi parfaitement en valeur l’art rupestre tout en montrant la puissance des récits qui peuvent jaillir des pages, même sans un mot. (DM)

17. L’averse, Eléa Dos Santos, Chandeigne, 2023
Album dès 4 ans

Quand survient une averse, il peut s’en passer des choses! En témoigne cette belle histoire sans paroles qui commence dans l’affolement général au moment où quelques gouttes de pluie viennent disperser un groupe occupé à ses activités. Chacun part alors dans sa direction et va se réfugier chez lui où il se retrouve bientôt esseulé. C’est alors que se construisent de nouveaux mondes: la maison aux allures de caverne se décompose puis se recompose pour faire naître une forêt, un oiseau, des animaux ou encore les pétales d’une fleur. Tout en camaïeu de bleu et vert, les formes se découpent à la manière d’un kaléidoscope, se forment et se déforment, s’émiettent en une multitude de petits morceaux éparpillés par le vent. Au milieu de ce théâtre de papier, un bonhomme rouge sans visage tue l’ennui en jouant avec un ballon rouge qui traîne dans les parages. Le temps de tourner encore quelques pages, et que cesse l’averse, le bonhomme rouge délaissera finalement son ballon pour reprendre le cours de sa vie, en attendant sans doute la prochaine pluie.

Illustratrice formée à l’École supérieure d’art et de design d’Orléans, Eléa Dos Santos a déjà publié deux autres albums dans la même veine: Les cailloux (2018) et Le jardin (2020) également aux éditions Chandeigne. Ces deux ouvrages partagent avec L’averse de nombreux points communs: le goût pour les formes simples et colorées, tout en courbes, un dessin organique mêlant matière minérale et végétale, des petits bonhommes en mouvement et aux traits à peine esquissés qui portent en eux des récits universels.

Eléa Dos Santos a le talent d’ouvrir les imaginaires et son travail constituera à coup sûr un bon terrain de jeu pour encourager la créativité des jeunes enfants. (AC)

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«Groun Grount» (© L'atelier du poisson soluble) et «L'averse» (© Chandeigne)

18. La nuit de la fête foraine, Gideon Sterer et Mariachiara Di Giorgio, Les fourmis rouges, 2020
Album, dès 4 ans

Dans une clairière, une fête foraine s’installe sous l’observation discrète des animaux de la forêt. À la nuit tombée, une fois les lumières des manèges éteintes, un groupe hétéroclite émerge des bois: cerfs, ours, renards, lapins et loups s’approchent, les yeux étincelants dans l’obscurité. Deux ratons-laveurs découpent une ouverture dans le grillage puis allument l’électricité; la fête foraine se réveille! Les doigts collants de barbe à papa, les visiteurs clandestins découvriront les frissons des carrousels le temps d’une nuit magique.

Enfant, l’auteur s’était soucié de l’apparition annuelle des manèges dans un champ de sa ville natale ainsi que des perturbations que la fête pouvait occasionner pour le monde animal environnant. Est-ce que le bruit et les lumières dérangeaient les animaux? Avaient-ils envie d’essayer les étranges machines? Cette curiosité enfantine s’avérera l’heureuse étincelle inspiratrice de cette sublime histoire, dans laquelle la frontière entre l’humain et l’animal se brouille. Se reposant entièrement sur l’image, le rythme de la narration prend des allures de cinéma: plan après plan, Gideon Sterer s’octroie le temps d’installer l’intrigue. Chaque page se révèle un petit chef d’œuvre, réunissant autant l’humour que l’émotion. Cette nuit-là, les habitants de la forêt se plongeront pleinement dans les joies de la fête foraine; les glaces se paieront en glands et en feuilles de chêne.

