Déplacements
L'avis de Ricochet
Un parti-pris graphique original, que l’on retrouve au fil des titres qui paraissent, est à l’œuvre dans le travail d’Elisa Sartori, jeune autrice-illustratrice : dans une palette minimaliste, noir, blanc, orange, une combinaison de découpages, collages, pochoirs, photos découpées recadrées, effets photographiques et retouches, un ensemble de procédés de suggestion, qui laissent l’imagination vagabonder, opèrent dans cet ouvrage en particulier. Une forme d’expression de l’émotion à la fois mesurée et largement ouverte.
Où vont ces silhouettes de maisons, en papier noir découpées, habitées elles-mêmes par un visage en médaillon, qui se déplacent sur leurs bottillons comme une procession de mondes ? Déplacements justement, voilà le titre de ce nouvel album d’Elisa Sartori consacré au récit mémoriel de l’arrivée dans un pays étranger. La narratrice rapporte le récit que lui fit sa mère de sa propre arrivée, après un exil douloureux. Un texte qui fonctionne comme la voix off, à la fausse neutralité, en fait bouleversante d’émotion, d’une illustration qui met en scène les éléments du décor de ce théâtre que nous donne à voir cette histoire. Peu d’expressions, si ce n’est la bouille soucieuse d’une enfant dès la couverture, entraînée sur une pente noire et muette vers Ailleurs.
Cet ailleurs, c’est un espace urbain gigantesque et anonyme, représenté par de grandes planches photos un peu floues, comme dans les actualités cinématographiques d’autrefois, où le noir et le blanc se confondent pour une image que l’on observe en spectateur, avec le prisme de l’angoisse de l’inconnu, le reflet de la solitude. En vis-à-vis, le bric-à-brac rassurant d’un marché aux puces sans cesse arpenté : le lieu essentiel du récit de vie par les objets, comme une immense collection à ciel ouvert de preuves d’existence ici déplacées.
D’elles on ne voit d’abord que des formes blanches, abandonnées là, qui se découpent sur le fond orange pixelisé ; le gros plan suggère la quête de sens. Peu à peu, quelques signes que le regard s’affine, sur la silhouette subitement colorée d’un bateau en bouteille, sur un livre fermé dont la tranche noire interpelle. Il y a dans ce travail, une lente progression de l’éducation du regard - du personnage évoqué par la narration comme du lecteur qui suit son récit - sur ce nouveau monde.
Entre les deux propositions, de la ville fantôme au marché des souvenirs, un album photos, récit de vie organisé et rendu public par l’exposition marchande, sans vergogne, mais sans ostentation. La promesse symbolique qu’il est donc possible de construire sa vie ici.
Un album proposé aux lecteurs dès le plus jeune âge, qui s’exprime comme un ouvrage de philosophie : dans l’image sont contenues la question, la réponse, et la longue patience qui les relie. De quoi éveiller toutes les consciences, des plus jeunes aux plus âgées, sur la difficulté et les opportunités de l’adaptation à un nouveau monde. Une approche esthétique sensible et pleine de retenue, qui renouvelle avec talent le traitement de ce thème douloureux.
Présentation par l'éditeur
Une jeune femme raconte l’installation, bien avant sa naissance, de sa mère dans une nouvelle ville.
Comment trouver ses marques ?
Comment se créer un chez-soi ?
Comment braver la solitude et le regard de l’autre ?
Comment tisser des liens ?
Slalomant entre passé et présent, cet album graphique et élégant pose la question du foyer et de l’intégration dans toute sa complexité.