Le lecteur retrouvera ce même souci du détail dans les aquarelles de Mariachiara Di Giorgio, qui sublime la magie de l’histoire grâce à son savoir-faire artistique éblouissant. L’utilisation parfaitement maîtrisée du clair-obscur, la palette de couleurs chaudes, le rendu de la vitesse des manèges jusqu’aux expressions des animaux: l’illustratrice insuffle une luminosité vibrante de vie à chaque scène. Émerveillement et tendresse sont au rendez-vous pour ce magnifique petit album au très grand talent: un coup de cœur! (NT)

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«La nuit de la fête foraine» (© Les fourmis rouges) 

19. Le crayon, Hye-Eun Kim, CotCotCot Editions, 2022
Album, dès 4 ans

Une lame taille un crayon vert. Tels des pétales, les pelures tombent délicatement et rejoignent une bouture discrète au bas de la page. L’illustration suivante nous fait comprendre que les pelures sont en réalité des feuilles qui garnissent les branches accueillantes d’un arbre. L’arbre cède la place à une forêt riche d’une variété d’espèces. La forêt s’étend, se gonfle de nouvelles plantes, s’étoffe de la présence d’animaux. Une laie surveille ses petits, un cerf chuchote à l’oreille d’une biche. Soudain une bourrasque de vent secoue violemment la cime des arbres, des oiseaux s’envolent par nuées. Les arbres sont coupés, leurs troncs atterrissent tragiquement au sol avant d’être emportés sur un camion jusqu’à une usine qui fabrique des crayons de couleur... La boucle est-elle bouclée? Pas tout à fait. Une fillette achète un crayon vert et se met à dessiner. D’abord un tronc, puis des arbres entiers qui s’amassent jusqu’à devenir une forêt. Curieux, les animaux reviennent et observent la jeune illustratrice en herbe. La petite fille plante le crayon qui se voit pousser des branches...

Ce sublime album se passe aisément de textes, tant les illustrations délicates de Hye-Eun Kim, réalisées évidemment au crayon de couleur, parviennent à composer un monde naturel fertile et merveilleux, dans lequel notre regard se perd avec bonheur. En se concentrant sur le cycle d’un crayon (son origine, sa fabrication, son impact sur l’environnement), l’autrice-illustratrice coréenne interroge les objets de notre quotidien et nous rappelle les conséquences de leur production souvent polluante et destructrice. Une réponse possible: la force de l’imaginaire, puisqu’un modeste crayon possède le pouvoir d’ébaucher une nouvelle réalité. Accessible à tout âge, poétique et puissant, un immense coup de cœur! (NT)

20. Le zèbre et le prisonnier, Jenny Guillaume et Maxime Péroz, Le Diplodocus, 2022
Album, dès 4 ans

Cet album minimaliste, tout en bleu nuit sur fond blanc et sans parole, est une petite perle d’humour et de poésie, un concentré d’inventivité sur le thème de la liberté. L’histoire commence dans une cellule: un prisonnier en tenue rayée se morfond, boulet au pied, lorsque les barreaux de sa cellule s’évaporent miraculeusement. Derrière, un zèbre l’attend et c’est parti pour la grande aventure!

Édité au Diplodocus, Le zèbre et le prisonnier est l’œuvre conjointe d’une artiste, Jenny Guillaume, et de Maxime Péroz, venu du monde de la bande dessinée (il a créé notamment l’univers de L’odyssée du temps, une série de BD de science-fiction parue aux éditions Paquet). À dire vrai, le livre se lirait plutôt comme un film, ou dans l’esprit flipbook où chaque image en entraîne une autre, amène la surprise. Pas de détail superflu: le dessin va droit au but. Et les auteurs s’amusent avec le graphisme des lignes à mesure que notre prisonnier et le zèbre qui l’accompagne cheminent: après les hauts murs et la forêt verticale, les courbes simulent des chemins qui divergent, se croisent puis convergent, se transforment ensuite en lignes électriques où viennent se poser les brins d’herbe devenus eux-mêmes oiseaux puis notes de musique… Enfin, une fois lavé de ses rayures, le zèbre se change en cheval puis le boulet avale toute la page et nous plonge dans la nuit; et nos deux zèbres complices, tranquillement allongés dans l’herbe, n’ont plus qu’à admirer le ciel étoilé!

En format à italienne, le livre – qui parle aussi d’entraide dans la difficulté – peut se savourer à tout âge tant il est riche de trouvailles réjouissantes. (AC)

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«Le crayon» (© CotCotCot Editions) et «Le zèbre et le prisonnier» (© Le Diplodocus)

21. Nouvelles toutes petites histoires, Miguel Tanco, Grasset Jeunesse, 2023
Album, dès 4 ans

Né sur Instagram pendant le confinement sous la forme d’une série d’illustrations quotidiennes inspirées par l’enfance – la première représentait un garçon qui peint un long trait rouge dépassant de la feuille blanche – le projet de Miguel Tanco est devenu un album, Toutes petites histoires, qui rencontre un joli succès. Le mouvement se poursuit sur le réseau social pour former ce nouvel opus. Le principe reste identique: des images réunies sous un même titre et se répondant sur une double-page. «Que la fête commence!», clin d’œil à la spontanéité polissonne, montre d’un côté un garçon qui se mue en coiffeur pour ses amis (l’expression des enfants atterrés par le résultat est à mourir de rire); de l’autre, une scène d’anniversaire avec une fillette qui pleure son beau gâteau généreusement pré-goûté... et le coupable qui tente de cacher sa mastication.

Fin observateur au trait vif, Miguel Tanco possède un talent indéniable pour mettre en lumière la poésie de l’ordinaire. Les jeux et les histoires, les amitiés et les bêtises, les rêves et les coups durs, la liberté et l’évasion se célèbrent dans cet album nostalgique et plein de tendresse. (NT)

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«Nouvelles toutes petites histoires» (© Grasset Jeunesse)

22. L'été dernier, Jihyun Kim, Seuil Jeunesse, 2022
Album, dès 5 ans

C’est les vacances! Une famille quitte la ville direction la campagne. Après un long voyage, père, mère, enfant et chien arrivent à destination. La maison se trouve dans un écrin de verdure, au milieu de la forêt. Accompagné de son chien, le garçon découvre les lieux. Il plonge dans un lac, nage au milieu d'un banc de poissons et profite de se sécher au soleil. A la nuit tombée, nez et truffe en l'air, maître et animal contemplent la voie lactée.

Véritable plongée dans un paysage naturaliste: Jihyun Kim, autrice-illustratrice coréenne, illustre avec minutie et talent la structure des feuilles d'arbre, un parterre de fougères, l'éclat de l'eau ou encore les rayons du soleil. Sous l'eau, sur terre, dans la lumière matinale ou crépusculaire, les éléments jouent le rôle principal de cette balade estivale. Un sentiment de gratitude vis-à-vis de la beauté du monde se dégage de cet album qui reproduit à merveille l'essentiel. Une pépite! (EP)

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«L'été dernier» (© Seuil Jeunesse)

23. Un beau voyage, Balint Zsako, Saltimbanque, 2024
Album, dès 6 ans 

Quasiment pas de texte dans l'album Un beau voyage de Balint Zsako, mais une invitation au voyage dans l’espace et le temps. En prologue, un arbrisseau devenu arbre au fil des saisons, feuillu, dépouillé comme autant d’actes d’un théâtre sans paroles où palpite la nature. 

L’auteur-illustrateur a prévenu son lecteur:

On peut lire avec les yeux et… avec le cœur.
On peut «lire» aussi les images.
L’absence de mots provoque des mots.

Ainsi invité à entrer dans le livre, on suit un lapin pressé, un loup effrayant et une rude bataille entre les deux. 

Au début de cette histoire, le lapin poursuivi trouve refuge dans l’arbre devenu agressif à l’image du loup et on assiste aux métamorphoses de l’arbre, transformé en arbre-loup, humanisé par des yeux. S’installe alors un dialogue entre règne animal et règne végétal, avec un subtil jeu de couleurs et d’atmosphères.

Au pied de l’arbre, entre les racines, que se passe-t-il? 

L'arbre a pris place dans une charrette à roulettes, en route pour l'ailleurs, vers la ville, les montagnes. L’arbre voyageur changé en locomotive traverse ensuite les grands espaces jusqu’à la mer où il se met à naviguer au gré des flots et des vagues. Il parcourt aussi les airs grâce à un oiseau migrateur.

Voyager certes, mais se poser aussi pour s’enraciner.

L’arbre fatigué a besoin de se reproduire, les lapins vont y contribuer.

Beaucoup de lumière et de douceur, des couleurs tantôt vives, tantôt douces, du rythme et de la fantaisie dans cet album sans texte, où la narration est portée par le découpage en actes et les épisodes du voyage. On embarque volontiers! (DB)

24. Migrants, Issa Watanabe, La Joie de Lire, 2020
Album, dès 7 ans

Mais qui est donc cette étrange petite créature agrippée à un ibis bleu roi au long bec rouge sang? Drapée dans une étoffe similaire à celles dont on fait les kimonos, elle ressemble à l’un de ces génies japonais, les yōkai. Il fait nuit; autrefois scribe des Enfers, le grand oiseau foule d’un pas régulier les hautes herbes de la prairie, puis s’enfonce dans la forêt. Bientôt est en vue une troupe d’animaux anthropomorphes qui avancent, tête basse et regard vide: ce sont eux que la créature poursuit, elle va les accompagner. Elle, c’est la Mort qui rôde, eux sont les Migrants.

Comment parler des migrants aux petits enfants? Mieux qu’un discours difficile, Issa Watanabe choisit de laisser parler les images. Dans ce petit album carré, elle installe son décor et ses personnages comme on ouvre une petite fenêtre sur la réalité, à dimension d’un regard d’enfant. Mais tout de suite, le travail s’organise sur la double page: elle permet de sortir du cadre, d’agrandir le regard du lecteur pour dérouler l’espace toujours plus loin sous les pas des marcheurs, comme de figurer la profondeur de la nuit, celle du désarroi qui noie leurs regards résignés. Car lorsqu’on fuit, on entre dans une longue nuit rythmée par les étapes habituelles du voyage, les pauses repas, les temps de repos pour les corps épuisés. Et même quand on affronte les pires dangers, comme la traversée d’une mer traîtresse et tourmentée, la nuit efface le monde environnant; il n’y a plus que le but qui compte et il faut avancer.

Pourtant, dans cette noirceur, chacun garde son identité et les tissus vifs, colorés, chamarrés, qu’on imagine même soyeux parfois, disent la richesse du cœur des voyageurs. Ils sont beaux, même fatigués, abattus, même lorsqu’ils renoncent comme l’immense ours blanc, même lorsqu’ils meurent. Leur troupe est comme un étendard de la diversité et, de fait, ils représentent l’éternel peuple de l’exode: chassé, pourchassé parfois, ses démons sont multiples et ignorent le temps; ils se nomment la Faim, la Peur, la Misère ou la Guerre, l’Intolérance ou l’Injustice et se déclinent en de nombreux avatars. Que l’auteure et illustratrice le représente par des animaux anthropomorphes est peut-être une façon d’atténuer la gravité de son propos, peut-être aussi la volonté de rappeler que ceux qui fuient ainsi sont toujours des victimes sans voix.

Ainsi, cet album au titre qui résonne davantage en espagnol, Migrantes, ouvre le regard de l’enfant sur l’intolérable omniprésent: le monde est cruel et beaucoup d’êtres souffrent; grâce à cet album incroyable, grâce à cette petite fenêtre sans paroles inutiles, l’enfant les reconnaîtra, il les verra briller dans le noir. (VC)

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«Un beau voyage» (© Saltimbanque) et «Migrants» (© La Joie de Lire)


Les chroniqueuses: Danielle Bertrand (DB), Véronique Cavallasca (VC), Aurélie Crandt (AC), Déborah Mirabel (DM), Emmanuelle Pelot (EP), Nicole Tharin (NT), Melinda Vernez (MV), Laura Vogel (LV)


Image de vignette: image intérieure de l'album Un beau voyage de Balint Zsako (© Saltimbanque)